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12/11/2006

 Nouvelles n° 105: spécial Moyen Orient. Naïm Kader: mon cher frère. Mirvat Salama, réfugiée palestinienne du Liban à Fontaine-l'Evêque. L'intégrisme juif.

Mon cher frère,

Bichara KHADER

Professeur à l'UCL

 

Voici 25 ans, Naïm Khader, représentant de l'OLP en Belgique, était assassiné. Son frère, qui veut résister aux sirènes de la haine et de la rancune, se souvient et lui raconte.

Tu n'avais pas accompli ton 42éme printemps. Le 1er juin 1981, tu tombais sous les balles d'un assassin commandité. Fauché dans la fleur de l'âge, toi, dont le vœu le plus cher était de mourir de vieillesse dans ton village natal de Palestine. Tu étais venu chez moi, deux jours auparavant, et ne m'ayant pas trouvé, tu m'as laissé une note griffonnée à la hâte, en langue arabe: «Je suis venu prendre le thé avec toi, je ne puis attendre, je rentre à Bruxelles, on se téléphone.» Le lendemain, un dimanche, je partais en voiture en Angleterre, à l'Université de Durham. Lundi matin, au moment où je m'apprêtais à quitter la chambre d'hôtel, la BBC commence son bulletin d'information par la terrible nouvelle: «Le représentant de l'OLP en Belgique a été assassiné.» J'ai cru que le sol se dérobait sous mes pieds. Atterré, tremblotant, je me traîne jusqu'à l'Université et fais part à mes collègues de la tragédie qui venait de s'abattre sur notre famille.

 

Faisant fi de leurs conseils, je rebrousse chemin vers la Belgique. Le trajet me paraît interminable. Et je n'ai qu'une envie: être près de notre mère pour la serrer dans mes bras et sécher ses larmes. Naïm, tu avais pour maman un amour infini. Je te revois encore, tes bras autour de son cou. Tu la faisais rire jusqu'aux larmes. Et quand elle s'inquiétait pour toi, tu la sermonnais: «La Palestine a besoin de ses enfants.» Et maman de rétorquer: «C'est moi ta Palestine, mes enfants me sont encore plus chers.»

 

Le moment le plus douloureux est le voyage entre Bruxelles et Beyrouth. Il avait été décidé, en hauts lieux, qu'une messe de funérailles serait organisée au Liban, après celle d'Ixelles. A l'aéroport, Arafat et ses lieutenants sont visiblement affectés. Mais à la vue de nos frères aînés, Basile et Elia, je me suis effondré. C'était moi, «le dernier de la nichée» comme me surnommait notre mère qui t'avait convaincu de me rejoindre à Louvain pour faire ton doctorat en droit. Et voilà que je te ramène à la famille en cercueil.

 

Naïm, tu n'avais de cesse de me répéter: «L'été prochain à Zababdeh», notre village natal. Je ricanais de ton optimisme imprudent. Nous n'avons même pas pu t'enterrer au cimetière de notre paroisse. Ce sera fait, je te le promets, lorsque l'aube de la liberté se sera levée sur la Palestine.

Depuis que tu es parti, cher frère, notre mère s'est éteinte, usée par le chagrin. Puis ce fut le tour de nos trois sœurs. Mais c'est la mort de Basile, notre frère, qui m'a le plus attristé. Ayant senti un malaise cardiaque la nuit du 11 mars 2004, mes neveux ont appelé une ambulance. Retenue à un check-point, elle arrive trop tard pour sauver notre frère. Ce jour-là, un attentat terroriste endeuillait toute l'Espagne.

Quant à la Palestine que tu chérissais tant et dont tu étais l'apôtre éclairé, elle ploie encore sous le poids de la douleur. Un an après ton départ, en 1982, le Liban est occupé par la même armée qui a réduit notre existence en miettes. L'OLP est arrachée aux entrailles du Liban et forcée à l'exil. Des milliers de Palestiniens sont alors massacrés dans les camps de Sabra et Chatila. Punition exemplaire pour des réfugiés qui ont simplement le «tort d'exister».

Mais la résistance de notre peuple renaît des cendres de l'oubli et éclate en 1987 à l'intérieur de notre pays occupé. C'est la première «Intifada». Depuis, ce mot arabe s'est invité dans le jargon politique. Les Palestiniens après une longue errance, portent la résistance au coeur de la Palestine, administrant la preuve aux consciences assoupies qu'aucun peuple ne se complaît dans la servitude.

 

Le prix de notre lutte est exorbitant. Mais la quête de la vie n'a pas de prix. Que reste-t-il aux Palestiniens qu'on a jeté sur les routes de l'exil, qu'on a arraché à leur terre, et à qui, on impose une existence au rabais, sinon de clamer leur palestinité et de résister?

 

L'Intifada, cher frère, extrait le monde de sa torpeur et lui fait découvrir le visage hideux de l'occupation et de la colonisation. Elle met ainsi fin au carrousel du mensonge orchestré, et révèle combien la force sans la justice est tyrannique.

Je te passe les péripéties qui émaillent notre histoire. Pour calmer la colère qui gronde dans le monde arabe face à une occupation qui s'éternise dans l'indifférence des prédicateurs des «valeurs universelles», un processus de paix est engagé en 1993. Ton chef, en personne, paraphe l'accord, dit d'Oslo, sur le perron de la Maison-Blanche. L'accord devait déboucher sur le retrait de l'occupant de Cisjordanie et de Gaza et permettre enfin la naissance d'un Etat palestinien souverain sur 22 pc de notre Palestine historique.

 

J'y avais vu une lueur d'espoir et je me suis mis à rêver d'un retour à Zababdeh pour déposer ton souvenir lumineux aux côtés de nos parents enterrés là-bas. Même ce rêve a été brisé car au lieu d'un retrait de l'occupation, les colonies ont proliféré, comme une insulte à notre humanité. La Palestine a été éventrée, découpée, emmurée. Le processus de paix est vite devenu le souk des promesses creuses.

Pathétique et touchant, notre peuple continue de se battre contre la solitude de l'abandon, pendant que les vainqueurs de la géopolitique savourent leurs éphémères victoires.

 

Repose en paix, frère bien aimé. La petite rose de solidarité que tu as plantée avec amour en Belgique, est devenue un rosier vigoureux et éclatant. En ton souvenir, la commune d'Ixelles s'est jumelée avec notre village natal, Zababdeh. Quant à la Belgique, elle conserve de toi, le souvenir d'un cœur sans rides, d'un esprit sans fard, bref, le souvenir d'un intellectuel palestinien jamais à l'aise avec la pensée sédentaire et convenue et toujours prompt à la rencontre d'autrui.

 

Quant à moi, je poursuis la voie que tu m'as tracée: ne pas céder aux sirènes de la haine et de la rancune et me montrer digne des horizons parfumés de Palestine. Un petit regret m'habite cependant: j'aurais tant aimé que mes enfants Michaël et Yasmine eurent connu leur oncle merveilleux et que ma femme, Claire, eut rencontré son beau-frère. Mais sache que nous n'avons pas fait ton deuil, car nous te portons en nous.

 

La Libre Belgique


 

Mirvat Salama, réfugiée palestinienne du Liban à Fontaine-l’Evêque

 

Cette semaine durant 4 jours, le Comité Palestine de Fontaine, accueillait conjointement avec le Collectif Avionnais Pour la Paix (France), Mirvat Salaman une réfugiée palestinienne du camp de Bourj El Barajneh situé au sud de Beyrouth. Ce vendredi, elle a été reçue par Monsieur Georges Rovillard, Bourgmestre de Fontaine-l’évêque, Président de Cités Unies de Belgique. Il lui a prêté une oreille attentive car il soutient l’action du Comité Palestine de Fontaine qui œuvre pour l’établissement d’une paix juste au Proche-Orient.

 

Mirvat Salaman a trente-deux ans. Elle est mère deux enfants âgés de 2 et 6 ans. Elle est née dans le camp de Bourj El Barajneh  situé au sud de Beyrouth où ses parents se sont installés lors de la Nakba en 1948. Ils ont été chassés de Jaffa par la milice terroriste juive «Hagana». Depuis, 20.162 Palestiniens (dernier recensement de l’UNRWA, l’agence de l’ONU qui a en charge les réfugiés palestiniens) vivent emmurés sur un espace de 1 Km2 attribué par l’état Libanais. L’application de la résolution 194 et 242 de l’ONU du droit au retour n’a jamais été respecté par l’état israélien.

 

«Notre vie à l’intérieur du camp de Bourj El Barajneh est une atteinte quotidienne au Droits de l’Homme et à la dignité humaine. Nous appelons la Communauté internationale à se pencher sur le sort que nous endurons depuis 1948…»  Nous confie Mirvat. « Nous vivons à quatre dans une maison constituée de trois petites pièces : la cuisine, la pièce de séjour et une chambre où nous dormons ensemble. Je vous épargne la description du cloaque qui sert de W.C. L’eau est impropre à la consommation. J’ai accompli mes études de droit  international et je suis juriste. Au Liban, il n’est pas question d’exercer mon métier puisque la loi 296 nous interdit l’accès à 72 professions. Je travaille à l’intérieur du camp pour une Fondation Australienne. Je suis chargée d’accueillir la petite enfance et les seniors. Notre jeunesse est sacrifiée sur l’autel de l’indifférence internationale. Nombreux sont ceux qui après leurs études universitaires sombrent dans le désespoir parce qu’on refuse leur droit à l’existence. D’autres travaillent dans l’illégalité totale. C’est le cas de l’une d’entre nous qui  exerce son métier d’institutrice dans un établissement scolaire libanais. Lors d’une inspection, le Directeur est contraint de la cacher dans la cave ! » nous confie Mirvat.

Elle poursuit sur l’état de son camp, similaire aux 17 camps du Liban : «Dans le camp, les rues sont incroyablement étroites. Les fils électriques forment un imbroglio impossible. Les canalisations d’eau sont posées sur le sol. Il n’y a pas de lumière, pas d’écoulement, c’est un étouffoir. Les maisons sont en parpaing : elles sont peu à peu surélevées, ce qui fait qu’elles deviennent semblables à la Tour de Pise. Inutile d’ajouter que ces constructions sont illégales car la loi libanaise interdit la construction et l’achat de matériaux… En matière de santé, c’est le règne de la débrouille puisque nous ne possédons pas de structures hospitalières. »

 

Une embellie cependant, le Collectif Avionnais pour la paix dans le Pas-de-Calais, est jumelé avec son camp depuis 2001 et améliore sensiblement leur sort mais c’est insuffisant. Le Comité Palestine de Fontaine, une dépendance de l’ONG « le Secours Populaire Wallonie/Bruxelles », s‘associerait aux Français et au le Secours Populaire Libanais afin d’obtenir des fonds européens afin de bâtir des projets avec les réfugiés. M. Georges Rovillard a promis de les aider dans  l’élaboration d’un dossier.

Freddy Guidé

 


 

L’intégrisme juif.

 

Intervention à un colloque organisé parle Mrap des Bouches du Rhône par Pierre Stambul

 

Je tiens à remercier le MRAP (dont je suis adhérent) pour son invitation. Je suis également un des vice-présidents de l’Union Juive Française pour la Paix (UJFP). S’il y a dans l’UJFP la même diversité ou les mêmes débats parfois vifs sur les questions de laïcité et de communautarisme que dans le MRAP, il y a accord pour participer à tous les débats qui feront progresser les consciences sur les thèmes de la paix et du « vivre ensemble». Il  y a aussi unité de points de vue sur les thèmes que je vais évoquer : l’instrumentalisation de la religion juive par le Sionisme et par les partisans de l’occupation de la Palestine, les conséquences dramatiques de l’arrivée au pouvoir du courant « national religieux » en Israël et le développement d’un communautarisme juif en France encouragé par le CRIF.

 

 Peuple ou religion ?

 

Les différentes identités juives se sont construites dans la diaspora (dispersion). Pendant plusieurs siècles, les Juifs constituent une minorité religieuse dans les nombreux pays où ils vivent, avec des alternances de périodes où ils sont acceptés et de périodes de persécution. Dans les zones où ils sont confinés (mellah, judérias, ghettos), ce sont les rabbins qui dictent la loi. Différents bouleversements vont modifier cette vie traditionnelle. D’abord le marranisme : de nombreux Juifs espagnols se convertissent au christianisme pour échapper à la persécution ou à l’expulsion. Mais l’antisémitisme devenu racial (avec l’inquisition qui invente la notion de la « pureté » du sang ») perdure et de nombreux marranes reviendront au judaïsme avec l’exil. En Allemagne puis en Autriche, dès le XVIIIe siècle, la sortie du ghetto devient possible même si elle est souvent assortie d’une obligation de conversion. En France, la Révolution donne aux Juifs la citoyenneté et un statut. Dans l’empire Russe où vivent plus de la moitié des Juifs, les mutations économiques du XIXe prolétarisent le Yiddishland, cette grande région qui va de la Baltique à la Mer Noire. Dès lors, l’identité Juive n’est plus confondue avec la religion et les Juifs vont adhérer massivement à des idées d’émancipation : laïcité, universalisme, socialisme. On assiste à une forme de transposition du messianisme.

Beaucoup de Juifs aspirent à l’émancipation de l’humanité, condition indispensable à leur propre émancipation. Cette désaffection des Juifs pour la religion sera massive en Europe. La moitié des victimes du génocide nazi était peu ou pas du tout croyante. Peut-on parler d’intégrisme à propos de la vie juive traditionnelle qui perdure encore dans un monde en pleine mutation à la fin du XIXe siècle ? La religion juive est bourrée d’interdits, pas seulement alimentaires ou vestimentaires. Comme d’autres religions, elle a des côtés clairement antiféministes, la femme rasant ses cheveux pour ne pas tenter le voisin.

Dans la prière quotidienne, on bénit Dieu de n’être né ni goy (*), ni femme. Il y a aussi un côté un peu moins rétrograde que dans d’autres religions : s’il faut choisir entre la vie de la femme et celle de l’enfant à naître, celle de la femme est prioritaire. Il n’y a pas de notion de pêché originel.

 

Comme dans d’autres religions, les mariages sont arrangés et restent à l’intérieur de la communauté. Le juif religieux traditionnel consacre sa vie à l’étude des textes fondateurs et à un dialogue avec son Dieu. Il n’est pas prosélyte. Il n’aspire pas à avoir la moindre influence hors de la petite société dans laquelle il vit. Rien à voir avec le Christianisme ou l’Islam qui sont des religions d’état. La notion de « peuple élu » est essentiellement une notion de résistance à l’environnement hostile. Ce n’est pas une conception « élitiste ». Pour les religieux, le peuple juif a été choisi par Dieu pour exercer sa volonté, mais il peut être aussi puni. La prière « l’an prochain à Jérusalem » est un rappel des origines (supposées) et de l’identité. Dès le XIXe siècle, des Juifs religieux s’installent à Jérusalem où leur installation se fait sans heurts. Ce ne sont pas des colons. Ils fondent le quartier de Mea Sharim à Jérusalem et de nombreuses yeshivas (**) où ils se consacrent à la pratique religieuse.

 

Sionisme et religion.

 

Les Juifs religieux vivent très mal les mutations qui se déroulent en Europe à la fin du XIXe siècle. Ils rejettent les Juifs qui s’assimilent et cessent de vivre entre eux. Ils stigmatisent vivement ceux qui s’engagent dans des mouvements révolutionnaires divers et abandonnent la religion. Quand le Bund, parti ouvrier juif révolutionnaire déclenche les premières grèves d’ouvriers juifs et organise des milices d’autodéfense contre les pogromistes, les rabbins prônent à l’inverse la soumission totale à l’autorité tsariste. Le Bund se bat pour l’autonomie culturelle des Juifs sur place et défend ardemment la langue yiddish. Ce n’est pas le cas des autres mouvements révolutionnaires qui prônent l’assimilation.

Hostiles à ces formes de modernité, les religieux seront également au début hostiles au sionisme. Certes, ils partagent avec eux le refus de l’assimilation et le fait que les Juifs ne doivent vivre qu’entre eux. Les sionistes pensent que l’antisémitisme ne peut pas et ne doit pas être combattu. Leur solution, c’est la construction d’un état juif, avec un « homme juif nouveau » sans mélange. Les sionistes sont très majoritairement laïques voire athées. Théodor Herzl, le « fondateur » est un bourgeois, incarnation moderne du « juif de cour ». L’aile dominante des débuts du sionisme est influencée par des idées socialistes (qui donneront naissance au kibboutz). Les sionistes iront puiser dans la religion le lieu où il faut construire l’état juif (la Palestine, alors sous mandat ottoman) et la nouvelle langue (l’hébreu alors que les Juifs parlent soit la langue du pays où ils vivent, soit des langues juives : ladino, judéo-arabe ou yiddish). Ils interprètent « l’an prochain à Jérusalem » à la lettre.

 

Le récit biblique est pour eux le prétexte pour prôner la résurrection d’une période mythique antérieure à la destruction du temple. Leur théorie centrale, c’est que la diaspora est une parenthèse qui doit finir avec le «retour» de tous les Juifs dans « leur état ». Ils proclament la «centralité » d’Israël. Mais les Juifs religieux vivent très mal cette intrusion de la modernité.

L’idée sioniste que l’état juif à construire serait quelque part le Messie tant attendu est considérée comme hérétique. Différentes « sectes » se réent : les Loubavitch, Satmar, Nétouré Karta. Toutes sont fortement antisionistes. Toutes considèrent avec mépris ce qui éloigne le Juif de Dieu ou de l’étude du Talmud. Pour ces courants, le judaïsme ne peut vivre qu’en diaspora, ils refusent le fétichisme de la terre. Les religieux qui vivent en Palestine sont hostiles à la déclaration Balfour. Il est symptomatique que la victime du premier assassinat politique  commis par les sionistes contre un Juif soit un religieux, Jacob de Haan, assassiné en Palestine en 1924 alors qu’il partait à Londres pour essayer de convaincre les Anglais d’abroger la déclaration Balfour. La montée du nazisme provoquera chez les religieux un phénomène de repli. Certains iront jusqu’à dire que le génocide a été une punition de Dieu contre ceux qui avaient pêché en l’abandonnant. Cette thématique a été reprise à plusieurs reprises récemment par le grand rabbin du Shass, un parti religieux au pouvoir en Israël. Les religieux seront étrangers à la résistance juive au nazisme (essentiellement communiste ou bundiste).

 

Les religieux et l’état d’Israël

 

Le génocide nazi a permis le succès du projet sioniste. L’Occident a noyé sa culpabilité sur le dos du peuple palestinien qui n’avait aucune responsabilité dans ce génocide. L’Etat d’Israël dont l’indépendance est proclamé en 1948 a un besoin impérieux de la religion bien que la majorité de la population soit laïque et peu ou pas du tout croyante. Dans un état juif non laïque où les Non Juifs (en l’occurrence les Palestiniens) sont massivement expulsés (la Naqba, 800000 expulsés) ou transformés en citoyens de seconde, comment définir qui est Juif ? La définition choisie sera la définition religieuse : on est juif par sa mère ou si on se convertit. Plusieurs traditions juives sont considérées comme non orthodoxes par les rabbins. Les conséquences sociales seront importantes. Ainsi, les Juifs Indiens dont la tradition est antérieure à la destruction du deuxième temple subiront des discriminations sociales. Avant 1967, certains vivaient à Jérusalem sur la ligne de démarcation. Idem pour les Juifs Ethiopiens (Falachas). Si aujourd’hui, l’immigration de chrétiens appartenant à la même tribu est encouragée, ceux-ci subissent de fortes discriminations avec l’accusation d’être des hérétiques et ils constituent en Israël un prolétariat. Le nouvel état impose le respect du shabbat et les interdits alimentaires. Seuls quelques kibboutz essaieront de résister à ces interdits (j’ai connu un kibboutz où on travaillait le samedi et où on mangeait du sanglier) mais cette résistance a fini par disparaître. Seuls les mariages religieux ou les mariages contractés à l’étranger sont reconnus. Pour les laïques, il existe des agences  de voyage à Tel-Aviv ou Haïfa qui organisent des formules complètes : week-end à Chypre avec mariage civil et détente. De la guerre de 1948 à

celle de 1967, les religieux seront très minoritaires et peu visibles dans la société israélienne.

Exception notable, le quartier de Mea Sharim à Jérusalem a résisté à la modernité. Les femmes ont le crâne rasé et des perruques (comme dans le film Kadosh d’Amos Gitaï) et on lapide celui qui prend des photos ou circule en voiture le samedi. L’antisionisme de certains religieux perdure. Mais il s’est émoussé. La loi électorale israélienne (la proportionnelle intégrale) permet aux partis religieux d’être indispensables pour toute coalition qui veut être majoritaire. Les religieux obtiennent d’énormes avantages : l’exemption du service militaire, d’énormes subventions pour les yeshivas. Petit à petit, le sionisme « achète » l’adhésion des religieux au projet fondateur.

La colonisation et les intégristes

 

Dès le départ, le projet sioniste est un projet colonisateur. Avec ce qui caractérise le colonialisme : la négation du peuple autochtone (la fameuse théorie de « la terre sans peuple pour le peuple sans terre ») et les mythes qui l’accompagnent (« du désert, nous avons fait un jardin »). La guerre de 1967 marque un tournant. Dès la fin des hostilités, le gouvernement (alors travailliste) décide de coloniser les territoires conquis. Avec une fois de plus un mensonge à la clé masquant mal le fait accompli et la volonté d’annexion et de purification ethnique: « on rendra ces territoires contre la paix ».

Qui va partir coloniser les territoires ? Dans le Golan Syrien, ce seront essentiellement des « laïques ». Ils auront la même préoccupation que les religieux. Légitimer l’annexion à l’aide d’une pseudo histoire falsifiée. À côté de Qatzrin, la principale colonie du Golan, on a opportunément retrouvé les vestiges d’une synagogue du IIe siècle. Mais à Gaza et surtout en Cisjordanie, s’il y a de colons attirés par les subventions, les crédits gratuits et les faibles loyers, la grande masse des nouveaux colons sont des religieux. Une très curieuse alliance se noue entre des ministres travaillistes (Igal Allon) et des associations religieuses (la Harav Kouk dirigée par Hanan Porat et le rabbin Levinger) qui préconisent la sainteté de la Terre. L’argent pour les premiers colons viendra de groupes américains ultra orthodoxes et ultra nationalistes. Les colons religieux ont entrepris une lecture littérale de la Bible.

 

Aujourd’hui archéologues et historiens s’accordent pour dire qu’une grande partie du discours biblique est légendaire. Pour ceux qui ne l’ont pas encore fait et surtout pour tous les professeurs d’histoire, il faut lire « La Bible dévoilée » d’I. Filkenstein et N. A. Silberman, écrite par des archéologues et historiens israéliens (***). Abraham n’a pas existé et les Hébreux ne sont pas venus de Mésopotamie, c’est un peuple autochtone qui apparaît au XIIIe siècle. Moïse, l’esclavage et la sortie d’Egypte sont des légendes. La conquête sanglante de Canaan par Josué et le massacre systématique des autres peuples de la région sont infirmés par l’archéologie. Idem pour l’existence du royaume unifié de David et Salomon. À leur époque, Jérusalem était un village et il semble bien que les royaumes d’Israël (détruit par les Assyriens au VIIIe siècle avant JC) et de Juda (détruit 150 ans plus tard par les Babyloniens) n’aient jamais été unis. Pourtant les colons fondamentalistes rêvent de recréer « le Grand Israël » de la Méditerranée au Jourdain, voire du Nil à l’Euphrate pour les plus fous. Pour eux, La Cisjordanie s’appelle la Judée Samarie et Naplouse s’appelle Sichem.

 

Les lieux mythiques (le tombeau de Rachel ou le caveau des patriarches à Hébron) sont autant de prétextes pour décréter le droit absolu des Israéliens sur cette terre et il est symbolique que le premier massacre qui a suivi les accords d’Oslo ait eu lieu dans le caveau des patriarches.

Certains de ces intégristes souhaitent détruire la mosquée El Aqsa et le Dôme du Rocher construits sur l’emplacement du Temple. Une lecture attentive de la Bible montre que des peuples, des religions et des cultures diverses ont constamment cohabité dans la région. Aux côtés des Hébreux, il y avait des Cananéens, des Moabites, des Iduméens, des Philistins et, au côté de Yahvé, on célébrait aussi Baal. Plus tard, il y a eu des Grecs et des Romains et la dispersion des Juifs est antérieure à la destruction du temple. Les Palestiniens sont en grande partie les descendants de tous ces peuples autochtones et des Juifs romanisés qui sont restés dans la région après la destruction du deuxième temple. Hors de toute réalité historique, les fondamentalistes inventent un Israël antique puissant et unifié qu’ils prétendent reconstituer. Ils s’inspirent de la cruauté des guerres légendaires de Josué pour justifier leur négation absolue de tout droit palestinien et pour prôner (comme le fait l’extrême droite « laïque ») le « transfert «  des Palestiniens au-delà du Jourdain.

 

Le courant national religieux et les Chrétiens sionistes

 

Les religieux antisionistes existent toujours (notamment Nétouré Karta quia un ministre dans le gouvernement de l’autorité palestinienne) mais ils sont devenus très minoritaires par rapport à l’extrême droite intégriste. Celle-ci représente désormais la grande majorité des religieux. Avec plusieurs partis ou groupes, le Shass, le Parti national religieux, le parti unifié de la Torah, le Goush Emonim (bloc de la foi) ou les fascistes du parti Kach (fondé par le rabbin Meïr Kahane et aujourd’hui interdit), ce courant représente 25% de l’opinion israélienne et une forte politique « nataliste » fait que ce pourcentage s’accroît régulièrement.

Aucun parti ne peut gouverner sans les religieux. Même le Shinoui (parti de la bourgeoisie anticléricale) a accepté de figurer dans une coalition avec eux. Les nationaux religieux sont omniprésents dans la société.

Ils dominent des réseaux d’école largement subventionnés et des associations caritatives. Ils attirent par leurs raisonnements ultra simplistes une partie de la population israélienne qui était pourtant étrangère à cette tradition. Ils imposent la loi religieuse dans tous les domaines de la vie quotidienne. Ainsi, le jeu est interdit en Israël, ce qui n’empêche pas le fait que pendant la courte période qui a séparé les accords d’Oslo de la deuxième Intifada, les principaux clients du casino de Jéricho étaient des religieux juifs.

Pendant longtemps, les religieux évitaient l’armée en étudiant dans des yeshivas. La révolte des premiers refuzniks est venue du refus de « mourir pour eux ». Les nationaux religieux sont aujourd’hui de plus en plus en plus nombreux dans l’armée, et ce phénomène n’a fait qu’aggraver les crimes ou violations des droits de l’homme commis par Tsahal. Il est fréquent au Mur des Lamentations de voir des gens prier, la mitraillette Uzi en bandoulière. Pour eux, le « peuple élu » a tous les droits et surtout celui d’écraser l’autre. Le courant national religieux a fait la synthèse de ce qu’on peut faire de pire entre le projet colonial et la volonté d’imposer la loi religieuse à la société. Pour son principal projet (l’annexion des territoires et le « transfert »), il s’est allié à ses petits cousins américains : les Chrétiens Sionistes. Ceux-ci représentent aussi une fraction notable de l’opinion américaine et ils ont joué un rôle décisif dans les succès électoraux de Bush. Ces fondamentalistes se veulent les héritiers des premiers colons américains.

Pour eux, la traversée de l’Atlantique a ressemblé à celle de la Mer Rouge par Moïse et la conquête du pays sur les Amérindiens a reproduit les conquêtes de Josué. Ces fondamentalistes sont antisémites et pensent que les Arabes incarnent le mal (Armagedon).

 

Il faut donc les expulser. Pour ce courant millénariste qui croit à la fin des temps, les Juifs devront au bout du compte se convertir à la vraie foi sous peine de disparition. Aux Etats-Unis, les Chrétiens Sionistes sont 5 fois plus nombreux que les Juifs Sionistes et la manne financière qu’ils apportent à la colonisation est énorme. Il est symptomatique de voir qu’aujourd’hui, les principaux bailleurs de fond des colonies religieuses en Cisjordanie sont des antisémites avérés. Une des plus grandes colonies, Maale Adoumim entre Jérusalem et Jéricho est quasiment exclusivement peuplée de religieux qui ne produisent rien et vivent de subventions diverses. La guerre au Proche-Orient n’est pas une guerre religieuse. En Israël, on trouve des partisans de l’occupation aussi bien chez les religieux que chez les laïques. Sharon est un « laïque » et les pires dirigeants annexionnistes (Eytan, Zeevi aujourd’hui décédés) l’étaient aussi. Parmi la minorité israélienne qui lutte pour l’égalité des droits, pour la reconnaissance de l’égale dignité des Palestiniens et pour une paix juste, la plupart sont laïques mais on y trouve aussi Nétouré Karta ou des associations de Rabbins pour la paix. Malgré tout, il ne fait pas de doute que l’intrusion de l’intégrisme juif dans cette guerre a considérablement compliqué la résolution du conflit et a armé idéologiquement la fuite en avant criminelle des dirigeants israéliens.

 

Et en France ?

 

Un chiffre résume bien la dégradation qui s’est produite chez les Juifs français. Il y a 30 ans, seule une poignée d’entre eux fréquentait les écoles confessionnelles. Il y avait une adhésion de masse à la laïcité et à son école et quasiment aucun élève juif n’aurait songé à s’absenter pour kippour. Il y a aujourd’hui 26%  des enfants juifs dans des écoles privées juives (****). De nombreux Juifs non croyants recherchent une identité religieuse ou nationaliste étrangère à leur histoire et se bricolent une nouvelle identité. La république a donné au CRIF le droit de parler au nom de tous les Juifs. Il en use et il en abuse, en se comportant comme un véritable supplétif de la propagande israélienne dont la politique est défendue de façon inconditionnelle. Le CRIF instrumentalise l’antisémitisme et la mémoire du génocide à des fins partisanes. Il considère toute critique d’Israël comme de l’antisémitisme. Il y a incontestablement un repli communautaire et un regain d’une pratique religieuse sectaire. N’a-t-on pas vu des galas de soutien « au bien-être du soldat israélien » se dérouler dans des synagogues ? Alors que l’intégration des Juifs français est très avancée et qu’ils ont conquis (difficilement) une égalité politique et économique qui est refusée à d’autres Français issus de l’immigration, tout se passe comme si, deux siècles après la sortie du ghetto et un siècle après l’affaire Dreyfus, certains aspiraient à s’enfermer eux-mêmes dans un nouveau ghetto. L’intégrisme n’est pas seul en cause dans ce repli communautaire, mais il joue son rôle et il ne faudrait pas s’aveugler en occultant ce repli.

 

(*) Goy : non juif. Mais le terme est péjoratif.

(**) Ce sont des écoles religieuses qui se consacrent à l’étude des textes sacrés.

(***) La Bible dévoilée, éditions Bayard

(****) Lire « le Mal-être Juif » de Dominique Vidal

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08/11/2006

Nouvelles n° 105: spécial Moyen-Orient - La condamnation d'Edgard Morin annulée - Sabra et Chatila, les tueurs parlent - Antisémitisme: mode d'emploi - Israël, Etat laïc: tout reste à faire.

 

La condamnation d’Edgar Morin annulée

Le 12 juillet dernier, la Cour de cassation a annulé le jugement de la Cour d’appel de Versailles, rendu en mai 2005, qui condamnait le philosophe Edgar Morin pour « diffamation raciale » dans l’une de ses tribunes libres. Ce texte, intitulé « Israël-Palestine : le cancer », publié avec Sami Naïr et Danièle Sallenave dans Le Monde du 4 juin 2002, avait valu à ses auteurs des poursuites engagées par les associations France-Israël et Avocats sans frontières (déjà à l’origine du procès – perdu – contre le journaliste de France Inter Daniel Mermet pour « antisémitisme » en 2002).

Deux passages étaient incriminés : « On a peine à imaginer qu’une nation de fugitifs, issue du peuple le plus longtemps persécuté dans l’histoire de, ayant subi les pires humiliations et le pire mépris, soit capable de se transformer en deux générations en "peuple dominateur et sûr de lui" et, à l’exception d’une admirable minorité, en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier », écrivaient les auteurs, ajoutant : « Les juifs d’Israël, descendants des victimes d’un apartheid nommé ghetto, ghettoïsent les Palestiniens. Les juifs, qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent, persécutent les Palestiniens. »
En mai 2004, le tribunal de Nanterre avait débouté les plaignants. Mais un an plus tard, la cour d’appel de Versailles avait infirmé ce premier jugement, et considéré que l’article était bel et bien diffamatoire, car il « imputait à l’ensemble des juifs d’Israël le fait précis d’humilier les Palestiniens ».

Dans son arrêt rendu la semaine dernière, la Cour de cassation estime au contraire que « les propos poursuivis, isolés au sein d’un article critiquant la politique menée par le gouvernement d’Israël à l’égard des Palestiniens, n’imputent aucun fait précis de nature à porter atteinte à l’honneur ou à la considération de la communauté juive dans son ensemble en raison de son appartenance à une nation ou à une religion, mais sont l’expression d’une opinion qui relève du seul débat d’idées ». Elle juge également que la cour d’appel de Versailles a violé la loi sur la presse du 29 juillet 1881, ainsi que l’article 10 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme sur la liberté d’expression.

 

 

Il y a près d'un quart de siècle...

Sabra et Chatila : les tueurs parlent

Jeudi 16 septembre 1982, à Beyrouth, des groupes de miliciens chrétiens attaquent la population des camps palestiniens. C'est le plus grand massacre de civils de la guerre du Liban. Pour la première fois, un film livre le récit des assassins.

Un document exceptionnel

http://www.nouvelobs.com/articles/p2159/a299034.html

«Voilà... c'est le cercle.» Sur un tableau en papier, dans une lumière rouge crépusculaire, une main dessine au feutre un cercle fermé. Tout autour, avec l'application d'un cadre qui expliquerait une méthode de gestion, l'homme place une série de petits points : «Nous étions là.» Le cercle, c'est le camp palestinien de Sabra ; les points, les miliciens qui ont encerclé et investi Sabra et Chatila, où ils ont massacré des civils, hommes, femmes et enfants, pendant deux jours et trois nuits d'affilée. «Notre devise était: les grands, les petits, les nouveau-nés... pas de pitié!» dit l'ancien milicien.

On reste stupéfait. Pour les reporters arrivés rapidement sur les lieux, Sabra et Chatila est resté un cauchemar et un mystère. On garde le souvenir de rues pétrifiées, de maisons vides, de corps boursouflés, épars, en tas, d'humains mutilés mélangés à des animaux abattus, un camp transformé en abattoir. Le silence et, partout, cette odeur épaisse et écoeurante, l'odeur de la mort, qu'on inhalait. A l'époque, le monde est profondément choqué. Combien de morts ? Neuf cents au moins, mille, plus ? Journalistes, éditorialistes, écrivains noircissent des milliers de pages, dissèquent les détails et accumulent des questions sans réponse. Vingt-trois ans après, ce film sur Sabra et Chatila raconte le crime... par ceux qui l'ont commis !

Pour comprendre, il faut se rappeler juin 1982, l'invasion du Liban par Israël, qui force des milliers de combattants de l'OLP à fuir le pays. En août 1982, Bachir Gemayel, chef des Forces libanaises, milices chrétiennes pro israéliennes, est élu président du Liban. Le 14 septembre, il est assassiné. Le 16 septembre, au sud de Beyrouth, le massacre commence.

Les tueurs ont grandi avec la guerre. Au début, en 1975, ce sont des gamins armés de fusils de chasse qui jouent à se battre, vivent de la rue et des armes et se droguent en avalant des cachets de Mandrax et de LSD : «Sorti de mon trip, je ne croyais pas à ce que j'avais fait», dit l'un d'eux. A 15 ans, une balle lui a traversé la cuisse. Son père lui offre un revolver : «Porte-le toujours. N'aie pas

peur. Retourne te battre.» Ils apprennent la guerre : «Je marchais pieds nus sur les gravats pour déposer ma charge de TNT sous la barricade ennemie. J'aimais ça. Vivre ou mourir... On se foutait de tout.»

Bachir Gemayel ouvre ses casernes et va transformer ces têtes brûlées en Forces libanaises. L'un des groupes s'appelle « Sadm », le groupe « Choc », avec une devise : «Là où les autre n'osent pas». Une nuit, trois cents d'entre eux sont conduits vers un port de plaisance et une vedette israélienne. Débarquement à Haïfa pour trois mois de stage de survie. Les épreuves d'interrogatoire sont poussées à l'extrême : tabassages, jets d'eau bouillante puis glacée, électricité, supplice du pneu, la torture pour s'endurcir. L'instructeur leur projette un film sur l'Holocauste : «On s'est dit : leur cause est juste.» A Eilat, ils sont accueillis dans un camp, sur la plage, par une jolie femme complètement nue, « Nikha », un général, mitraillette en bandoulière, qui les fait courir et ramper, dévêtus et honteux, jusqu'à vomir de fatigue. De retour au Liban, avec l'élection de Gemayel, les hommes triomphent. Mais la nouvelle de l'assassinat du président - «le chef est mort!» - les transforme en orphelins pleins de haine qui crient vengeance : «Nous étions des bombes à retardement.»

Ce sont ces « bombes » qui quittent leurs casernes le jeudi 16 septembre à 16 heures. Maroun Machaalani, l'adjoint préféré d'Elie Hobeika, chef de la sécurité, les a réunis : «On va voir les assassins de Gemayel. Ils doivent tous mourir. - Tous, tous, tous? - Tu ne veux pas venger Bachir?- Oui, bien sûr! - Bien. Alors, on y va. Et pas d'états d'âme.» Les groupes et les itinéraires sont différents. Des Forces libanaises partent des casernes de l'est ou du nord de Beyrouth, d'autres viennent du Sud, constituées d'éléments de l'Armée du Liban-Sud. Un groupe se dirige vers Choueifat, prend l'autoroute jusqu'à Khaldé, coupe vers l'aéroport, jusqu'à l'ambassade du Koweït. «On a fait une halte pendant que Hobeika discutait avec des officiers juifs», raconte l'un d'eux. Ces miliciens chrétiens ne disent jamais « Israéliens », mais « juifs », et détestent leurs alliés du moment, qui leur ont fourni des camions militaires, des uniformes de l'armée israélienne et encerclent la zone avec leurs chars. Après l'ambassade, il y a des dunes de sable, le camp de Sabra et une brèche dans la clôture. Maroun, le chef, s'avance : «Allez, suivez-moi!» Ils ont des kalachnikovs, quelques M16, beaucoup de grenades et des lance-roquettes, qu'ils n'auront pas besoin d'utiliser.

Il est 18 heures, le massacre commence : «On a rencontré quelques hommes de 40 à 50 ans et on a ouvert le feu aussitôt, sans rien dire.» Ils avancent, prudents, en zigzaguant dans les ruelles. On leur a parlé de combattants palestiniens mais, à part quelques sentinelles en bordure du camp, ils ne rencontrent que des civils, les combattants sont partis et les caches d'armes enfouies ou détruites : «Les femmes sortaient en premier, se lamentaient, croyant nous apitoyer. Elles se condamnaient à mourir en premier.» Les miliciens ont des ordres clairs : «Entrez, tirez, tuez tout ce qui respire.» Ils nettoient les maisons : «On entrait dans chaque pièce, on mitraillait, hop! Une grenade et on recommençait.» Il fait nuit et le camp résonne déjà des appels au secours : «Les gens ne criaient pas, ils beuglaient. On entendait : «Où es-tu Dieu? Que nous arrive-t-il? Regarde ma fille, mon mari!» Et ils tombaient, morts.» Quelques- uns renoncent : «Ils disaient qu'on ne pouvait pas faire ça. Et ils se sont barrés.» Tous les autres avancent, méthodiquement. «Moi, je me disais: ce petit va grandir et me tuer, cette jeune fille va faire des enfants, non! Il ne faut pas, je les tue, raconte un assaillant. Le premier, tu hésites, le deuxième est plus facile, après, c'est comme jouer aux billes.»

Les Forces libanaises et l'armée israélienne ont apporté leurs bulldozers, qui, à la moindre résistance, aplatissent les maisons du camp. On rafale tout, les hommes, les chiens, les rats et les chevaux : «Les chevaux morts... Pourquoi? Cette image m'a marqué», dit un milicien. Dans la nuit noire, après une méprise sanglante, les assaillants demandent aux Israéliens d'éclairer le camp et les soldats tirent des fusées éclairantes jusqu'à 5 heures du matin.

A l'aube, les hommes, épuisés, soufflent, défoncent des épiceries, mangent des biscuits et boivent des jus de fruits. Les renforts arrivent : «Je commandais une grosse unité vers le Chouf. Mes hommes s'entraînaient sur des murs. Mais un mur, ça ne crie pas, ça ne meurt pas. Le secret à la guerre, c'est de voir du sang. J'ai dit à mes hommes : «Allez-y! Exercez-vous !»» Les nouveaux arrivants découvrent l'ampleur du massacre : «Autant de morts en quelques heures, j'étais surpris. Il y avait des femmes nues, mortes, les mains coupées, la cervelle éclatée.» Et ils reprennent la tâche. Meurtres, vols et viols : «Il y avait une jeune Palestinienne, blonde, en foulard. Elle suppliait, criait qu'elle était vierge. Un des nôtres lui a arraché ses vêtements, s'est acharné sur elle, puis il l'a liquidée. Nous, on rigolait.» Avec la fièvre, tuer ne suffit plus, il faut torturer : «J'ai mis un homme contre le mur de sa chambre, les bras écartés et j'ai sorti mon couteau. Je lui ai passé sur la gorge et je lui ai déboîté les bras. Mourir d'une balle, c'est rapide, ce n'est rien. Avec le couteau, il meurt deux ou trois fois.»

Au deuxième jour, un ordre arrive : «Achevez les blessés. Et débarrassez-vous des cadavres.» Un bulldozer a creusé une grande fosse à l'entrée du camp. On fait défiler les hommes à gauche, les femmes à droite. Chacun doit pousser dans la fosse le cadavre de celui qui le précède, avant d'être exécuté à son tour, par balles ou au couteau : «Un homme égorgeait à la chaîne. Dans la vie, il était boucher. Un boeuf, un homme, pour lui, c'était normal. Moi, j'ai failli vomir.» Les Israéliens ont fourni des bâches en plastique pour transporter et recouvrir les cadavres, devenus encombrants. Certains sont brûlés ou aspergés de produit chimique. Elie Hobeika passe, félicite ses hommes : «Bon travail, les gars!» A la sortie du camp, le groupe « Choc » et des éléments de l'ALS poussent des colonnes de Palestiniens, «comme des moutons», pour les regrouper à la Cité sportive : le massacre continue. A l'image, les témoignages précis se recoupent, mais on ne voit pas le visage de ceux qui racontent. Le regretter, c'est méconnaître le Liban d'hier et d'aujourd'hui. «Si je parle à découvert, je suis mort dans la minute, moi et ma famille», dit l'un d'eux.

L'enquête a été dure. Les cinq premiers témoins approchés ont été aussitôt arrêtés et dissuadés de parler. Les auteurs du film, un éditeur chiite libanais qui a grandi près de Sabra et une Allemande en voyage à l'époque en Israël, ont dû tout recommencer, dans la clandestinité, et retrouver six nouveaux témoins. L'enquête porte sur les origines du massacre, sur ses objectifs - nettoyer le camp mythique palestinien et le remettre à l'armée libanaise -, mais s'arrête avant les décisions d'état-major. Quant à l'implication israélienne, on sait que les manifestations à Tel-Aviv ont abouti à la démission de Sharon, alors ministre de la Défense responsable de la zone concernée. Reste l'analyse de la « banalité du mal » sur ces miliciens qui n'ont aucun regret, ou si peu. L'un d'eux fait parfois des cauchemars et un autre revoit de temps en temps «l'étreinte de cette famille, un homme et une femme, tenant serrés leurs trois enfants, tous morts». Les autres, pour la plupart, restent indifférents, sans tourments et sans jugement, réinsérés dans le quotidien. L'un d'eux est même prêt à décrire les sévices infligés, en détail et avec un plaisir évident.

Le Conseil de Sécurité de l'ONU a refusé toute enquête, et le Liban, en 1991, a proclamé l'amnistie générale. Et l'amnésie. Reste ce film, document extraordinaire, extraordinairement maltraité, projeté en catimini dans une poignée de salles en France. A voir d'urgence, si on le peut, avant le retour du grand silence.


Antisémitisme: mode d’emploi.

 

L'apogée de l'antisémitisme fut le génocide commis par la dictature nazie, avec la complicité des autorités collaborationnistes de plusieurs pays européens, durant la Deuxième Guerre mondiale. L'antisémitisme est le racisme qui vise exclusivement les Juifs. Il se nourrit aussi parfois d'un anti-judaïsme (hostilité à l'égard de la religion juive). Le rejet des Juifs (peuple à la base de la première religion monothéiste, source également du christianisme et de l'islam) s'est développé après l'invasion de la Palestine antique et la destruction du royaume d'Israël par les armées romaines.

Depuis lors, l'antisémitisme existe dans le monde entier et a pour caractéristique d'accuser les Juifs de tous les crimes. Au nombre de ceux-ci, il y a, bien sûr, le meurtre de Jésus, un mythe (celui du « peuple déicide ») qui a la vie dure, malgré le fait que le Vatican ait atténué l’accusation. Le premier film de Mel Gibson « La Passion du Christ », sorti sur les écrans belges en avril 2004 et soutenu par les intégristes chrétiens (de l'Opus Dei, de la Fraternité Saint-Pie X, de Belgique et Chrétienté …), s’est fait le relais de la thèse du « peuple déicide ».

Dans les écrits antisémites d’aujourd’hui, les Juifs – désignés derrière des euphémismes comme « apatrides », « cosmopolites » … - sont toujours accusés de vouloir contrôler le monde. On leur impute d’être les représentants de la « Haute Finance, vagabonde et anonyme ». Au début des années nonante, un tract du Vlaams Blok reprenait cette image du « juif international » visant à détruire l’  « Europe blanche ». Cette image de propagande fut celle des nazis pour justifier les hostilités qui débouchèrent sur le second conflit mondial !

L’antisémitisme a toujours été exploité à des fins politiques par différents milieux (religieux comme idéologiques). Ainsi, il est aussi bien cultivé dans des organisations d’extrême droite, traditionalistes chrétiennes que des mouvements intégristes musulmans. Après le début de la seconde Intifada, en octobre 2000, dans les territoires palestiniens illégalement occupés par Israël, l'exportation chez nous du conflit israélo-palestinien a donné lieu à l'apparition  d'une nouvelle vague antisémite, essentiellement portée au sein d'une fraction de jeunes maghrébins. Face à cet inquiétant constat, et des actions violentes contre les communautés juives (ratonnades, attaques aux cocktails Molotov contre des synagogues …), des mouvements et des intellectuels progressistes nord-africains se sont opposés publiquement à l’antisémitisme. Sans nier pour autant une présence antisémite de type culturel, des initiatives judéo arabes sont même nées pour contrecarrer la propagande antisémite des fondamentalistes islamiques. Des artistes belgo-maghrébins, comme le chanteur Mousta Largo ou le comédien Sam Touzani, se sont érigés vigoureusement pour dénoncer le racisme anti-juif. Pendant ce temps, au sein de l’extrême droite et des milieux intégristes chrétiens, il va se renforcer et perdurer.

 

Extrait du « Guide des résistances à l’extrême droite »

 

de Manuel Abramowicz (Résistances – éditions Labor )

 


 

Israël, Etat laïc : tout reste à faire

 

Pendant des décennies, les laïcs israéliens ont eu l’impression de vivre en éternelles victimes. Dans un pays où le cordon ombilical reliant Etat et religion, n’a jamais été tranché, les rabbins contrôlent la vie des habitants de leur naissance à leur mort .La rancœur accumulée atteint un tel point, qu’en 2003, une vraie révolution avait même éclaté . Shinoui, un parti de laïcs purs et durs, emmené par Tomy Lapid, célèbre journaliste connu pour ses coups de gueule anti-religieux, avait réussi une prodigieuse percée . Du jour au lendemain, Shinoui était devenu le troisième parti du pays.

 

La cause de ce triomphe ?

 

Un programme clair et net, exigeant, par exemple, que les jeunes ultra orthodoxes effectuent 3 ans de service militaire comme les laïcs .Lapid s’insurgeait aussi contre les allocations accordées sur les fonds publics aux religieux étudiant dans les séminaires. Il revendiquait également l’instauration du mariage civil. Jusqu’à aujourd’hui encore, les couples, dits mixtes, l’un des deux époux n’étant pas juif, ne peuvent pas s’unir en Israël. De même, les candidats au mariage qui refusent, par principe, de demander l’autorisation d se marier à un tribunal rabbinique, doivent, eux aussi, se rendrent à l’étranger .Le Shinoui souhaitait aussi permettre l’importation des produits non kasher : « Les religieux n’ont pas à nous dire ce que nous devons mettre dans notre assiette », clamait Shinoui. Au gouvernement, Lapid n’a pas réussi à faire appliquer ce programme.

Son seul succès ?

Avoir permis à Sharon de former un gouvernement qui ne soit pas totalement sous la coupe des rabbins et des partis religieux. Ce maigre bilan explique l’effondrement électoral à venir di Shinoui, au point que ce parti devrait disparaître de la prochaine Knesset, après les élections du 28 mars . Pour les laïcs israéliens, tout reste donc à faire …

 

JDM N° 257

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24/09/2006

Nouvelles n° 105: SPECIAL MOYEN ORIENT: Qui va arrêter Israël?

Qui va arrêter Israël?

 

Les Etats-Unis ont donné à Israël leur feu vert pour attaquer le Liban afin de décapiter le Hezbollah. Au mépris, à nouveau, du droit international. Cette position est-elle tenable dans la durée ? Les dirigeants hébreux annoncent une guerre longue. Et les leaders du mouvement islamiste apparaissent comme des héros aux yeux des foules arabes.

C’était il y a près de septante ans. Presque hier à l’échelle de l’Histoire. L’aviation allemande bombardait la population de Guernica dans le nord de l’Espagne. La ville fut détruite. L’Espagne républicaine hurlait sa souffrance à la face du monde. Picasso, en une toile célèbre, dénonça dans l’urgence la brutalité aveugle et la souffrance des innocents. Les grandes puissances occidentales décidèrent de regarder ailleurs. On connaît le coût de cette lâcheté…

Mais halte là, dira-t-on. Comparaison n’est pas raison et l’histoire ne repasse pas les plats. Soit. Voyons donc au moins l’évidence. Aujourd’hui, au Pays du Cèdre, comme naguère au Pays basque, nos gouvernements font preuve de la même « prudence coupable » qui, au regard du droit des peuples et des lois internationales, s’apparente bel et bien à une faute criminelle. Quand des centaines de civils sont sacrifiés sous les bombes, n’y a-t-il pas, au minimum, obligation à porter secours à un peuple en danger ? Or, pour dire le moins, la diplomatie patauge. Elle peine à se dégager du marigot des calculs cyniques, des intérêts contradictoires, des stratégies égoïstes des uns, froidement hégémoniques des autres. Et au bout du compte, la langue de bois, de ce bois très dur que nourrit la soi-disant « guerre au terrorisme », ne va-t-elle pas réussir à dissimuler de lâches et sinistres compromissions ? Déjà, le mal est fait, et la démonstration, une fois de plus, que la dite « communauté internationale » est une coquille vide …

Pour quel gain ?

Car enfin, si l’histoire ne se répète pas, elle bégaye. C’est The Economist qui rappelait que « la guerre qui vient d’éclater entre Israël et le Liban semble misérablement familière. Le joyeux déluge de sang, la mise en pièce des vies et des maisons, les flots de réfugiés : tout cela s’est passé de la même manière au même endroit. En 1982, un gouvernement israélien a envoyé ses tanks au cœur de Beyrouth pour écraser ‘l’Etat dans l’Etat’ de Yasser Arafat. Un quart de siècle plus tard, l’aviation d’Israël pulvérise le Liban pour écraser l’Etat dans l’Etat établi par le Hezbollah (…) A l’époque, Israël ne s’est pas réjouie longtemps. La guerre a tué des milliers de Palestiniens et de civils libanais, en même temps que des centaines de soldats israéliens et syriens. Cela a amené des années de misère au Liban- et bien sûr aucune paix en finale à Israël. Le même cycle stupide semble se répéter. » (1)

Stupide. Pour aller où ?

Depuis des semaines, l’armée israélienne pilonne le Liban. Elle lui a offert des milliers de tonnes de bombes. Officiellement, il s’agissait de récupérer deux soldats enlevés par le « Parti de Dieu ». Mais à aucun moment, le Hezbollah n’a fait mine de fléchir. Bien au contraire, il est apparu plus intransigeant encore qu’avant le déclenchement des hostilités. Selon le quotidien israélien Ha’aretz, « il semblerait que, à l’instar de l’armée israélienne, le Hezbollah s’était préparé pour cette confrontation depuis le retrait des troupes israéliennes du Liban, en mai 2000 (…) Le gouvernement israélien ne peut pas arrêter l’opération militaire sans avoir récolté un gain politique. Mais, d’un autre côté, une confrontation trop longue endommagera sérieusement la force morale des citoyens israéliens, sans aucune garantie concernant les résultats de cette campagne militaire. « Le comble de l’absurde », comme a titré L’Orient - Le jour ? Selon le quotidien libanais, « la stratégie israélienne traduit une méconnaissance des réalités stupéfiante. Ce n’est pas en mettant à l’épreuve le culte du sacrifice inhérent à la communauté chiite que l’on peut, l’espace d’une campagne militaire, dresser celle-ci contre le Hezbollah. Ce n’est pas en faisant de la banlieue sud de Beyrouth un paysage lunaire que l’on viendra à bout de la véritable adulation que vouent au chef de la résistance islamique les foules palestiniennes. ».

Cécité criminelle

Or, c’est là que se situe officiellement  le double objectif du gouvernement israélien : détruire le Hezbollah et ruiner la capacité de résistance des Palestiniens, y compris dans les territoires occupés. Mais c’est là aussi que l’on peut vérifier la cécité criminelle des dirigeants hébreux. Car le premier résultat de la nouvelle guerre qu’ils ont lancée, c’est que, en transformant la lutte contre le Hezbollah en guerre contre un pays arabe, Israël a amplifié le rôle de ce mouvement, renforcé son poids politique et moral dans la région, fait de ses leaders des héros aux yeux des masses musulmanes humiliées.

Au-delà donc des arrières pensées des uns et des autres, il faut en finir au plus vite avec ce que le chroniqueur d’Ha’Aaretz Yitzhak Laor a appelé « le climat d’aventurisme militaire alimenté par des généraux de Tsahal » et leur tactique, « plus de personnes tuées, plus de bombes et plus de frappes contre des civils (notamment les horreurs de Gaza). »
     
Or, dans un premier temps, la diplomatie internationale n’a pas été à la hauteur des défis. Le G8, réuni au sommet de Saint-Pétersbourg, a surtout fait la démonstration qu’il n’a pas les moyens d’assumer son ambition : peser sur les affaires du monde. Il n’a pas été possible de surmonter l’opposition de Washington à un cessez-le-feu. Les diplomates qui se sont succédés à Beyrouth, ont surtout, comme l’a noté le quotidien libanais An-Nahar, consacré « beaucoup de leur précieux temps pour tenter de libérer les deux soldats israéliens retenus prisonniers par le Hezbollah (Mais personne n’a pensé à s’adresser aux Israéliens pour leur demander d’arrêter la destruction du Liban. » Le Conseil de sécurité de l’ONU n’a pas été en mesure d’adopter une position commune pour exiger une cessation des hostilités en raison de la complicité revendiquée des Etats –Unis avec Israël. Quant à l’Europe, elle s’est vite associée à l’idée de déployer une force tampon dans le sud du Liban. Avec quel effet ?

Un désastre

Comme l’a rappelé Georges Corm, ministre des Finances du Liban de 1998 à 2000 et fin connaisseur de la scène politique proche orientale, « en proposant la constitution d’une force multinationale à déployer au sud du Liban, la ‘communauté internationale’ risque fort de rééditer les mêmes erreurs que celles qui ont présidé à la constitution de la Force multinationale d'interposition (FM, en 1982)… Cette force avait pour mission d'assurer l'évacuation des combattants palestiniens hors du Liban, qualifiés alors de ‘terroristes’, et de protéger la population civile libanaise et palestinienne martyrisée par l'invasion brutale de la moitié du Liban, et le siège militaire de la partie de Beyrouth abritant le quartier général de l'OLP et les bureaux de Yasser Arafat. La force d'interposition débarqua effectivement à Beyrouth, fit sortir Yasser Arafat et deux ou trois mille combattants palestiniens, s'assura de l'élection d'un président phalangiste (Bachir Gemayel) qui avait cautionné l'invasion israélienne, puis rembarqua. » La suite fut un désastre : assassinat du président, entrée des troupes israéliennes à Beyrouth et massacres horribles de femmes et d'enfants palestiniens dans les camps de Sabra et Chatila. François Mitterrand obtint alors le retour précipité de la FM au Liban : cette dernière assista sans broncher aux massacres du Chouf, encouragés par l'armée israélienne (10 000 victimes, 200 000 chrétiens chassés par la force de cette région). Le gouvernement américain, de son côté, encouragea le gouvernement phalangiste libanais à signer un traité inégal avec Israël. Résultat ? Des attentats spectaculaires contre les troupes américaines et françaises (450 morts) en octobre 1983 et une relance sanglante jusqu'en 1990 de la guerre entre milices libanaises opposées. Aussi bien le secrétaire général des Nations unies que la Maison Blanche ou l'Elysée auraient donc intérêt à potasser leur dossier libanais avant de proposer au gouvernement de Beyrouth de se lancer dans une nouvelle aventure. » (2)

Des clés pour comprendre

Il est donc essentiel d’en revenir aux causes de la situation présente. Selon les leaders israéliens, appuyés par l’administration Bush, le Hezbollah a mis le feu aux poudres en enlevant des soldats israéliens. C’est un fait. Mais la riposte israélienne est-elle à la mesure de l’acte posé ? Selon les dirigeants israéliens et américains, le Hezbollah n'est que le bras armé de l’Iran et de la Syrie. Mais alors, comme le fait encore utilement remarquer Georges Corm, qu’ « Israël ou les Etats-Unis règlent leur contentieux pour l'hégémonie régionale avec ces deux pays, mais non avec le Liban. Si, en revanche, l'existence du Hezbollah au Liban, comme celle du Hamas en Palestine, n'est pas une simple création machiavélique de l'axe Téhéran-Damas, mais le résultat des quarante ans d'occupation par Israël de la Cisjordanie, de Gaza, de la Palestine et du Golan syrien, de vingt-deux ans d'occupation d'une large partie du sud du Liban par Israël (1978-2000) - en infraction à toute légalité internationale -, alors le traitement de la question libanaise doit être tout autre. » Elle trouve son origine au cœur de la question proche orientale, la question palestinienne.

 

Après le début de l’Intifada, le 28 septembre 2000, Israël a dit et répété l’idée qu’il n’y avait pas de partenaire palestinien pour la paix. Après les attentats du 11 septembre 2001, Ariel Sharon, a expliqué qu’Israël avait également son Ben Laden en la personne de Yasser Arafat. quelques mois plus tard, le président de l’Autorité palestinienne était empêché de tout mouvement, reclus dans son QG, la Mouqata, à Ramallah (Cisjordanie). Il le quittera pour venir mourir à Paris, le 11 novembre 2004. Dans la période, Israël a réoccupé les territoires palestiniens, imposé un blocus aux principales villes de Cisjordanie, multiplié les assassinats dits ciblés et terminé la destruction des infrastructures des forces de sécurité palestiniennes. La construction du mur de séparation empiète largement sur les terres arables et les puits d’eau palestiniens. Après Sharon à l’agonie, Ehud Olmert a poursuivi son œuvre. Mahmoud Abbas, élu président de l’Autorité palestinienne en janvier 2005, n’a pas eu plus d’écoute israélienne qu’Arafat. À Gaza, la vie des Palestiniens ne cesse d’empirer. La décision des États-Unis et de l’Union européenne de couper toute aide à l’Autorité palestinienne pour cause de victoire islamiste, a plongé les Palestiniens dans le chaos social et économique, Le « quartet » (États-Unis, Union européenne, Russie, ONU) qui a élaboré une « feuille de route » s’est montré incapable d’en faire respecter la clause principale : l’Etat palestinien devait voir le jour en décembre 2005.

Provocations

Israël est en train d’annexer les grands blocs de colonies de Cisjordanie, de Jérusalem et de la vallée du Jourdain, Tout cela au mépris des résolutions internationales votées par les Nations unies C’est à cet aune qu’il faut considérer l’offensive israélienne sur Gaza  et au Liban qui s’accompagne de cette permanente antienne : il n’y a pas de partenaire palestinien pour la paix.

Car si Israël s’est retiré du Sud Liban en juin 2000, aucun traité de paix n’a été signé entre les deux pays. Trois Libanais sont toujours détenus dans les geôles israéliennes dont l’un depuis plus de vingt ans. Beyrouth estime également que les fermes de Chébaa, où se trouve encore l’armée israélienne, lui appartiennent. Le Hezbollah, mouvement chiite est le fer de lance de la résistance. Mais depuis l’assassinat de Rafic Hariri, la carte politique libanaise a en partie changé. La France et les États-Unis ont fait adopter une résolution, la 1559, exigeant le départ des troupes syriennes du Liban ainsi que le désarmement des milices. En fait, le Hezbollah et les groupes palestiniens. Mais le Hezbollah a conclu des accords avec le parti de Rafic Hariri et les autres organisations regroupées sous le nom de Forces du 14 mars. Deux ministres de l’actuel gouvernement sont membres du Hezbollah. Et ce gouvernement a placé la libération des prisonniers libanais et la souveraineté libanaise sur Chébaa en tête de son agenda. Le mouvement islamiste est, il est vrai, proche de Damas et de Téhéran. Mais Israël avait organisé des semaines durant des mouvements de troupes sur sa frontière Nord, à quelques encablures des bataillons du Hezbollah.

Cela étant posé, il ne faut pas perdre de vue l’essentiel : de l’Iran au Liban, en passant par l’Irak, l’Afghanistan et la Palestine, la stratégie américaine dite de Grand Moyen-Orient. Sous prétexte d’instauration de la démocratie dans les pays arabes, Washington entend modifier durablement le rapport des forces, qu’il s’agisse de l’énergie (pétrole et gaz), du commerce ou de l’expansion économique chinoise, et désormais russe. Vue sous cette angle, la situation est inquiétante pour le monde, surtout quand, devant le Parlement israélien, Ehud 0lmert parle de « l’axe du mal qui passe par Téhéran et Damas », reprenant le discours de George Bush lorsqu’il est parti guerroyer en Irak.  Qui va sortir vainqueur de ce jeu de massacre ? Laissons le mot de la fin à Leïla Shahid, déléguée générale de la Palestine auprès de l’Union européenne : « Il est évident qu’il existe un dessein politique poursuivi par l’Amérique de Bush dont les Israéliens sont les exécuteurs. Ces derniers s’attaquent à un axe Hamas-Hezbollah, alliés des deux puissances régionales contre lesquelles les États-Unis veulent faire la guerre : la Syrie et l’Iran. C’est pourquoi le scénario a été exactement le même à Gaza et au Liban : en apparence, Israël a réagi à la capture de soldats. Celle-ci ne fut en réalité qu’un prétexte pour mettre en oeuvre un plan préparé de longue date. Il y a une volonté déclarée du gouvernement israélien de s’ingérer dans la situation intérieure de deux pays où il y a eu des élections récentes dont les résultats leur ont déplu : les territoires palestiniens cette année et le Liban l’an dernier. Le Hamas comme le Hezbollah y ont participé dans la perspective de devenir des forces politiques « normales », incluses dans le jeu démocratique. Cela ne plaît pas non plus aux États-Unis, qui voient le monde divisé en deux axes : celui du Bien, avec tous ceux qui soutiennent leur politique, et celui du Mal, avec tous ceux qui la contestent ou s’y opposent. » (3) Une réflexion à méditer.
1.«  La guerre accidentelle, une guerre sans but que personne ne peut avoir voulue et que personne ne peut gagner ». The Economist, 22 juillet 2006.
2.« Liban : réflexions autour d’une paix possible ». Le Monde, 24 juillet 2006.
3. « Le Liban est lui aussi victime du dessein impérial américain ». L’Humanité, 22 juillet 2006.


Parti ou organisation terroriste ?

La force du Hezbollah (« le parti de Dieu », en arabe), fondé en 1982 en pleine guerre civile, réside dans l’opacité qui structure ce parti. « La résistance islamique au Liban ne dispose pas de bases militaires, ni de casernes », affirmait son leader Hassan Nasrallah. Les effectifs de sa branche militaire ne sont pas connus. Son budget est tenu secret. Et le type d’armes dont il dispose n’est pas dévoilé. Ce mouvement politico-religieux chiite est le produit d’un double mouvement identitaire et politique. Identitaire : parce qu’il a réussi à exploiter le fait que les chiites, - qui représentent près du tiers de la population -, ont longtemps vécu sous un statut de seconde classe et que le parti Amal de Nabih Berri, miné par la corruption, ne défendait pas les intérêts de cette communauté. Politique : rassemblant plusieurs tendances - le « Amal islamique » (une dissidence d’Amal) et la branche libanaise du parti Daâwa -, il va rapidement s’imposer socio politiquement et militairement en évinçant son rival chiite Amal du sud du Liban en 1987 et du sud de Beyrouth en 1988, n’hésitant pas à affronter l’armée syrienne alliée d’Amal, avant de se lancer dans une résistance armée contre l’occupation du sud du Liban par Israël entre 1990 et 2000.

Toutefois, ce sont les attentats - suicides contre les
marines - 200 morts - et les parachutistes français - 58 morts - le 28 octobre 1983, attribués au Hezbollah, qui constituent son véritable acte de naissance, et cela bien qu’il ne les ait pas tout à fait revendiqués. Et, bien qu’il s’en défende, il ne fait aucun doute que derrière le Jihad islamique, auteur d’une bonne partie des 150 rapts de ressortissants étrangers - dont le chercheur français Michel Seurat - se cachait le Hezbollah. Le Parti de Dieu est de ce fait vite catalogué de « mouvement terroriste ». À partir de 1985, le Hezbollah fait sa mue politique et se transforme en mouvement de résistance politico-religieux, s’interdisant toute action paramilitaire - enlèvements ou attentats - à l’intérieur ou en dehors du territoire libanais. Il faut rappeler, à ce propos, que c’est à la suite des attentats du 11 septembre 2001 que le Hezbollah a été placé par Washington sur la liste des organisations terroristes, alors qu’il figurait sur celle des mouvements de libération. Et si l’Iran de Khomeiny l’a aidé financièrement et militairement lors de sa création dans la plaine de la Bekaa, il serait faux de le considérer comme l’instrument des mollahs iraniens ou des « moukhabarats » (services secrets) syriens. En réalité, le Hezbollah s’est surtout affirmé comme force politique et militaire en prenant la tête de la résistance armée contre l’occupation israélienne du sud du Liban entre 1990 et 2000, non sans éliminer les autres composantes de la résistance, en particulier les groupes armés communistes.

Dirigé par Hassan Nasrallah, le Hezbollah chapeaute plusieurs organisations caritatives : l’association Al-Jarih, qui aide les blessés et handicapés, l’association Al-Shahid, qui prend en charge les familles des « martyrs », et l’association Jihad et Binaa, qui réhabilite les sites détruits par l’armée israélienne. Il entretient également un vaste réseau d’écoles, de dispensaires et d’hôpitaux et dispose d’une radio et d’une chaîne de télévision, Al-Manar.

Sur le plan politique, le Hezbollah s’est converti au pluralisme. Suite au scrutin législatif de 2005, il dispose d’un groupe de 28 députés dont 11 sont issus de ses rangs. Il dispose de trois portefeuilles ministériels, dont celui de l’Énergie est occupé par un de ses dirigeants. Enfin et surtout, le 8 juin 2006, il a conclu une alliance politique, dite « Document d’entente », avec le Courant patriotique libre (CPL) du général Michel Aoun. Document qui stipule que le désarmement de la branche militaire du Hezbollah devra être décidé dans le cadre d’un « dialogue national ». Cette alliance inattendue, qui avait pris au dépourvu le « camp anti-syrien », a radicalement modifié le champ politique libanais. C’est sans doute cette alliance - et non la capture de deux soldats israéliens - qui a été l’élément déclencheur de l’offensive militaire israélienne.

Maurice Magis

Extrait du Journal du Mardi


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03/09/2006

Nouvelles n° 105: SPECIAL MOYEN-ORIENT : De l'occupation à l'annexion au mépris de la paixet du droit

SPECIAL : Moyen-Orient

 

Proche-Orient : de l’occupation à l’annexion, au mépris de la paix et du droit

 

 

L’histoire contemporaine d’Israël et des Israéliens recouvre un peu plus d’un siècle à peine. Celle des Palestiniens et de leur introuvable Etat est plus brève encore. Mais leur face à face, lui, est multimillénaire. Il n’est peut être pas inutile d’en chercher les racines pour mieux appréhender le présent (*).

Voici quelques mois, le cinéaste israélien Avi Mograbi s’interrogeait sur deux mythes abondamment servis aux jeunes générations israéliennes, à l’école et lors d’excursions en groupes. L’un revêt clairement un caractère historique, l’autre tient du mythe biblique.


L’histoire et le mythe

L’histoire. Celle de la place forte de Massada, un haut fait glorifié de la résistance juive à l’envahisseur romain au premier siècle, à la suite de la chute de Jérusalem. Une résistance poussée jusqu’au sacrifice suprême : le suicide des familles assiégées. Leur acte a fait de Massada le symbole du patriotisme juif en Palestine. Le film montre des guides du site inviter les jeunes visiteurs à « fermer les yeux et revivre la dernière nuit des héros. » L’un d’entre eux, en un audacieux résumé, passe de la révolte contre Rome, à Auschwitz et aux guerres contemporaines et traite les Palestiniens de « bêtes sauvages ».

Le mythe. Celui de Samson, ce juge hébreu du 12e siècle avant notre ère, doté, selon l’ancien testament, d’une force prodigieuse, âme de la résistance contre les Philistins qu’il passa sa vie à occire parce que telle était sa divine mission. « Le premier kamikaze de l’histoire », comme le surnomme Avi Mograbi ? Samson, ayant perdu sa puissance en même temps que ses cheveux, les yeux crevés, obtint de Dieu « la force de se venger pour un seul de ses yeux. » Et il renversa sur lui les colonnes du
temple en tuant quelques milliers de Philistins à Gaza. On ne sait pas toujours que les Philistins étaient les ancêtres des Palestiniens.

L’histoire de la cohabitation entre Palestiniens et Hébreux est, de très longue date et, pour dire le moins, conflictuelle. Elle est aussi empreinte de haine pour qui prend la bible et l’histoire au pied de la lettre. Mograbi montre un concert rock organisé par des militants du groupe raciste Kach, où les chansons inspirées de Samson provoquent une sorte de transe et se terminent au cri de « Vengeance sur la Palestine » (1).  La lutte actuelle pour ce coin de terre contigu à la Méditerranée semble ainsi l’ultime épisode d’un conflit multimillénaire. Mais les images d’Avi Mograbi nous montrent une dangereuse et très contemporaine exaltation de la violence et de la vengeance. Une « culture de mort » véhiculée à travers la glorification du suicide collectif de Massada qui, pourtant, viole un interdit absolu du judaïsme.

Bien sûr, le film ne résume la complexité de la société israélienne d’aujourd’hui. Mais son propos donne plus d’épaisseur aux agressions gratuites de l’armée d’Israël contre les Palestiniens occupés. La caméra nous montre en contrepoint l’interdiction faite aux agriculteurs de labourer leur terre. Des ouvriers arrêtés à un barrage et humiliés. Cette femme malade, empêchée de monter dans une ambulance. Ces adolescentes arrêtées par une barrière sur le chemin de l’école… Pourquoi ?

 

Les prémisses de la question proche orientale.

 



A la suite du démantèlement de l’empire ottoman, à l’issue de la première guerre mondiale, la Grande-Bretagne, puissance mandataire dans la région, décidait de favoriser l’émigration juive dans une région très majoritairement peuplée d’Arabes.  Le 2 novembre 1917, Lord Balfour, le ministre britannique des Affaires étrangères, autorisait, dans une lettre au baron de Rothschild - mais en réalité écrite en collaboration avec celui-ci - la création d’un foyer national juif. Le banquier était l’un des principaux responsables du jeune mouvement sioniste traumatisé par les pogroms antijuifs et l’affaire Dreyfus. Des colonies agricoles sont fondées en Palestine. Et d’emblée, c’est l’empoignade, violente, entre les populations indigènes et les arrivants. A ce point qu’à la veille de la seconde guerre, Londres change son fusil d’épaule et promet pour 1949 un Etat commun judéo arabe. Une hypothèse hasardeuse, un pari intenable tant les nationalismes, juif d’un côté, arabe de l’autre, guident les comportements des deux côtés. Des nationalismes nés grosso modo au même moment, sur le modèle des Etats-nations d’Europe, sur la notion de peuple, d’une langue. Et d’un territoire. Mais le même territoire en l’occurrence. Et là est le drame. Tout au long du 20e siècle, le panarabisme et le sionisme vont s’affronter, parfois violemment, prônant très longtemps la disparition, au moins politique, de l’autre. En Palestine, le mouvement arabo-palestinien fait face à une immigration de souche essentiellement européenne et qui ne montre guère d’attirance pour les traditions orientales. Au sein de laquelle, rapidement, le concept de foyer national juif va céder la place à la revendication d’un Etat.  D’autant – surtout -  que, face à l’Allemagne hitlérienne, les citoyens européens juifs sont pratiquement abandonnés à leur sort.  Après la guerre, si quelques milliers de juifs fuient l’Europe pour les Etats-Unis –  c’est, disons, leur premier choix – peu y seront acceptés. Dans le même temps, les tensions s’exacerbent dans le protectorat britannique de Palestine où affluent les réfugiés juifs venus d’Europe.  Du côté arabe, Syrie, Egypte et Jordanie souhaitent se répartir la Palestine. Tout est prêt pour une explosion, un face-à-face qui dure toujours.



La question des réfugiés



Cet emballement va mettre en piste la toute jeune Organisation des Nations-Unies. En novembre 1947, les Etats membres votent la résolution 181 qui partage la Palestine. Le plan est approuvé par les sionistes, refusé par les Arabes. Le 14 mai 1948, David Ben Gourion proclame l’indépendance d’Israël dans les régions attribuées par l’ONU. La Ligue arabe déclenche la première guerre israélo-arabe. Israël en sort victorieuse en 1949 et élargit ses frontières. Gaza est sous administration égyptienne, la Cisjordanie intégrée à la Jordanie. Surtout, en un an, 650.000 Palestiniens fuient la guerre et les massacres perpétrés par des troupes israéliennes peu regardantes sur les moyens. Depuis lors, ces femmes et ces hommes, la plupart du temps leurs descendants, attendent dans les camps du Proche-Orient, en Syrie, au Liban, en Jordanie, dans les  territoires occupés, un hypothétique retour sur leur terre. Vivant ou survivant dans des conditions souvent catastrophiques. Le « droit au retour », garanti par la résolution 194 de l’ONU du 11 décembre 1948, constitue avec la question de Jérusalem, la colonisation et la reconnaissance du fait palestinien dans des frontières garanties, une  des éléments-clés de la « question palestinienne ». Celle-ci, au sens contemporain de l’expression, est née au sortir du second conflit mondial. Elle s’imposera au monde en une suite de guerres et de répressions  sanglantes. Elle est toujours dans l’impasse. Des guerres ? Ce sont celles de 1956 – où Israël intervention aux côtés des troupes franco-anglaises contre la nationalisation du canal de Suez par Nasser -, de 1967 qui verra Israël envahir la Cisjordanie, Gaza, puis le Golan syrien et mettra sur les routes des centaines de milliers de réfugiés supplémentaires. Dès ce moment, est donné le coup d’envoi de la colonisation des territoires occupés. En 1973, c’est la guerre du Kippour, lancée par l’Egypte et la Syrie pour récupérer les territoires et au cours de laquelle, pour la première fois, l’arme du pétrole est utilisée avec les conséquences économiques mondiales que l’on sait. C’est encore en 1982, l’invasion du Liban pour en finir avec l’OLP au prix, notamment des massacres de Sabra et Chatila.



La première Intifada



Rappelons ici la création de l’Organisation de libération de la Palestine, en 1964. Mais sous l’égide de Nasser. Il faudra des années avant qu’Arafat et l’OLP s’affranchissent de la tutelle des régimes arabes, qui voient d’un œil noir cette OLP laïque, progressiste, nationaliste qui leur fait de l’ombre et n’apprécient guère l’idée même d’un Etat palestinien indépendant. La reconnaissance de l’OLP par l’ONU est effective en 1974 ; la proclamation d’un Etat indépendant «en Palestine » par Arafat a lieu en 1989. Déjà, la première Intifada s’est déclenchée en 1987. Sous la pression internationale, des pourparlers de paix vont débuter au début de la décennie 1990. C’est qu’une série d’éléments ont montré que la question du Proche-Orient ne pouvait se résoudre par la guerre. En 1969, le Fatah d’Arafat a abandonné l’idée de la destruction d’Israël  et évoque la création d’un « Etat palestinien démocratique et laïque » où juifs, chrétiens et musulmans auraient les mêmes droits. En 1974, nouvelle évolution, le Parlement palestinien en exil prône l’instauration d’une Autorité nationale palestinienne sur les territoires évacués par Israël. En 1978, l’Egypte signe une paix séparée avec Israël. En 1988, à l’ONU, Arafat et l’OLP reconnaissent « toutes les résolutions de l’ONU » et l’existence d’Israël. Ils dénoncent le terrorisme sous toutes ses formes.
Mais le fait est que les négociations et les accords intérimaires n’ont pas débouché sur une paix juste et durable après plus de 50 ans de conflit.

En 1991, Arabes et Israéliens amorçaient des négociations à Madrid. En 1993, les accords d’Oslo menaient à une reconnaissance mutuelle entre l’OLP et Israël, à la perspective d’un retrait fort limité des territoires, avec à la clé un découpage de la Cisjordanie en zones autonomes, semi autonomes ou restant sous contrôle d’Israël et à l’élection d’une Autorité palestinienne. Mais les questions hypersensibles des colonies, de Jérusalem-Est et des réfugiés étaient renvoyées aux calendes grecques.  Les colonies ont continué à se développer à vitesse accélérée. Cette situation, dans un climat de répression, de bouclage des territoires a aggravé le cycle terrifiant des attentats, perpétrés par les organisations palestiniennes opposées aux accords, et des représailles israéliennes.

Oslo, sous influence



 

 

Cette situation explosive provoquait surtout l’échec des tentatives ultérieures – camp David en juillet 2000, Taba en juillet 2001-, tentatives rares, il est vrai, et sans doute inutiles au vu du climat du moment. A Camp David, les questions-clés posées par les Palestiniens et évoquées plus haut ne trouvaient pas de réponse, malgré le prescrit du droit international. Clinton et Barak, qui, pour reprendre les termes  du second, en 1999 n’espéraient pas plus qu’une « paix armée », avaient fait le pari, comme l’a expliqué un négociateur, que « l’isolement combiné à une formidable pression » ferait plier Arafat. C’était méconnaître Arafat et la réalité palestinienne. Il faut se souvenir que les accords d’Oslo, déjà,  avaient, en quelque sorte, été imposés par des Etats-Unis tout auréolés de leur victoire dans la première guerre du Golfe à  l’allié israélien et à un leader palestinien qui avait choisi le mauvais camp. Une de ses rares erreurs stratégiques dont il tirera par après les leçons. Les Etats-Unis avaient besoin de pacifier la zone proche et moyen-orientale pour des raisons stratégiques évidentes, et avaient dès lors ont exercé de fortes pressions sur un allié israélien peu enclin à négocier avec l’ennemi immédiat. Mais on peut se souvenir de cet exposé fait par un conseiller de Bill Clinton en 1994 devant le Washington Institute for Near East Policy : il expliquait que la paix entre Israël et ses voisins arabes était destinée à demeurer une paix armée afin – déjà - d’isoler les « Etats voyous » comme l’Irak, l’Iran ou la Syrie, et il disait espérer un rapprochement israélo-arabe pour contrer l’extrémisme islamiste qu’il définissait comme « une menace pour nos intérêts nationaux. »



Un pas en avant, deux en arrière

De toute manière, les accords d’Oslo n’ont été que très partiellement appliqués par Israël qui n’a cessé d’accuser la partie palestinienne de ne pas apporter de garanties sécuritaires suffisantes. Mais il est clair que les gouvernements israéliens successifs se sont tous montrés bien décidés à lâcher le moins de lest possible avant d’aborder les questions de fond. On a renégocié sans cesse ce qui semblait acquis. En réalité, on a souvent avancé d’un pas pour reculer de deux. Arafat et l’Autorité palestinienne n’ont jamais acquis un contrôle relatif que sur 13% de la Cisjordanie, divisée en une multitude de confettis. La colonisation des territoires n’a jamais cessé. Entre 1991 et 2000 près de 80 000 colons se sont installés, d’autres ont suivi. Des quartiers palestiniens ont été rasés, des terres cultivables confisquées, les bouclages incessants des zones sous contrôle palestinien ont aggravé le chômage endémique et les humiliations.  A ce jour, la même situation prévaut, corrodant gravement l’image d’une Autorité perçue comme corrompue et inefficace, et évidemment incapable de présenter un bilan positif après des années de reculades. Les accords d’Oslo sont bel et bien morts, récusés aussi bien - après l’assassinat de Rabin en novembre 1995 - par le Premier ministre de droite Benyamin Netannyahou en 1966, que par Ehud Barak en 1999. Puis, bien sûr par Sharon, arrivé au pouvoir en février 2001 après avoir mis le feu aux poudres lors de sa « visite » provocatrice sur l’Esplanade des Mosquées à Jérusalem. Il ne faut d’ailleurs pas chercher ailleurs que dans le désespoir populaire les raisons de la victoire électorale du Hamas.



Désengagement international

A la veille des accords d’Oslo, le chef du Likoud et du gouvernement israélien, Itzhak Shamir professait, avant de céder la place au travailliste Itzhak Rabin, la position suivante : il faut qu’il y ait « beaucoup de processus de paix et pas de paix. » Ariel Sharon et ses amis ont fait évoluer la formule, « il n’ y a pas d’interlocuteur palestinien, donc pas de négociations, donc pas d’accord à conclure». Il est vrai que, dès le déclenchement de la seconde Intifada, Tsahal s’en est pris systématiquement aux symboles, aux infrastructures et aux institutions de l’Autorité palestinienne. Comme s’il s’agissait de se retrouver face à face avec le Hamas. Très révélatrice a été la mise en résidence forcée, et jusqu’à sa mort, du président Arafat dans ses bureaux de Ramallah. Sans trop de réactions, autre que de pure forme, de la communauté internationale. Dès lors, les rares contacts entre responsables israéliens et palestiniens n’ont guère été au-delà des questions sécuritaires. Une bonne partie des dirigeants du monde se sont désengagés du processus et vont jusqu’à considérer les actions militaires israéliennes contre les Palestiniens comme des

opérations légitimes, au même titre qu’est légitime la lutte contre le terrorisme d’Al-Qaïda. La route s’est ainsi ouverte à des décisions israéliennes unilatérales,  en opposition totale avec le droit international et qui, de toute évidence, ne peuvent pas déboucher sur une paix durable et juste pour les deux parties. Ainsi, le retrait de Gaza, né, d’une part de la pression interne et externe exercée sur le gouvernement d’Ariel Sharon, et, d’autre part, de la volonté de se dernier de conserver une grande partie de la Cisjordanie. Ainsi aussi la construction du mur qui enferme les Palestiniens de Cisjordanie dans une situation invivable. Ou la poursuite de la colonisation dans les zones occupées.

On en est là, dans une situation apparemment bloquée que ni la victoire du successeur de M. Sharon, Ehud Olmert, ni la venue au pouvoir du Hamas ne rendent évidemment plus ouverte.



Et la « feuille de route » ?

Mais la fameuse « feuille de route », dernier plan officiel en date pour tenter de sortir du conflit ? Ce projet évoqué par M. Bush en 2002 et endossé par un « quartet » formé par les Etats-Unis, l’Union européenne, les Nations Unies et la Fédération de Russie en avril 2003, visait «  un « règlement global et définitif » en trois phases. En résumé, d’abord un arrêt des violences des deux côtés, la reconnaissance par Israël du principe de deux Etats et le gel de la colonisation. Ensuite, l’instauration d’un Etat palestinien aux frontières provisoires. Enfin, des négociations sur un statut définitif des territoires et un règlement du problème des frontières, de Jérusalem, des réfugiés et des colonies. Le hic, c’est que le processus devait se conclure à la fin de l’an dernier et que rien ne s’est passé. D’emblée, il est vrai M. Sharon avait vidé le texte de ses points forts en l’amendant de fond en comble.

Pourquoi ? Sans doute parce que, comme l’a rappelé Shlomo Sand, professeur d’histoire à l’université de Tel-Aviv, « depuis quatre décennies, tous les gouvernements d’Israël, de droite comme de gauche, n’ont cessé d’autoriser ou d’encourager le processus de colonisation qui ronge, année après année, de nouveaux morceaux du territoire palestinien (…) L’Etat d’Israël n’a jamais reconnu une Palestine dans les frontière de 1967, pas plus qu’il n’a reconnu Al Qods (la partie arabe de Jérusalem) comme capitale de l’Etat palestinien (alors que) le mouvement national palestinien a majoritairement fini par adopter le partage de Palestine (…et) le monde occidental se tait. »

Les dirigeants israéliens ont donc décidé d’accélérer la construction de la « barrière de séparation » -ce « mur de l’apartheid », comme l’appellent les Palestiniens - qui aboutirait à transformer la Cisjordanie en bantoustans sans continuité territoriale. Selon le bureau de coordination des affaires humanitaire de l’ONU (OCHA), les trois quarts de la barrière se trouvent en territoire palestinien alors que 145 kilomètres seulement suivent la « ligne verte » qui servait jusqu’en 1967 de frontière à Israël. La construction de cet ouvrage devrait priver les Palestiniens de 6.289 hectares et 40.000 d’entre eux se trouveront coupés de leurs concitoyens. Dans un avis rendu en juillet 2004, la Cour internationale de justice avait pourtant jugé illégale la construction de cette barrière et exigé son démantèlement…



La négociation dans le formol

 



 

L’armée israélienne s’est retirée de Gaza l’an dernier. M. Sharon avait officialisé ce désengagement unilatéral en prétendant qu’il n’avait pas de partenaire palestinien pour négocier. Mais il n’avait pas caché non plus qu’il entendait bien ainsi échapper pour un temps aux pressions internationales et mieux reprendre la colonisation en Cisjordanie. La communauté internationale a voulu y voir un premier pas vers la sortie des territoires. Avec une curieuse cécité. Un des initiateurs du désengagement, Dov Weisglass, a déclaré que  « la signification du plan est le gel du processus de paix. Il permet d’éviter toute discussion sur les réfugiés, les frontières et Jérusalem. Et sur 240.000 colons, 190.000 ne seront pas déplacés. » « Ce que nous avons fait vise à geler le processus de négociation, empêcher la création d’un Etat palestinien (…) Le désengagement est la bonne dose de formol pour qu’il n’y ait pas de négociation. » Voilà un credo qui fonctionne. Malgré la mort de Yasser Arafat, présenté comme un obstacle à la paix par les Américains, et la venue de Mahmoud Abbas, aucun dialogue politique n’a repris. Et la « feuille de route » reste lettre morte. Le mur s’achève. Les colonies s’agrandissent.
Dans le quotidien israélien Yediot Aharonot du 3 décembre 2005, le commentateur militaire Alex Fishman évoquait la politique de « containment » des Palestiniens dans des « closed boxes » : « Il y aura deux blocs de terre aux mains des Palestiniens et vides de Palestiniens : Gaza et la Samarie (une partie de la Cisjordanie selon la terminologie israélienne) Israël aura autorité à exercer une étroite surveillance puisque ces boîtes territoriales seront fermées de toutes parts, avec un contrôle des points de passage et des contrôles tatillons sur le trafic commercial. La liberté de mouvement des troupes restera entière. »

C’est clair, c’est carré, c’est bien dans la tradition de M. Sharon et de ses successeurs. Quoi que l’on pense de leur politique, il disent, en tout cas ce qu’ils pensent et font ce qu’ils disent. Pour continuer dans ce sens, les dirigeants israéliens bénéficient du soutien clair et net de l’administration Bush et de la politique  de l’équidistance, en fait du « deux poids, deux mesures » des dirigeants européens.



Les questions géostratégiques



 

 

Durant ses tournées, Mahmoud Abbas n’a de cesse d’appeler, comme Arafat avant lui, à l’organisation d’une conférence internationale pour un règlement global du conflit israélo-palestinien,  Pour une raison aussi simple qu’évidente : « Pour trouver une solution au conflit, les parties ne doivent pas être laissées seules en raison du déséquilibre qui existe entre occupants et occupés ». « La communauté internationale doit agir rapidement car les mesures unilatérales conduiront  une annexion de facto par Israël de 58% de la superficie de la Cisjordanie. » Et il a rappelé qu’Israël visait également à « mettre la main sur la nappe phréatique palestinienne et à transformer nos terres en cantons isolés. » L’eau, vitale comme les terres arables est objet de bien des convoitises. Et une des principales sources de tensions derrière les contentieux strictement politiques, une des questions-clés du conflit proche oriental, sur un bout de terre où la population ne cesse de croître. La question démographique en est une autre, avec une inversion progressive du rapport démographique entre Juifs et Arabes en Israël même. D’où cette idée qui court dans la droite israélienne : donner au plus vite un bout de terre aux Palestiniens pour y parquer les israéliens arabes.

Il faudrait parler aussi de la situation géostratégique des deux peuples, aux portes des ressources en hydrocarbures et de zones à haut risque. L’un et l’autre sont ainsi otages d’une lutte inavouée mais hautement stratégique pour le contrôle des flux pétroliers asiatiques et de la guerre à outrance et sans fin prévisible déclarée au terrorisme. Il y a là d’autres enjeux peu évoqués d’un conflit où s’entrecroisent dramatiquement des intérêts antagonistes, voire contradictoires. Washington, qui détient les clés de la paix, sait pertinemment qu’il ne pourra pas éjecter la question palestinienne de son agenda sans risquer de se compliquer encore la vie dans un Proche et un Moyen-Orient fort instable. Dans le même temps, il partage avec le pouvoir israélien la conviction que ce qui menace Israël – prolifération des arsenaux, programmes nucléaires réels ou supposés, développement du terrorisme – menace aussi les Etats-Unis. De ce point de vue, le lien stratégique avec Israël est en acier trempé. D’où un partenariat pas toujours idyllique mais empreint, disons, d’une grande compréhension dès lors qu’Israël s’intègre dans la stratégie globale des Etats-Unis.

(*) Ce texte reprend l’essentiel d’une conférence donnée le 13 juin à Tournai devant une association d’officiers belges et français.
(1) « Pour un seul des mes yeux », film d’Avi Mograbi. Sélection officielle hors compétition à Cannes en 2005.

 

Par Maurice MAGIS

Extrait du Journal du Mardi

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19/08/2006

Nouvelles n° 104: néolibéralisme et environnement - Réflexions à partir du livre: "Nourrir le monde ou l'agrobusiness"

 

ENVIRONNEMENT

Néolibéralisme et environnement

 

Très souvent les écologistes, qu'ils soient organisés dans un parti politique ou non,  sont convaincus que la survie des écosystèmes et des espèces végétales et animales comme la protection du cadre de vie transcendent le clivage gauche/droite.
Certes, ce clivage gauche/ droite, que d'aucuns prétendent dépasser, a sans doute perdu de sa pertinence, non parce que désormais seul le consensus serait pertinent, mais bien  parce que le terme "gauche" ne revêt plus de signification claire. C'est devenu un terme qui désigne aujourd'hui la chose et son contraire, le néolibéralisme et l'antilibéralisme. Si la droite est bien à droite et plus que jamais, la gauche gouvernementale n'est plus à gauche. Pascal Lamy, un membre éminent du Parti socialiste français, dirige la plus puissante institution internationale, l'OMC, véritable machine à libéraliser, déréguler, flexibiliser, c'est-à-dire précariser. Il bénéficie du soutien (voir le communiqué enthousiaste publié lors de sa nomination) du PS français et du Parti Socialiste Européen. Par contre, il existe une gauche dite radicale qui entend poursuivre les idéaux de liberté, d'égalité et de justice en dénonçant le néolibéralisme. Le clivage néolibéral-antilibéral demeure une grille d'analyse tout à fait pertinente.

Cette grille est importante si on ne veut pas se bercer d'illusions et abuser les opinions. Il n'y a pas d'avenir pour notre planète et les espèces qui y vivent si le néolibéralisme continue d'y faire la loi. Le néo-libéralisme, c'est-à-dire le projet politique qui tend à accorder la plus totale liberté individuelle dans un cadre institutionnel où les pouvoirs publics voient leur capacité d'action limitée à des tâches sécuritaires, représente la pire menace pour la survie de l'humanité.

En effet, le néolibéralisme considère que la compétition (la concurrence) est le moteur de la croissance, source unique de bien être. Il faut donc, pour favoriser la concurrence, encourager l'individualisme. Le discours convenu, distillé à hautes doses par la majorité des médias, va donc inciter à la "responsabilité individuelle" et dénigrer tout ce qui relève du collectif. Il s'agira dès lors de dépouiller les Etats et les pouvoirs publics subordonnés de leur capacité à réguler, à encadrer la vie socio-économique, à subordonner l'intérêt général aux intérêts particuliers, à organiser la solidarité par la redistribution de la richesse produite.

C'est la vague des privatisations que nous subissons depuis les années quatre-vingts. Ce sont les mesures destinées à déréguler et à flexibiliser le marché du travail. Ce sont les libéralisations qui tiennent lieu, en Europe, de politique puisqu'il s'agit d'affaiblir les Etats au profit des acteurs privés. Politique européenne du transport routier : on libéralise et on lance

sur les routes des centaines de milliers de camions qui sont une des sources principales de pollution et de réchauffement climatique. Politique de l'énergie : on libéralise sans que cela se traduise par le moindre gain pour le consommateur, mais la compétition incite à une consommation préjudiciable à l'environnement.

Les biens communs de la planète sont privatisés réservant ainsi l'exercice de droits fondamentaux (accès à l'eau, aux soins de santé, à l'éducation, à la culture) à ceux qui peuvent les payer. La logique de la croissance apporte la déforestation et l'épuisement des ressources naturelles. Cette logique amène la suppression des espaces de gratuité. Tout doit être inscrit dans un rapport marchand, car là où il y a gratuité, il n'y a plus concurrence. Cette logique écarte systématiquement les comportements qui créent du lien et qui sont économes en ressources tout en atteignant l'objectif recherché ; ainsi, par exemple, on encourage la voiture individuelle au détriment des transports en commun.

Par contre, les promesses de la croissance annoncées par les libéraux de droite et de gauche ne se vérifient pas pour le plus grand nombre. Ce qu'on observe, ce sont des millions de chômeurs, des millions d'emplois précarisés, des catastrophes sanitaires dues le plus souvent aux pratiques d'une agro-industrie motivée avant tout par l'appât du gain; des catastrophes climatiques qui se multiplient année après année, une planète qui, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, est en danger. Et une toute petite minorité qui concentre des profits d'un niveau jamais égalé.
Le néolibéralisme, c'est la mort. Il est urgent d'en prendre conscience.

 

 

 

Par Raoul Marc Jennar  

Extrait du Journal du Mardi n° 27 mars 2006 

 


 

Réflexions à partir du livre:

"Nourrir le monde ou l'agrobusiness".

 

 

Bonjour,

 

Il y a cinq ans sortait un livre écrit par Isabelle Delforge sur Monsanto. A cette occasion, j'avais rédigé un texte qui me semble être utile aujourd'hui que Monsanto veut casser la Confédération paysanne.

Le voici en pièce jointe.

Dans un second envoi, je diffuserai les pages que j'avais écrites dans ce livre sur le rôle de Monsanto pendant la guerre du Vietnam.

A utiliser amplement. A diffuser largement.

En se souvenant qu'avec le soutien de tous nos gouvernements (ceux de droite bien entendu, mais aussi ceux dits de gauche), la Commission européenne traduit en propositions les attentes de Monsanto.

Cordialement,

 

Raoul Marc JENNAR
chercheur auprès du mouvement social
URFIG/Fondation Copernic

 

 

Pour les générations de la première moitié du XX ème siècle, l’Allemand Krupp, le Britannique Vickers et le Français Schneider-Creusot étaient devenus synonymes de marchands de mort. Pour ceux qui sont nés après 1945, c’est l’Américain MONSANTO qui a pris cette sinistre succession. Car, aujourd’hui, s’il est une entreprise dont les activités en ont fait le symbole mondial de la nécro-entreprise, c’est incontestablement cette société transnationale qui, de l’agent orange à la semence « Terminator» en passant par la production de PCB, de pesticides et herbicides hautement toxiques, d’hormones de croissance cancérigènes et d’organismes génétiquement modifiés (OGM), a recherché les profits les plus grands en fabriquant les produits les plus nocifs. Tout en affirmant le contraire et en prétendant promouvoir les sciences de la vie et nourrir l’humanité… !

Cette identification de MONSANTO  avec la production pour la mort peut même être poussée plus loin encore puisque des liens parfois étroits l’associent au nazisme. Parmi ceux-ci, on notera que MONSANTO est devenu, après la deuxième guerre mondiale, un partenaire de l’IG Farbenfabriken au sein de Chemagrow Corporation. L’IG Farbenfabriken avait apporté un soutien financier décisif au parti nazi dans les années trente et elle avait fabriqué le gaz destiné à Auschwitz au début de la décennie suivante. A Chemagrow Corporation, des chimistes nazis et américains ont travaillé ensemble à la mise au point d’armes chimiques, les premiers partageant avec les seconds le fruit de leurs expériences dans les camps d’extermination de l’Allemagne hitlérienne.

Personne ne sera plus surpris, dès lors, de lire de la plume même d’Edgar Monsanto Queeny, président de cette entreprise à partir de 1943, qu’il se reconnaissait comme «a cold, granitic believer in the law of the jungle1. Ce qui est à l’œuvre avec MONSANTO, c’est l’idéologie du plus fort, nourrie des théories économiques des libéraux manchestériens et de leurs disciples de l’Ecole de Chicago.

Alors que les productions de MONSANTO sont autant d’atteintes aux droits fondamentaux des êtres humains, les gouvernements réagissent au mieux par l’indifférence, au pire – et le plus souvent – par la complicité. Face à cette désertion de ceux qui sont

censés exercer la responsabilité de l’intérêt général, il ne reste plus aux citoyens qu’à prendre en charge eux-mêmes la qualité de leurs moyens de subsistance et de leur cadre de vie. Ce qui commence par l’information.

Le livre qu’offre Isabelle Delforge à toute personne attentive à la manière dont les acteurs économiques façonnent nos vies est un cri. Un cri de la société civile. Un cri citoyen. Dans la lignée d’une Susan George ou d’une Viviane Forrester, l’auteur nous fournit des clés pour se désintoxiquer des mensonges des acteurs politiques, des manipulations de la publicité et des imprécisions d’une presse trop souvent silencieuse, presque toujours caricaturale et parfois même complaisante. Le livre qui nous est proposé ne nous apprend pas seulement l’histoire d’une entreprise américaine devenue un géant mondial de l’agrochimie. Il nous montre comment une entreprise transnationale devient peu à peu une pieuvre dont les tentacules enferment les peuples de tous les continents et prend progressivement le contrôle du plus vital de tous les secteurs : la chaîne alimentaire et sanitaire.

En agissant sur l’alimentation et sur la santé, on s’assure un contrôle absolu des peuples placés ainsi dans une dépendance totale. Aldous Huxley et Georges Orwell sont dépassés par la réalité. Selon la formule utilisée par un de leurs cadres, « la captation de la totalité de la chaîne alimentaire » est l’objectif ultime des transnationales de l’agrochimie. La fabrication d’OGM et le brevetage du vivant en sont les moyens techniques. L’Union Européenne et l'Organisation Mondiale du Commerce fournissent le cadre légal.

Pour protéger et accroître la production agricole, MONSANTO propose des pesticides et des herbicides. Les performances toujours plus poussées  de ceux-ci finissent par mettre en péril la plante même qu’on veut protéger. Plutôt que de remettre en cause le productivisme à l’origine de cet usage intensif de produits qui empoisonnent les sols et les réserves en eau, qui ont un impact sur la santé des animaux et des consommateurs et qui grèvent le budget des exploitants agricoles, plutôt que de donner à la recherche l’objectif de diminuer la nocivité des produits de traitement, MONSANTO et les autres géants de l’agrochimie préfèrent recourir aux manipulations génétiques sur le vivant. Car l’objet de la recherche, ce n’est pas l’amélioration de la qualité de la vie et de l’environnement, c’est l’invention de ce qui est susceptible de devenir commercialisable. On crée donc des espèces végétales MONSANTO qui résistent aux pesticides et aux herbicides MONSANTO. Et à eux seuls. Le lien de dépendance est établi puisqu’il faut nécessairement avoir recours aux uns et aux autres pour garantir la production. « Chaque graine génétiquement modifiée est la propriété de son inventeur » souligne José Bové, qui ajoute « Les OGM sont une technique de domination et la brevetabilité est le principal outil permettant cette domination.2 » Car, pour conforter et étendre ce lien de dépendance à l’ensemble de la planète, MONSANTO fait breveter les OGM. Ces brevets sont protégés par les règles sur le brevetage du vivant imposées à tous les pays par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et, dans l’Union Européenne, renforcées par une directive du 6 juillet 1998 dont la portée est plus large encore et qui est, en outre, imposée aux « partenaires » de l’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique.

Mais cela ne suffisait sans doute pas. Pour garantir une «captation » totale de la chaîne alimentaire et empêcher toute velléité d’indépendance des paysans, le « génie génétique »  est devenu faustien : il a donné naissance à une semence qui ne germe qu’une fois, grâce à l’introduction d’un gène auto-destructeur. C’est la semence Terminator dont MONSANTO a acquis les droits. Elle rend impossible le recours traditionnel à la semence fermière, c’est-à-dire la semence prélevée dans la production de la récolte précédente, ce qui oblige le paysan à acheter chaque année de nouvelles semences. On comprend dès lors l’indignation d’un José Bové : « Ces pratiques violent le droit ancestral, millénaire, et reconnu partout dans le monde, à prélever sur sa récolte pour celle à venir. »  L’annonce récente par MONSANTO de l’abandon de cette semence n’empêche pas sa fabrication par d’autres firmes et, en particulier, sa commercialisation prochaine par son inventeur, la firme Delta & Pine Land Co. La technologie Terminator a fait l’objet d’une trentaine de brevets détenus par différentes sociétés transnationales agrochimiques.

Afin de s’assurer le contrôle de la chaîne alimentaire mondiale, « de la graine à l’assiette » comme dit José Bové, les transnationales de l’agrochimie, MONSANTO en tête, s’emploient désormais à étendre la pratique des manipulations génétiques et du brevetage à toutes les espèces vivantes susceptibles de servir comme aliments ou comme médicaments dans l’ordre végétal, mais également dans l’ordre animal où le recours aux hormones ou autres activateurs  de croissance, l’emploi de farines animales fabriquées à partir de composants dangereux pour la santé (quand il ne s’agit pas tout simplement d’excréments ou d’huiles de vidange...), l’usage intensif d’antibiotiques, montrent déjà que l’objectif n’est pas de fournir une alimentation de qualité, mais de satisfaire la recherche de profits toujours plus grands par les branches pharmaceutiques de l’agrochimie mondiale.

Avec les OGM et le brevetage du vivant, un mécanisme de la servitude se met en place où paysans et consommateurs du monde entier deviennent les otages des transnationales du complexe agrochimique.

Au nom d’un objectif défini non pas en fonction des besoins réels des peuples, mais bien en fonction des profits recherchés par ceux qui agissent en amont comme en aval de la production agricole, un productivisme frénétique conduit à des pratiques dommageables pour des milliards de personnes dans les pays du Sud, mais également et de plus en plus, dans les pays industrialisés. Sans que les paysans aient formulé une demande, sans qu’ils aient été consultés et sans qu’ils aient pu exprimer un choix, un modèle productiviste leur a été imposé.

La généralisation des OGM brevetés dans le cadre des politiques prônées par l’OMC va dépouiller les peuples du Sud de leurs ressources naturelles et maintenir sinon accroître la famine et la malnutrition. Elle favorise déjà l’exode rural et la désertification des campagnes tout en provoquant la destruction massive des écosystèmes. D’un point de vue sanitaire, elle fragilise, par les incertitudes qui demeurent, la qualité de la chaîne alimentaire tout en déclenchant, ce dont on est certain, des mécanismes susceptibles de rendre incurables certaines maladies chez les plantes, les animaux ou les humains. Enfin, l’introduction dans l’ordre naturel de variétés génétiquement modifiées provoque une « pollution génétique » dont les conséquences sont à ce jour totalement imprévisibles.

Mais de tout cela, MONSANTO n'en a cure, puisque, selon son directeur de la communication, « Nous n’avons pas à garantir la sécurité des produits alimentaires génétiquement modifiés. Notre intérêt est d’en vendre le plus possible3» Propos qui ne seront pas contredits par ceux qui, à l’OMC, fournissent le cadre légal aux pratiques des entreprises transnationales agrochimiques dont MONSANTO constitue à la fois une avant-garde, un modèle achevé et un symbole.

Quand la qualité de la vie et la sécurité sanitaire laissent indifférents ou négligents la plupart des décideurs politiques, crispés sur le court terme et sensibles aux pressions des milieux d’affaires, quand les acteurs économiques refusent toute fonction sociale et privilégient la recherche effrénée d’un profit toujours considéré comme insuffisant, quand la recherche scientifique, délaissée par les pouvoirs publics, doit vendre son indépendance aux bailleurs de fonds privés et renoncer dès lors à sa capacité critique et à une interrogation permanente sur son rôle dans la société, ce qui triomphe c’est une organisation marchande du monde. Au bénéfice exclusif, mais considérable d’une toute petite minorité d’individus et de ceux qui sont à leur solde.

Cette dérive est voulue par les sociétés transnationales et acceptée par leurs relais dans la classe politique. Les accords de l’Uruguay Round gérés depuis 1995 par l’OMC lui ont fourni un cadre légal et l’illusion de la légitimité. Mais ils ont favorisé en même temps une prise de conscience planétaire des enjeux vitaux auxquels les femmes et les hommes sont aujourd’hui confrontés. Le livre d’Isabelle Delforge, qui nous dévoile les objectifs et les méthodes d’un des plus importants acteurs de la marchandisation de la planète, nourrit cette prise de conscience. C’est un outil indispensable pour la construction d’un monde citoyen.

 

Dr. Raoul Marc JENNAR 

 1 The Spirit of Enterprise, 1934.

2 BOVE José et DUFOUR François, Le monde n’est pas une marchandise. Des paysans contre la mal bouffe. Paris : La Découverte, 2000.

3 BERLAN Jean-Pierre et Richard C. LEWONTIN, “La menace du complexe génético-industriel” in Soulager la planète, Paris : Manière de Voir-Le Monde diplomatique, mars-avril 2000.

A LIRE:

Nourrir le monde ou l'agrobusiness.

Enquête sur Monsanto, par Isabelle Delforge. Publié à Bruxelles par Les Magasins du Monde Oxfam et Oxfam-Solidarité, à Poitiers par Orcades et à Lausanne par la Déclaration de Berne, mai 2000, 110 pages.

 


 

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21/07/2006

Nouvelles 104 - International: l'"autre gauche" en recherche. - Le Venezuela accroît son contrôle sur le pétrole

INTERNATIONAL

 

Europe: L’ « autre gauche » en recherche

 

 

 

La montée en puissance des luttes sociales en Europe, le bouleversement des rapports de force au niveau mondial, les impasses dans lesquelles se trouvent aujourd’hui la social-démocratie "gestionnaire", aiguillonnent la recherche d’alternatives politiques à gauche.

Faire bouger les lignes ? Il y a 17 ans, la chute du Mur de Berlin sonnait le glas d’une conception du communisme antidémocratique et incapable de répondre aux aspirations des individus et des peuples. L’effondrement du « socialisme réel » et le déclin des partis communistes occidentaux ont constitué un des éléments de la crise politique actuelle. Le néolibéralisme s’engouffrait dans la brèche. Certains décrétaient la « fin de l’histoire ». De nombreux partis socialistes et social-démocrates semblaient abdiquer toute velléité de réforme. La gauche, toute la gauche, était mal en point. Mais voilà que « le réel » revient au galop. L’Amérique latine se cherche de nouveaux horizons, libérés de la tutelle nord-américaine. De nouveaux rapports de forces mondiaux se mettent en place avec la montée en puissance de grandes puissances asiatiques, Chine et Inde en tête. Les cartes sont rebattues. En Europe, de puissants conflits sociaux rendent vigueur à l’idée d’alternative au modèle dominant. De nouveaux sujets politiques apparaissent qu’il devient difficile d’ignorer. Ainsi, le Parti de la gauche européenne, un nouveau venu qui se donne pour objectif de contribuer à l’action politique de la gauche démocratique et alternative dans les Etats membres ainsi qu’au niveau européen, (condition) essentielle pour transformer les sociétés et vaincre le capitalisme d’aujourd’hui». Le 1er congrès du PGE l’an dernier, a imaginé « le rôle de la gauche politique en Europe » comme visant à « former une large alliance sociale et politique, pour un changement radical de politique, en développant des alternatives et des propositions concrètes pour la transformation des sociétés capitalistes actuelles» .

C’est à cette perspective que travaillent la plupart des partis européens de la gauche non social-démocrate, qu’il s’agisse du PCF, de Refondation communiste en Italie, du Linkspartei d’Allemagne, d’Izquierda Unida, du Socialistische Partij aux Pays-Bas ou d’autres. Mouvement de longue haleine, certes, et qui n’a rien d’un « long fleuve tranquille ». Mais tous disent partager cette conviction qu’il serait dramatique d’éluder, en s’ancrant dans une perspective d’opposition et de condamnation systématique, la question du rapport au pouvoir et aux institutions. Cette question ne peut être de simple principe mais conditionnée, considèrent-ils, par la nécessité de rénover l’intervention citoyenne directe dans les lieux de décisions publics et privés.
La montée actuelle des luttes sociales est une chance pour la gauche. Mais elle est aussi exigeante. Comment créer les conditions pour que les citoyens s’approprient la politique, se repolitisent ?  Au risque, faute de réponse, que les exigences sociales, aujourd’hui largement ancrées dans le « refus », se muent en exigences sécuritaires, favorisent le repli sur soi et encouragent les tentations néo-conservatrices. Et la montée en puissance des partis d’extrême-droite.

De profonds bouleversements


Les restructurations menées au pas de charge par les multinationales, la mise en concurrence des peuples au nom de la « concurrence » intra-capitaliste, les conflits ouverts dans plusieurs régions du monde pour contrôler les matières premières sont autant d’éléments pris en compte par les partis fondateurs du PGE pour tenter une rénovation de la pratique politique. Non sans raisons objectives. Récemment, en réaction aux jeux boursiers dans la sidérurgie, on a entendu deux évêques belges appeler les responsables politiques à légiférer contre le capitalisme prédateur. Au même moment, le ministre régional socialiste Marcourt s’est clairement indigné des pratiques purement financières à l’œuvre dans le groupe Inbev. Mais si de telles prises de position en restaient au stade d’une juste indignation, ne témoigneraient-elles pas surtout de l’impuissance des élus à agir ?

Dans le même temps, l’Europe et le monde sont le théâtre de profonds bouleversements. La première puissance mondiale, les Etats-Unis, voit sa position monopolaire contestée par des tendances lourdes, traversées, il est vrai, de puissantes contradictions : processus d’élargissement chaotique d’une Europe en crise, montée en puissance de l’Asie du Sud et de l’Est – et singulièrement de la Chine, désormais une des cinq plus grandes puissances économiques mondiales, puissant virage à gauche à travers l’Amérique latine.

L’altermondialisme, notamment à travers les forums sociaux internationaux, a au moins révélé la contestation grandissante que génère la globalisation capitaliste, même si, depuis Seattle, il présente un bilan en demi-teinte et semble manquer de prise sur les événements. Ce qui, soit dit en passant, pose la question de son rapport aux partis et de l’articulation entre mouvement populaire et représentation politique. Le rejet du projet de traité constitutionnel, les résistances marquante à la directive Bolkestein, malgré le battage et les campagnes de culpabilisation des libéraux de tous bords, ont révélé que, potentiellement, un espace politique nouveau s’ouvre aux forces du changement. Et comment ne pas voir ce que révèlent d’exigences de solidarité, d’égalité et de justice les manifestations des mois derniers dans notre pays, les grèves dans la fonction publique allemande contre l’allongement du temps de travail, la mobilisation des métallos pour des augmentations de salaires les mobilisations des salariés italiens, grecs ou norvégiens contre le saccage des acquis sociaux, celles des salariés britanniques contre l’allongement de l’âge de la retraite. Ou la spectaculaire mobilisation en France contre la mise à mal du code du travail. D’où ces commentaires hargneux de la presse de droite. Si éclairants, quand le très conservateur et britannique Daily Telegraph s’emporte contre ces Français qui « consacrent nettement moins de temps au travail – quand ils veulent bien se mettre au travail – que dans n’importe quel autre pays européen », la réduction du temps de travail qui transforme les « travailleurs potentiellement productifs en un bloc d’inertie », qui hurle contre « la difficulté de licencier, notamment dans le secteur public, même ceux qui manquent d’initiative ou ceux qui restent à ne rien faire. »

Des étapes positives

Ces outrances pourraient signifier que le néolibéralisme, avancé comme « pensée unique », idéologie incontestable, pourrait avoir ses plus belles années derrière lui. Ainsi, quand un éditorial du Soir notait, voici quelques semaines : « les sociétés ne pensent plus qu’à la rentabilité à court terme : les profits explosent et l’emploi ne suit pas. » Ainsi, aussi, quand le secrétaire de la Confédération européenne des syndicats, John Monks, hier encore, un allié convaincu de Tony Blair et un défenseur du traité constitutionnel, admet que ce n’est pas « en permettant aux employeurs de maltraiter les gens que l’on crée des emplois. Cela, c’est l’orthodoxie des banquiers centraux. Les yeux de l’Europe sont fixés sur la France, parce que si ce genre de tactique marche en France, elle sera tentée dans beaucoup d’autres pays. »

Le fait est que la machine libérale a subi quelques dommages ces dernières années. En témoigne le coup d’arrêt porté au projet de traité constitutionnel, les puissantes mobilisations contre la directive « Bolkestein. Comme le notait, à ce propos, Francis Wurtz, président du groupe Gauche unitaire européenne au Parlement européen, « dans toute bataille, l’on a intérêt à évaluer correctement chaque étape. Il ne faut ni sous-estimer les points marqués – sans quoi on cultive le défaitisme -, ni surestimer ce que l’on croit acquis – sous peine de préparer des désillusions. »

Il serait tout aussi utile de mesurer combien les résistances populaires, telles qu’elles se manifestent depuis quelques années contre les réformes libérales, commencent à ébranler les confortables certitudes de la social-démocratie gestionnaire. Enfoncent un coin entre les sociaux-démocrates et les libéraux. Contrebalancent l’idée que les rapports de forces contemporains seraient, une fois pour toutes, défavorables au monde du travail.

Un retard à combler


C’est pour regagner en crédibilité et en force d’impact que nombre de partis communistes ou de la gauche alternative en Europe ont entamé, souvent depuis belle lurette, parfois après une dramatique « descente aux enfers », un aggiornamento prenant en compte l’ampleur des mutations contemporaines. En ce qui concerne le PC en Belgique francophone,  membre du PGE, il évoque la « recherche commune d’une voie politique pour aller à contre-libéralisme », une « méthode résolument novatrice » visant à provoquer un débat de fond sur la "force qui manque à la gauche" et à lancer un processus dynamique (d’assises ouvertes) pour la construire  (…) pour élaborer ensemble les réponses qui donneront corps à une force marxiste rénovée, en prise sur les réalités du temps et capables d’ouvrir la voie du changement. »

La période actuelle apparaît comme une situation « ouverte ». En France, le PCF tente de donner du sens politique aux récents conflits sociaux et provoquer le débat sur une alternative dans la perspective des prochains rendez-vous électoraux. Au lendemain du congrès de son parti, Marie-George Buffet a lancé un appel public dans lequel elle constate « le gouffre entre ce qu’attendent (les Français) et les politiques menées depuis des décennies (…) La question de 2007 (la présidentielle, ndlr) n’est pas de savoir comment se dénoueront les chocs des ego présidentiels mais plutôt : sera-t-il possible, cette fois-ci, d’élire une politique qui change vraiment la vie ? Y aura-t-il un moyen de se rassembler majoritairement sur un projet vraiment courageux ? (…) Pour cela, il faut que les citoyennes et les citoyens interviennent, disent ce qu’ils souhaitent (…) La politique, la gauche doivent être votre propriété. »

Dans une tribune publiée dans l’Humanité (1), le socialiste français Jean-Luc Mélanchon, tirant les leçons des élections italiennes, a noté que « si la gauche l’a emporté d’un minuscule cheveu alors qu’elle était donnée largement gagnante », c’est que  la ligne centriste n’entraîne pas la société (…) Les électeurs ont montré qu’ils veulent à la fois le rassemblement de la gauche et des choix clairs et assumés (…) Ces élections montrent donc qu’il faut savoir concilier le rassemblement de la gauche sans exclusive et l’affirmation de la gauche des ruptures sans laquelle il s’avère impossible d’entraîner la société. Les électeurs font la différence entre le libéralisme agressif de la droite et la gauche, mais ils ne veulent pas non plus du libéralisme de gauche. »

Besoin de radicalité ?

C’est sans doute ce qui explique que les élections italiennes n’ont pas seulement vu la victoire étriquée du centre-gauche mais surtout un important progrès de la « sinistra radicale ». Le Parti de la Refondation communiste est celui qui a le plus gagné en sièges, passant de 12 à 41 députés, alors que les « modérés » qui ont fait la course au centre (Démocrates de gauche, ex-PCI, la « Marguerite » centriste) ont a peine rogné sur l’électorat de Berlusconi. Ce résultat semble appeler une reconfiguration de la « gauche de gauche ». Refondation est ainsi engagée dans sa transformation en un « nouveau sujet politique », une sorte de section italienne du Parti de la gauche européenne.

En Allemagne, un autre processus refondateur est en cours. Le processus engagé en 2005 pour fusionner les deux partis situés à la gauche de la social-démocratie allemande se poursuit. Lors d'un récent référendum interne, une majorité des membres de l'Alternative électorale pour le travail et la justice sociale (WASG), qui regroupe des socialistes déçus par le SPD, des syndicalistes et des altermondialistes, ont voté pour le rapprochement avec le Parti de gauche, l'ex-Parti du socialisme démocratique (PDS), issu de l'ancien Parti communiste est-allemand. Les deux partis avaient présenté des listes communes aux législatives de septembre 2005. Emmenés par Oskar Lafontaine, ancien président du Parti social-démocrate ayant rejoint la WASG, et l'avocat communiste Gregor Gysi, ils ont emporté 8,7 % des suffrages et 53 députés. Ces deux formations clairement antilibérales visent les électeurs inquiets des effets de  la mondialisation et de  la grande alliance entre le Parti social-démocrate et les Unions chrétiennes de la chancelière Angela Merkel.


1. « Les deux côtés des Alpes », l’Humanité du 14 avril 2006,  Jean-Luc Mélanchon milite pour un  ressourcement à gauche du PS français. Il y a organisé la tendance « Pour la République sociale ».

Le fait est que la machine libérale a subi quelques dommages ces dernières années.

 

Un parti « jeune »

 

 

Le Parti de la gauche européenne (abrégé en « Gauche européenne ») a été créé les 8 et 9 mai 2004 à Rome. Il s’agit, disent les statuts, d’une association de partis et organisations de gauche européens, indépendants et souverains, qui se donnent l’objectif d’agir et de coopérer ensemble pour contribuer, en Europe et dans le monde, aux luttes contre les politiques néolibérales et pour des alternatives politiques réelles, de justice, de solidarité, de liberté, de paix. Il a été ainsi le seul parti européen à s’être prononcé pour un « non » européen et antilibéral au traité constitutionnel.

La Gauche européenne a tenu son 1er Congrès à Athènes les 29 et 30 octobre 2005. Des thèses politiques (« Oui, nous pouvons changer l’Europe ! ») y ont été adoptées ainsi qu’une « Déclaration d’Athènes » présentant de grands axes d’actions. Le PGE se donne pour « responsabilité de s’adresser à tous ceux qui agissent pour une société plus équitable (…)  Les partis conservateurs et de droite ont redessiné leur stratégie politique qui associe l’ultralibéralisme, l’autoritarisme et le populisme. L’hégémonie politique des néo-conservateurs menace toujours plus la liberté, la paix et la sécurité des peuples (…) Le but commun des partis et organisations du PGE est de définir et mettre en pratique une politique visant à reconquérir un véritable espace public européen dans lequel les citoyens, les mouvements sociaux et les organisations démocratiques sont les acteurs principaux (…) La question d’une transformation de la société est posée subjectivement (et résumée) dans ce slogan: ‘Un autre monde est possible’. Le problème a été exprimé clairement mais pas résolu (…) Notre tâche est de contribuer à produire une majorité populaire sociale et de gauche qui doit être plus grande que nous : avec d’autres partis politiques, avec le Forum social européen et les mouvements sociaux, avec les féministes, les syndicats, les associations populaires et les individus. »

 

 

Les membres du parti de la gauche européenne


 

 


Il y avait quatorze partis membres et quatre partis observateurs lors du Congrès fondateur de Rome ; ils sont aujourd’hui dix-sept à être membres et neuf à être observateurs

 

Allemagne : le Parti de la gauche (Linkspartei).
Autriche : le Parti communiste d’Autriche (KPÖ).
Belgique (Bruxelles-Wallonie) : le Parti communiste (PC).
Catalogne : la Gauche unie et alternative (IUiA).
Espagne : la Gauche unie (IU).
Espagne : le Parti communiste d’Espagne (PCE).
Estonie : le Parti de gauche d’Estonie (EVP).
France : le Parti communiste français (PCF).
Grèce : la Coalition de la gauche, des mouvements et de l’écologie (Synaspismos).
Hongrie : le Parti ouvrier (Munkaspart).
Italie : le Parti de la Refondation communiste (PRC).
Luxembourg : La Gauche (Déi Lénk-La Gauche).
Portugal : le Bloc de gauche (BE).
Roumanie : le Parti de l’alliance socialiste (PAS).
Saint-Marin : Refondation communiste de Saint-Marin (RCS).
Suisse : le Parti suisse du travail (PST/POP).
République tchèque : le Parti du socialisme démocratique (SDS).

Les partis observateurs :

Allemagne : le Parti communiste allemand (DKP).
Chypre : le Parti progressiste du peuple travailleur (AKEL).
Danemark :l’Alliance rouge-verte (RGA).
Finlande : le Parti communiste de Finlande (SKP).
Grèce : la Gauche communiste et écologiste (AKOA).
Italie : le Parti des communistes italiens (PdCI).
Slovaquie : le Parti communiste de Slovaquie (KSS).
République tchèque : le Parti communiste de Bohème-Moravie (KS_M).
Turquie : le Parti de la liberté et de la solidarité (ÖDP).

L’Alliance gauche-verte nordique (Parti socialiste populaire du Danemark, Alliance des gauches de Finlande, Alliance rouge-verte d’Islande, Parti socialiste de gauche de Norvège, Parti de gauche de Suède) et la Gauche européenne sont invitées réciproquement à leurs réunions.

La Gauche européenne a son siège à Bruxelles et son site Internet : http://www.european-left.org/.

 

Maurice Magis ( Association Culturelle Joseph Jacquemotte)

Extrait du Journal du Mardi

 

Le Venezuela accroît son contrôle sur le pétrole


 

 

Le président Hugo Chavez a annoncé que 17 compagnies vénézuéliennes et étrangères avaient accepté la transformation de champs pétroliers privés en sociétés communes sous contrôle de la société publique nationale. Petroleos de Venezuela (PDVSA) détiendra ainsi un minimum de 60% de ces partenariats et partagera les bénéfices avec les sociétés privées, a précisé le chef de l'Etat. Ces nouveaux pactes, qui font de 32 gisements privés 30 joint ventures, remplacent les anciens accords par lesquels les compagnies privées disposaient d'une part supérieure. "C'est une alliance stratégique, nous en sortirons tous gagnants", a déclaré M. Chavez lors de la cérémonie de signature au palais présidentiel de Caracas vendredi soir. L'Américain Exxon Mobil, qui a vendu sa part dans le champ de Quiamare-La Ceiba en décembre, et l'Italien Eni, sous le coup d'arriérés d'impôts au Venezuela, n'ont pas conclu d'accord.
Avec la flambée des prix du pétrole, l'instabilité au Moyen-Orient et au Nigeria, et l'arrivée de nouveaux acheteurs asiatiques (Chine, Inde), le Venezuela, cinquième pays exportateur du monde, se retrouve dans une position favorable de négociation. "Petroleos de Venezuela ne sera jamais privatisée", a lancé Hugo Chavez.

 

CARACAS, Venezuela (AP)

 

16:05 Écrit par nouvelles dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |