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Bangladesh. Les fantômes du Rana Plaza

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L'effondrement du Rana Plaza est l'effondrement d'un immeuble à Savar, faubourg ouest de Dacca, la capitale du Bangladesh, parfois appelé « catastrophe de Dacca » par les médias, le 24 avril 2013, a provoqué au moins 1 127 morts pour environ 2 500 rescapés (bilan au 13 mai 2013). Les sources ultérieures parlent de 1 135 morts.

Le bâtiment appelé Rana Plaza, qui abritait plusieurs ateliers de confection travaillant pour diverses marques internationales de vêtements, s'est effondré le matin, peu après l'heure de début du travail. Des consignes d'évacuation données la veille, après l'apparition de fissures, avaient été ignorées par les responsables des ateliers.

 

La lenteur du système judiciaire a forgé un sentiment d’impunité au sein du patronat. Des problèmes de sécurité demeurent dans les usines.

Les herbes sauvages et les ordures ont recouvert le terrain sur lequel se dressait le Rana Plaza. Les débris ont été déblayés mais ici et là des restes de tissu témoignent de l’horreur qui survint le 24 avril 2013 près de Dacca, au Bangladesh. Il y a cinq ans, les huit étages du Rana Plaza s’effondraient, emportant la vie de 1 135 ouvriers, en blessant 2 000 autres dans l’une des pires catastrophes industrielles au monde. Ceux qui restent ont parfois attendu plusieurs jours coincés sous les gravats, pris en étau par les machines, n’espérant plus les secours, cernés par la mort et son odeur. Sur le trottoir d’en face, un mémorial orné d’une épitaphe : « Nos souvenirs se sont répandus en un milliard de larmes, nous n’oublierons jamais. » Pourtant, le sentiment d’avoir été négligé reste prégnant parmi les familles d’ouvriers du textile dévastées.

48 % des rescapés demeurent aujourd’hui sans emploi

Des hommes, des femmes surtout, soutiens de famille, se vivent désormais tels des « poids » pour les leurs. Handicapés, traumatisés, inaptes au travail, 48 % des rescapés demeurent aujourd’hui sans emploi, selon ActionAid. 21,6 % sont par ailleurs devenus des travailleurs journaliers faute de pouvoir effectuer des travaux de longue durée. « Les travailleurs blessés vivent avec les cicatrices mentales et physiques du Rana Plaza », confirme Amirul Haque Amin, président de la Fédération nationale des travailleurs de la confection (NGWF). D’après leurs avocats, les familles de 159 ouvriers disparus attendent toujours des compensations. Ceux qui ont pu prétendre à des indemnités ont vu leur maigre pension s’envoler dans des soins coûteux. Plusieurs opérations les ont parfois poussés dans la spirale de l’endettement. En 2015, l’OIT avait pourtant rassemblé 30 millions de dollars versés par les grands groupes textiles mondiaux impliqués. Au total, ce fonds a versé 19 millions de dollars aux victimes et à leurs familles, soit près de 3 000 personnes, pour des montants minimaux de 11 500 euros pour une plainte relative à une personne décédée, disparue ou sérieusement blessée, et 1 200 euros pour un travailleur dont les blessures ont un « impact limité ». Voilà pour la théorie. Nombre d’entre eux ont toutefois perçu des sommes moindres.

Pour marquer ce cinquième anniversaire, des associations de défense des droits de l’homme, des syndicats et partis politiques de gauche ont organisé des programmes de discussions, des rassemblements, des veillées aux chandelles et des chaînes humaines. Dans un pays où la peine de mort est toujours en vigueur, les plus réactionnaires réclament la peine capitale pour Sohel Rana, le propriétaire de l’immeuble. En août dernier, la justice le condamnait à trois ans de prison dans une procédure toutefois distincte des poursuites pour meurtre liées à l’effondrement des ateliers. Sohel Rana, accusé de n’avoir pas déclaré sa fortune personnelle à une commission anticorruption, et ses 37 coaccusés encourraient bel et bien la peine de mort s’ils étaient reconnus coupables de meurtre dans l’affaire du Rana Plaza. Mais la procédure traîne en longueur. Arrêté à la frontière quelques jours après le drame, alors qu’il tentait de fuir vers l’Inde, le propriétaire est soupçonné d’avoir volontairement menti sur le respect des normes de sécurité de l’immeuble. Malgré les fissures qui parcourraient la façade, les milliers d’ouvriers avaient été obligés de rejoindre leur poste de travail.

La lenteur du système judiciaire a forgé un sentiment d’impunité parmi le patronat à la tête de 4 500 usines, employant plus de 4 millions de travailleurs. « Nous pensions que le désastre du Rana Plaza aiderait les travailleurs à se syndiquer et à manifester pour améliorer leurs conditions. Mais l’inverse s’est produit », déplore Mohammad Ibrahim. Le syndicaliste faisait partie des 41 dirigeants arrêtés lors du mouvement social de décembre 2016 pour la hausse des salaires. Les cortèges avaient alors été déclarés illégaux – le gouvernement n’avait pas hésité à exhumer une loi controversée sur la sécurité de l’État datant de la guerre – et dix manifestants avaient été blessés par des balles en caoutchouc. En plus des 1 700 licenciements, cinq enquêtes ont depuis été ouvertes contre ces « travailleurs indisciplinés ». Les ouvriers concernés ont découvert leur renvoi de retour à l’usine sur les listes placardées à l’entrée. « Lorsqu’un ouvrier est suspendu ou licencié par le propriétaire d’une usine, il lui est très difficile de retrouver un travail. Les patrons établissent une liste de ces travailleurs ainsi que leurs photos et les distribuent. Il leur est alors impossible de retrouver du travail dans cette zone », souligne Taslima Akhter, une photographe bangladaise qui avait donné un visage aux milliers d’ouvriers du Rana Plaza.

Depuis l’effondrement de 2013, des contrôles réguliers de sécurité ont été mis en place mais le nombre d’inspecteurs reste insuffisant : 1 500 usines auraient été visitées en cinq ans. « La France doit donner l’exemple dans la lutte contre l’impunité des multinationales, et soutenir la justice dans la recherche de la vérité », ont réclamé hier trois ONG françaises qui ont porté plainte contre Auchan au TGI de Lille… depuis 2015. Seuls vingt accidents ont été recensés l’an dernier mais « d’importants problèmes de sécurité potentiellement mortels persistent », assurent, dans un communiqué, une centaine d’enseignes européennes. Ces dernières multiplient les gestes prétendument vertueux depuis le drame mais le modèle de prêt-à-porter bon marché de masse, capable d’assurer un flux quasi continu de nouveaux vêtements dans le circuit de distribution, perdure. Une nouvelle collection tous les quinze jours et combien de vies sacrifiées ?

Lina Sankari

Rubrique internationale de l’Humanité

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