robert1943 robert1943 robert1943

Grand Paris : Veolia et le Sedif rêvent de reconstruire leur empire de l’eau en Île-de-France

…. De Gennevilliers (92) à Brétigny-sur-Orge (91), en passant par Viry-Châtillon (91), Montreuil (93) et Bobigny (93), la fin d’année pourrait être décisive sur un dossier crucial en Île-de-France : la gestion de l’eau. L’enjeu se chiffre en centaines de millions d’euros et concerne aussi bien la démocratie locale que la protection de l’environnement. Il oppose les communes qui, considérant l’eau comme un service public, la confient à une régie municipale, à celles qui choisissent de confier cette mission à une entreprise privée à travers une délégation de service public.

Actuellement, la deuxième option est clairement majoritaire en Île-de-France, comme dans tout le pays. Mais la tendance commence à s’inverser : à la suite de Grenoble en 2001 puis de Paris en 2010, des dizaines de villes françaises, petites et grandes, y compris Rennes, Nice et Montpellier, ont décidé, depuis quinze ans, de tourner la page de la privatisation et de « remunicipaliser » leur service de l’eau (lire à ce propos notre ouvrage Eau publique, eau d’avenir. L’expérience mondiale de la remunicipalisation).

La perspective de la création du Grand Paris, en 2016 ou 2017, remet ce sujet au premier plan. Depuis les élections municipales de 2014, la droite est globalement majoritaire dans les communes de la future métropole. Les élections régionales de décembre 2015 seront une nouvelle occasion, pour chaque camp, de se compter. Grosso modo, on peut considérer que la droite est plutôt tentée par le privé, et la gauche, par le public, mais rien n’est jamais simple dans le domaine de l’eau.

Sedif - Veolia - Suez : le triangle magique

 

Les principaux acteurs de cette guerre de l’eau en Île-de-France sont, d’une part, la mairie de Paris, dirigée par une majorité PS-EELV-FDG, et, d’autre part, le Sedif (Syndicat des eaux d’Île-de-France), présidé depuis 1983 par André Santini, député-maire UDI d’Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine). La mairie de Paris a déclenché les hostilités en 2010, en ne renouvelant pas ses contrats avec la Lyonnaise des eaux et Veolia, et en créant une régie municipale, Eau de Paris

 

Le Sedif, lui, regroupe 149 communes réparties dans sept départements. Il se charge de négocier pour elles les contrats de distribution de l’eau : quatre millions de Franciliens sont concernés, pour un budget de 420 millions d’euros. C’est, en termes de chiffre d’affaires, le plus important contrat de Veolia dans le monde. Cette convention arrivait à échéance, en 2010, à un moment où la majorité des communes membres étaient gouvernées par des municipalités de gauche. Beaucoup espéraient alors que le contrat avec Veolia ne soit pas reconduit, mais, après quelques rebondissements, André Santini a su manœuvrer pour convaincre une partie des élus de gauche de ne pas remettre en cause la gestion privée.

Le Sedif est le principal allié – certains diraient le bras armé politique – des grandes entreprises privées de l’eau que sont Veolia (ex-Compagnie générale des eaux) et de Suez (ex-Lyonnaise des Eaux) en Île-de-France, où elles monopolisent les contrats pour des centaines de millions d’euros. André Santini voudrait en faire les opérateurs en eau potable du futur Grand Paris, qui regroupera la capitale et les trois départements de la petite couronne (Seine-Saint-Denis, Hauts-de-Seine, Val-de-Marne). Mais les statuts du Grand Paris ne prévoient pas de récupérer cette compétence. Ce que sait parfaitement le président du Sedif, puisqu’il est aussi... président du conseil de surveillance de la Société du Grand Paris.

Officiellement, Eau de Paris n’a pas de position sur la question de la gestion de l’eau dans la future métropole. Mais beaucoup verraient bien la régie parisienne se positionner en fer de lance d’un retour total de la gestion de l’eau en Île-de-France dans le giron public. En réponse aux appels d’André Santini, Célia Blauel, maire-adjointe (EELV) de Paris et présidente d’Eau de Paris, a d’ailleurs répondu par une tribune dans la presse, en plaidant « pour un service public métropolitain de l’eau ». Dans ce paysage en pleine mutation, les appétits s’aiguisent et la tension monte. Comme en témoignent deux événements récents.

Deux batailles récentes

Le premier s’est déroulé dans le Val d’Orge, une agglomération qui regroupe dix villes, dont la moitié sont dirigées par la gauche et l’autre moitié, par la droite. À l’initiative de l’association Aggl’eau publique Val-d’Orge, une consultation des habitants est organisée début juin 2015, pour leur demander s’ils souhaitent confier la gestion de l’eau à une régie publique. Le résultat est sans appel : sur les 7 313 voix exprimées, 78,4 % ont répondu « oui ». Dix jours plus tard, les élus de l’agglomération suivent ce choix et décident, à l’unanimité, d’abandonner la délégation au privé.

Quelques jours plus tôt, une autre bataille s’est jouée dans l’agglomération de Gennevilliers. Remportée cette fois par le camp d’en face. Le Syndicat des eaux de la presqu’île de Gennevilliers (SEPG), qui regroupe dix communes des Hauts-de-Seine, soit 600 000 habitants, gère le troisième grand contrat de la gestion de l’eau en Île-de-France après le Sedif et Paris. Il est contrôlé depuis des années par Suez. Ne pouvant plus répondre à la demande, le SEPG a dû faire appel à un deuxième opérateur. Deux se sont portés candidats : Eau de Paris et le Sedif. C’est finalement le second qui l’a emporté sur un argument écologique : l’eau proposée par le Sedif est décarbonatée, c’est-à-dire sans calcaire, contrairement à celle d’Eau de Paris, a avancé le président du SEPG pour justifier sa décision.

« Un argument étonnant, commente Jean-Claude Oliva, directeur de la Coordination eau Île-de-FranceD’abord, les habitants de ces communes n’ont pas exprimé le souhait d’avoir une eau décarbonatée. Ensuite, l’eau du Sedif n’est pas la plus saine : c’est une eau de surface, plus polluée que celle fournie par Eau de Paris, et elle est traitée avec des sels d’aluminium pour la rendre transparente, tandis qu’Eau de Paris la traite au chlorure de fer, plus écologique. Enfin, les tarifs proposés par Eau de Paris étaient plus avantageux pour le consommateur que ceux du Sedif. »

Après avoir signé le contrat, le président du SEPG, Jean-Luc Leclercq, adjoint au maire (divers droite) de Suresnes, fit ce commentaire : « Le partage des ressources nous positionne dans un futur Grand Paris de l’eau. » Une déclaration qui semble tout droit sortie de la bouche d’André Santini, et qui fait ressortir la motivation politique de sa décision.

PAR MARTIN BRÉSIS 

A suivre

Les commentaires sont fermés.