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Tartuffe

La Libre Belgique du 13 novembre dernier publie une interview de Monsieur Olivier De Wasseige, administrateur-délégué de l’Union wallonne des entreprises. Il y aurait beaucoup à dire sur les propos de ce Monsieur, je vais cependant m’en tenir à la question « politique ». Monsieur De Wasseige avertit du danger que représenterait une coalition avec le PTB en Wallonie. Mon intention, ici, n’est pas de prendre la défense de ce parti. Après tout, c’est bien le droit du patron des patrons wallons de s’exprimer. Et l’on ne devait pas s’attendre qu’en cette année du centenaire de la Révolution d’Octobre, il vante les mérites de la République des Soviets.

Ce qui m’a choqué dans cette interview, c’est la tartufferie du propos de Monsieur De Wasseige. Ainsi, il déclare que « L’Union wallonne des entreprises comme le patronat en général ne fait pas de politique, contrairement à certains partenaires sociaux sur le banc syndical qui se donnent des airs de formateurs de temps en temps… » Et de nommer explicitement Thierry Bodson (Secrétaire général de la FGTB wallonne) coupable, à ses yeux d’avoir « clairement annoncé qu’il voulait aussi une coalition PTB-PS-Ecolo ». Tandis que lui, Olivier De Wasseige, se donne simplement pour rôle « d’attirer l’attention des différents partis sur ce que nous (les patrons, NDLR), estimons être bon pour nos entreprises, les entrepreneurs et ceux qui créent de l’emploi. » Et plus loin : « Nous, on vit avec les coalitions quelles qu’elles soient, mais on veut les influencer pour le bien des entreprises (souligné par nous). »


Ainsi donc, s’exprimer publiquement pour influencer les coalitions dans l’intérêt des entreprises et des patrons, ce n’est pas faire de la politique. Mais s’exprimer pour souhaiter une coalition susceptible de défendre les intérêts des travailleurs, c’est faire de la politique. 


« Couvrez ce sein que je ne saurais voir », écrivait Molière dans Tartuffe. Avec bien moins de talent, Monsieur De Wasseige ne dit pas autre chose à propos de la politique, comme si elle était un objet honteux que l’on répugne à toucher.


Oui, Thierry Bodson prend une position politique en appelant à la constitution d’une future coalition de gauche qui romprait avec le néolibéralisme déferlant. Oui, vous faites aussi de la politique en stigmatisant a priori une coalition qui intègrerait le PTB. Mais qui pourrait le reprocher à l’un comme à l’autre ? La politique, c’est d’une manière générale, la « gestion de la cité », c'est-à-dire la prise en considération des besoins de l’ensemble de la société à quelque niveau qu’elle se situe : dans la vie courante et jusque dans l’entreprise.


Sans doute considérez-vous l’entreprise comme un lieu sanctuarisé, qu’il faudrait exempter des règles qui accordent encore aux travailleurs le droit de se défendre. En témoigne, l’offensive pour détricoter le droit du Travail, pour réduire le droit de grève, pour flexibiliser le travail au nom de la sacro-sainte productivité, pour réduire ce que vous appelez « les charges » patronales qui sont en fait un salaire différé non perçu par les travailleurs pour leur assurer une protection en cas de nécessité via la Sécurité sociale… 


Votre avertissement, Monsieur De Wasseige, ne dit pas explicitement quel gouvernement vous souhaitez pour poursuivre la destruction de ce que les travailleurs ont conquis de haute lutte tout en créant les richesses qui ont fait vos fortunes. Mais nous avons bien compris. Vous préférez un gouvernement docile qui anticipe vos désirs, qui chouchoute les « premiers de cordée » pour reprendre l’exécrable métaphore d’Emmanuel Macron, un exécutif plus attentif aux appétences patronales qu’aux besoins essentiels de la population. 


Et cela, pour vous, ce n’est pas faire de la politique ? Tartuffe, va !


Oui les syndicats font de la politique, même quand ils ne font pas grève ou qu’ils tentent d’arracher quelques « rocaillons » lors de concertations sociales qui portent de plus en plus mal ce nom. Ils font de la politique aussi bien lorsqu’ils exigent un statut, une rémunération ou des conditions de travail dignes, comme ils en font quand ils protestent contre des mesures gouvernementales qui vont altérer, voire mettre en cause ces conditions ou le pouvoir d’achat des travailleurs ou encore le système de pension... 


Dans la même veine, il est sidérant d’entendre le Ministre des Transports Belot après le récent drame de Chapelle-lez- Herlaimont s’étonner du nombre croissant d’accidents à la SNCB sans y voir une incidence des restrictions budgétaires et de la diminution du personnel qui aggrave les conditions de travail, ce que dénoncent les syndicats de cheminots, en particulier la CGSP. Il n’y a pas de honte à admettre qu’une grève pour protester contre cette détérioration criminelle du service publique est une grève politique car il n’y va pas seulement des intérêts des seuls cheminots mais aussi de la sécurité, du confort, de la qualité de la mobilité pour l’ensemble des usagers. C’est de la politique dans le sens le plus noble. 


Sans doute des grèves pourraient être évitées si ces préoccupations étaient partagées en amont par les pouvoirs publics, les gestionnaires de l’entreprise et le patronat en général.

 

Jean-Pierre Michiels

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