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Et la défense de la paix aujourd’hui ?

Métiers du mur, Refus de débarquement d’armes américaines au port d’Anvers en 1950, 1951,peinture au procédé sur coton, [dimensions inconnues]. © IHOES (Seraing).

En écrivant aujourd’hui sur cette œuvre, nous lui redonnons la parole et réactivons son potentiel mobilisateur. Pourtant ce n’est pas tant l’événement spécifique décrit dans la toile qui fait sens aujourd’hui que le contexte qui l’a vu naître. Les temps ont changé. Le bloc de l’Est s’est effondré emportant avec lui certains espoirs et engendrant quelques lourdes désillusions. Avec lui, la nature de l’engagement politique s’est aussi modifiée et appelle peut-être plus de retenue ? Cependant plusieurs problématiques d’hier hantent encore notre quotidien. Ce sentiment de continuité nous mène à conclure sur une rapide mise en perspective.

Qu’en est-il de la défense de la paix aujourd’hui ? Les actions en sa faveur sont toujours nombreuses en Belgique et ailleurs dans le monde. Le web nous en montre un large éventail bien que leur présence sur la toile ne soit pas nécessairement indicative d’une large adhésion ni d’une audience propre à exercer une influence réelle sur les sociétés. Leurs argumentaires se mêlent fréquemment à celui de la lutte anticapitaliste. L’union de ces deux termes n’est d’ailleurs pas nouvelle comme en témoigne la formule poétique de Jean Jaurès : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage ». Sur ce terrain, et comme hier, la jeunesse est particulièrement active et n’hésite pas, parfois, à manifester violemment son désaccord : les sommets récents de l’OTAN à Strasbourg ou à Lisbonne en ont été la scène.

Le discours contestataire marque de fortes filiations avec celui d’hier : opposition à l’ingérence américaine, à son attitude impérialiste (domination économique, financière, culturelle, militaire...), dénonciation des coûts exorbitants de la guerre mis en parallèle avec les mesures d’économie réalisées au dépend des acquis sociaux, opposition à l’OTAN et réquisitoire contre la perte d’indépendance des États membres, dénonciation d’une course aux armements, etc. La position militaire offensive de l’OTAN en vue de la protection des intérêts de ses membres (attitude inédite et qui confirme les appréhensions de naguère) ravive d’ailleurs la mobilisation.

Cependant la contestation n’est plus cadrée par les forces bien définies qu’étaient les camps USA/URSS (capitaliste vs communisme). Les expressions contestataires évoluent à présent dans une nébuleuse complexe. À l’époque des débuts de la guerre froide, le vocabulaire de la protestation était tranché. Le réquisitoire contre l’impérialisme américain marquait le plus souvent une affinité idéologique avec le grand frère soviétique, alors que la sauvegarde de la démocratie servait d’argument au camp capitaliste. Aujourd’hui, la protection de la démocratie reste l’argument utilisé par les États-Unis et leurs alliés pour justifier la pertinence d’interventions militaires (à relents néocolonialistes), mais l’argument de l’anti-impérialisme, américain et atlantiste, colore à présent le lexique des tendances les plus diverses. Il est dans le discours de l’extrême gauche tout autant que dans celui de l’extrême droite qui, après avoir été bâillonnée après-guerre, semble aujourd’hui retrouver droit de cité. En dignes héritiers de leurs prédécesseurs, les communistes et les tendances radicales apparentées (y compris libertaires), sont encore très actifs au sein du combat pour la paix et de la lutte anticapitaliste. Mais dans la cacophonie d’une information surabondante, leurs voix se mêlent sans le vouloir à celles d’associations pacifistes soutenues par des organisations américaines visant à diffuser les valeurs qui fondent leur nation et à étendre l’influence du projet politique sur lequel elle repose. Le combat réunit donc (sans unir) des individus qui s’opposent (parfois violemment) sur d’autres fronts.

L’opposition à la guerre trouve-t-elle toujours un écho dans la création artistique ? Oui, bien sûr. La mobilisation des artistes pour la paix ne s’est pas essoufflée au fil des décennies. Les artistes engagés d’hier comme d’aujourd’hui façonnent une contre-propagande, espérant avoir un impact sur la population et façonner un contre-pouvoir. Leurs créations égayent leur combat, lui donnent des traits et une forme pérenne, et l’inscrivent ainsi dans l’histoire. Leur propos ne se cantonne pas, en outre, à la seule sphère politique, il se conjugue aussi à une recherche esthétique, et aspire parfois à une révolution plastique, comme le mouvement Dada en son temps, né en réaction à l’horreur de la Première Guerre mondiale. Des soixante dernières années d’art pour la paix, on retient notamment la forte mobilisation des artistes de tous genres contre la guerre du Viêt-Nam, spécialement celle des musiciens mais aussi des dessinateurs et graphistes. Plus récemment, des créations artistiques ont témoigné d’une opposition à la guerre en Irak, en Afghanistan et, aujourd’hui, aux interventions militaires de l’OTAN en Libye. Comme hier, l’art engagé participe à la création d’icônes, à l’exemple de Carlo Giuliani, ce jeune manifestant tué lors du sommet du G8 à Gênes en 2001, auquel plusieurs fresques, affiches, peintures ont été consacrées. L’art sanctuarise des moments clé de la lutte. La caricature, l’affiche, l’illustration, la bande dessinée, la photographie, la musique, le clip web, le graffiti, modes d’expression plus immédiats que ne peut l’être la peinture sur toile (mais pour certains plus éphémères car moins considérés que la peinture classique), servent la contestation. Pour la plupart reproductibles et à large diffusion, ils ont, en outre, une audience qui échappe à la peinture sur toile qui, par nature, touche un public plus restreint.

Cette prise de parole artistique influe-t-elle d’une quelconque manière sur les États ? A-t-elle jamais fait reculer la guerre ? Animant la mobilisation, ayant le pouvoir de diffuser l’information, elle a vraisemblablement donné du poids à la contestation. L’hostilité de l’opinion publique a certainement participé à éviter le prolongement inutile de certains conflits ou fait en sorte que les États reconsidèrent leurs prétentions. Mais la défense des intérêts géopolitiques, les transactions discrètes entre États et décideurs, la pression des lobbies économiques et militaires, ainsi que des groupes d’influence néolibéraux (Think Tank et cercles privés où se rencontrent les élites) pèsent sans doute davantage que les récriminations citoyennes.

Néanmoins, cette contestation n’est pas inutile, loin s’en faut. Elle naît d’un regard critique sur le fondement des conflits et sur le discours dominant et permet à l’individu, en exprimant son désaccord, de rompre la complicité tacite qu’induit son silence (« Qui ne dit mot consent »). Elle tente de mettre des bâtons dans les roues à l’orgueil des nations et montre l’existence de voix discordantes. Elle donne enfin à l’individu le sentiment de prendre en main sa destinée (I resist than I exist), avec cet écueil de n’en faire qu’un faire-valoir individuel et/ou le risque, toujours présent, d’être récupéré ou instrumentalisé par quelque parti ou organisation poursuivant d’autres ambitions.

Puisque la paix peut aujourd’hui se consommer à toutes les sauces et que des décennies de lutte pour l’atteindre n’ont pas suffi à faire cesser la guerre, on est tenté de se demander si la défense de la paix est un thème fédérateur et efficient ou une indignation rebattue et un thème éculé ? Et pourtant, serait-il concevable d’imaginer un monde où, face aux conflits, aucune voix ne s’élèverait pour l’appeler de ses vœux ?


Lire aussi de Camille Baillargeon : « L'art progressiste en Belgique au temps de la paix impossible. De l'Appel de Stockholm à la fin de la guerre de Corée. (site de l’IHOES) »

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