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Le contexte de l’affaire du marin Poncelet

Pourquoi le gouvernement belge tenait-il à faire adopter une mesure si impopulaire (passage à 2 années de service militaire? 

Nous étions en période de guerre froide, dans un monde bipolaire. Les tensions idéologiques et politiques entre les États-Unis et l’URSS (et leurs alliés respectifs) étaient tangibles. La guerre de Corée (1950-1953) qui venait de débuter amorçait une longue suite d’affrontements indirects qui allaient opposer les deux superpuissances.

Truman voulait « endiguer le communisme » tandis que Staline dénonçait l’impérialisme américain. Et chacun des deux camps développait une communication finement élaborée pour asseoir son influence. Suivant la signature, en 1949, du traité de l’Atlantique Nord qui devait irriter Moscou, l’axe occidental se dota d’une structure militaire : l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique Nord) était née. La Belgique adhéra à cette alliance défensive allant jusqu’à accueillir sur son sol son commandement général. Le gouvernement belge signifiait alors clairement de quel côté allaient ses penchants politiques. L’envoi de volontaires belges en Corée en 1950 confirmait ce positionnement. D’ailleurs, la majorité sociale-chrétienne à la tête du pays depuis 1950 était ouvertement hostile au communisme et multipliait les mesures visant à protéger le pays de son influence (obstacles à la liberté d’expression, mesures pour éloigner les communistes de la fonction publique, fichage politique, etc.). 

Aux membres de l’Alliance atlantique, les États-Unis sollicitèrent un nouvel effort militaire. On demanda à la Belgique d’augmenter, à court terme, le nombre de ses divisions blindées, d’infanterie et de réserve, ainsi que celui de ses miliciens instruits. La prolongation du service militaire, réclamée par le ministre de la Défense, Étienne De Greef, répondait à cette dernière requête. Le 2 décembre 1950, selon ce que rapportait le Parti communiste, la Défense nationale avait été on ne peut plus claire : « La prolongation du temps du service militaire n’est pas nécessaire à l’instruction du milicien, mais bien pour donner au Commandement interallié le nombre de soldats nécessaires prêts à entrer en opération. » Des impératifs stratégiques et idéologiques entraient en jeu et le gouvernement manœuvrait en fonction des alliances qu’il courtisait. 

Bien que ce ne soit pas la première fois que la durée du service militaire était ajustée en fonction de la situation internationale, l’impression de servir des intérêts étrangers plutôt que ceux de la Belgique heurtait une partie de l’opinion publique. D’autant plus, que jamais une telle durée de service n’avait été requise. Plusieurs voyaient aussi dans les options prises par le ministère de la Défense (augmentation du budget militaire, de l’armement, prolongation de l’instruction, etc.) une lente préparation à la guerre et craignaient de voir se dessiner l’aube d’un nouveau conflit mondial. C’est sur ces arguments que se bâtit la contestation et que nombre d’individus se mobilisèrent en faveur de la paix. 

4. La mobilisation pour la paix 

Avec la résurgence des tensions politiques au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, une forte mobilisation pacifiste se mit en place. La crainte d’une nouvelle guerre à l’échelon international se doubla de celle de l’arme atomique déjà expérimentée par les États-Unis à Hiroshima et Nagasaki en août 1945. On entrait dans l’ère de l’équilibre de la terreur. À partir de 1949, rassemblements et congrès des partisans de la paix se multiplièrent. La contestation s’organisa à l’échelle planétaire. Le Conseil mondial de la paix fut créé en 1950 et prit comme emblème la colombe de Picasso, symbole de ralliement des pacifistes qu’on retrouve dans la toile qui nous intéresse. Cette même année, l’Appel de Stockholm pour l’interdiction de l’arme atomique était signé par plus d’une centaine de millions de personnes dans le monde. Les militants de la paix menèrent de nombreuses campagnes notamment contre le réarmement allemand, la guerre en Corée ou le projet de Communauté européenne de défense (CED). 

En Belgique, de 1949 au début des années 1950, la lutte pour la paix trouva une résonance qu’elle n’avait jamais eue auparavant. Son propos acquit du même coup une portée politique. D’autant plus que les divers mouvements pour la paix avaient commencé à s’institutionnaliser. De nombreuses démonstrations publiques eurent lieu et témoignèrent du soutien à la cause pacifiste. Les manifestations dénonçant la course aux armements et l’économie de guerre menée au détriment des intérêts ouvriers réunirent des dizaines de milliers de personnes dans les rues de Bruxelles et ailleurs en Belgique. 

L’Union belge pour la défense de la paix (UBDP), section belge du Conseil mondial de la Paix, était particulièrement active sur ce front. Elle appelait à réunir dans la lutte les individus de toutes tendances politiques, philosophiques ou religieuses : « La paix n’est pas l’apanage d’un seul parti, ni d’un seul groupe. La paix est l’affaire de tous » pouvait-on entendre à la tribune. Et en effet, les partisans de la paix étaient issus des milieux les plus divers : chrétiens, communistes, anciens Résistants, objecteurs de conscience, intellectuels et ouvriers se liaient autour d’une cause commune. Ils semblaient s’investir d’une mission : « Bâtir la paix, l’assurer, c’est la grande œuvre de notre époque. C’est une œuvre comparable à la construction de nos cathédrales, à laquelle participait un peuple entier […] ». En parallèle, le Parti communiste appelait aussi à l’unité d’action (mot d’ordre repris dans la toile consacrée au marin Poncelet). Il insistait sur la nécessité de se lier à tous ceux qui défendaient la paix quelle que soit leur couleur politique ou leur tendance philosophique. Le programme de revendications de la Jeunesse populaire de Belgique, organisation liée au Parti et à laquelle appartenait le marin Poncelet, défendait l’idée d’une unité d’action avec les JGS et la JOC, et encourageait les jeunes à se joindre à d’autres mouvements pour la paix dont l’UBDP. 

Plus d’une fois l’UBDP fut critiquée pour ses affinités avec la position du Parti communiste et avec l’argumentaire diplomatique soviétique. Bien qu’elle comptât, parmi ses fondateurs et ses partisans, plusieurs militants communistes, elle revendiqua toujours une indépendance idéologique. Néanmoins, il est un fait qu’à cette époque les arguments utilisés pour défendre la paix inclinaient presque inévitablement à conforter la position soviétique. La paix était un des grands thèmes exhortés par l’URSS qui en usait comme d’une arme rhétorique contre le camp adverse. Le Parti communiste belge, lui, relayait consciencieusement cette propagande s’appuyant sur le fait que Staline était « l’homme du Socialisme, de la victoire sur le fascisme, l’homme de la Paix ».

A suivre 


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