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1951, l’affaire du marin Poncelet : un témoignage pictural qui nous entraîne vers le présent

L’analyse du passé nous donne souvent la clé d’entrée pour questionner le présent. Cette fois, nous nous sommes penchés sur une toile réalisée en 1951 autour de l’affaire du marin Poncelet qui, pour des raisons idéologiques, s’opposa à la prolongation du service militaire. Cette œuvre picturale fut une manière, pour de jeunes artistes, de se positionner face aux problématiques de leur époque. On verra que, soixante ans plus tard, le contexte politique présente encore quelques similitudes et que la jeunesse a certainement autant de motifs de s’indigner. 

1. Description de la toile 

Posons un instant notre regard sur cette œuvre. Une foule animée manifeste son soutien à un jeune marin que l’autorité militaire entraîne avec rigidité vers un vieux magistrat bedonnant. C’est une foule colorée composée de jeunes gens parmi lesquels on distingue des hommes et des femmes, ainsi qu’un enfant posé sur les épaules de son père. Des uniformes, des cravates et un bleu de travail soulignent la diversité des conditions. Des poings levés se mêlent aux inscriptions qui, sur le mur du fond, signent les mots d’ordre de la mobilisation. « À bas les deux ans » crie une jeunesse qui s’oppose à la prolongation du service militaire, tandis qu’«Ostende», « Werl » et « Delbrück » égrènent les noms de quelques villes belges et allemandes où sont casernés les miliciens. À leurs côtés, l’appel à l’« unité d’action» souligne la stratégie choisie par les militants communistes pour la paix. Ces mots sont autant de pistes qui nous permettent aujourd’hui d’appréhender l’événement auquel l’œuvre se réfère. Des colombes se découpent à leurs côtés telles des enseignes pacifistes que brandirait une foule dissimulée. Mais les plans de l’image s’entremêlent… Suivent-elles le mouvement de la foule ou sont-elles dessinées sur le mur ? Partout où se pose le regard, les transitions restent floues. Ce jeu plastique délibéré est particulièrement subtil au premier plan où un manifestant achève d’inscrire au sol, et au bas de la toile tout à la fois, le nom de ce jeune marin au centre de l’histoire : « Poncelet » qui devient ainsi le titre de la toile. 

2. Poncelet : « le marin de la paix » 

En 1951, Edgard Poncelet, plus communément appelé Eddy, avait vingt ans. Il accomplissait son service militaire dans la marine et était caserné à Ostende quand il fut accusé par le Conseil de guerre de Gand de « provocation de militaires à la désobéissance ». Il avait protesté contre l’idée de faire passer la durée de l’instruction de 12 à 24 mois ; mesure qui signifiait, pour la classe de 1950 à laquelle il appartenait, un maintien sous les armes. Son procès s’ouvrit le 7 mars 1951, le jour de l’annonce de l’adoption de la proposition de loi prévoyant la prolongation du service militaire à deux ans. 

La décision prise à la Chambre début mars 1951 fut officiellement entérinée quelques semaines plus tard : « Les 24 mois adoptés au Sénat. M. Pholien est très content de sa politique… de force ! » titrait La Wallonie du 22 mars. C’en était une, en effet. Cela faisait déjà quelques mois que la majorité gouvernementale PSC (Parti Social Chrétien) bataillait pour la prolongation du service militaire, alors que l’opinion publique y était hostile. Socialistes, communistes et libéraux avaient voté contre la proposition de loi. Et aux côtés des jeunes du Parti communiste, ceux de la FGTB, les Jeunes Gardes socialistes (JGS) et la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) se mobilisaient contre cette mesure. La jeunesse ouvrière était en effet à l’avant-garde de la lutte. Il faut dire que cette décision allait avoir des conséquences directes sur son existence : interruption de l’activité professionnelle et éloignement du foyer prolongés, perte de revenus, etc. Cette jeunesse allait être l’instigatrice des grèves spontanées qui allaient éclater. Elle allait être soutenue par l’action estudiantine. 

Dès l’annonce, le 5 septembre 1950, de la volonté du gouvernement Pholien d’étendre la durée de l’instruction militaire, les jeunes métallos des Ateliers de constructions électriques de Charleroi (ACEC) manifestèrent leur désaccord en défilant aux cris de « À bas les deux ans ». Par la suite, et pour le même motif, les travailleurs de Bell Téléphone à Anvers se mirent en grève. Quelques mois plus tard, à l’annonce de l’adoption de la mesure par le Sénat, les jeunes ouvriers des Usines à Tubes de la Meuse à Flémalle cessèrent le travail et manifestèrent devant « certaines usines de la région appelant les jeunes à se joindre à eux. » Cette initiative, comme les précédentes, fut saluée par le Parti communiste, alors que la FGTB, pourtant opposée aux 24 mois, demandait aux jeunes ouvriers de reprendre le travail. Ainsi se mêlait au mécontentement spontané le sempiternel jeu de luttes d’influence des mobilisations populaires. Entre ces deux épisodes, la lutte se cristallisa dans le soutien au jeune Edgard Poncelet qui avait été plus précisément « prévenu d’avoir tenu un meeting improvisé dans la cantine de la caserne, au cours duquel il avait protesté contre les 24 mois de service et demandé aux miliciens présents de commencer une grève de la faim et de cesser tout travail ». Il n’était pas le seul à protester de la sorte car des grèves de la faim furent également rapportées dans d’autres casernes belges sur le territoire national et en Allemagne. 

Il ne faut pas confondre l’affaire Poncelet avec celle pour laquelle, cette même année 1951, le pacifiste Jean Van Lierde (1926-2006) était condamné pour avoir refusé d’effectuer son service militaire. Il ne s’agissait pas ici d’objection de conscience. Poncelet ne contestait pas le principe du service militaire, il s’opposait à la politique qui justifiait son prolongement. Il n’était donc pas pacifiste au sens où on l’entendait alors, il militait pour la paix, ce qui à l’époque, nous le verrons, portait à affirmer un autre type d’allégeance philosophique. Lors de sa plaidoirie, le jeune marin déclara : 

« J’estime que c’est un devoir, un devoir patriotique pour chaque soldat, pour chaque homme, de faire connaître son opinion au sujet de la paix et de la guerre. Je suis convaincu qu’après les marins, des milliers et des milliers s’opposeront aux préparatifs de guerre. » 

Poncelet fut finalement condamné à un mois de prison assorti d’une amende. 

Il devint vite un exemple pour la jeunesse communiste à laquelle il était intimement lié bien qu’il assura, lors de son procès, avoir agi librement, sans mot d’ordre d’aucun parti. Il était pourtant bien un des dirigeants de la « Jeunesse populaire de Belgique » (JPB), organisation liée au Parti communiste qui s’impliqua activement dans le combat contre les 24 mois. Edgar Lalmand, Secrétaire général du Parti, ne tarissait pas d’éloges sur le jeune milicien. Il était à ses yeux le « symbole de la lutte ardente des jeunes contre la politique criminelle de préparation à la guerre ». Au Xe Congrès national du Parti communiste de Belgique, il précisait : « Notre Parti peut être fier de compter dans ses rangs des jeunes de la trempe de Poncelet ». À l’instar de cet autre jeune marin, Henri Martin, que le Parti communiste français avait auréolé de gloire pour avoir dénoncé l’intervention française en Indochine où il était engagé, Poncelet fut baptisé le « marin de la paix ». Il devint l’incarnation vivante de la lutte pour la paix qu’avait engagée le Parti communiste belge au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. 

La mobilisation pour son acquittement prit, selon Edgar Lalmand, la forme de nombreuses lettres de protestation adressées au Conseil de guerre ainsi que d’une présence physique lors du procès. Des tracts furent imprimés pour étendre le mouvement. La toile peinte en son honneur en 1951 fut réalisée pour la Jeunesse populaire de Belgique, sans doute dans le cadre d’une action de soutien, bien qu’on ne sache pas déterminer à quelle(s) occasion(s) elle fut exposée. Les repentirs visibles sur la toile (les corrections au dessin), indices d’une certaine précipitation dans la réalisation de l’œuvre, corroborent l’idée qu’elle ait été créée dans la suite immédiate de l’affaire. Accompagnait-elle une démonstration publique ou une manifestation ? Décorait-elle un local comme d’autres œuvres traitant du même thème, réalisées à cette occasion ? Fut-elle présentée au Xe Congrès national du PCB qui suivit de quelques semaines le procès du jeune Poncelet ? L’hypothèse pourrait être envisagée quand on sait que plusieurs toiles des artistes auxquels on attribue cette toile – ceux de Métier du mur et de Forces murales – furent exposées lors des prises de parole du Parti. Peut-être fut-elle présentée en plusieurs lieux ? L’œuvre sur toile, non encadrée, était destinée à pouvoir être facilement déplacée. 

(Analyse n°79, publiée le 12/10/2011)

Par Camille Baillargeon

Commentaires

  • "Libérez Poncelet !"

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