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Exil impossible. L’errance des juifs du Paquebot « Saint Louis ».

Le 17 juin 1939, le paquebot allemand St. Louis accoste à Anvers avec à son bord 907 passagers juifs. Partis un mois plus tôt de Hambourg, à destination de la Havane, ils espéraient de là gagner l'Amérique. Mais Cuba (1) a refusé de les laisser débarquer et l'Amérique du Président Roosevelt ferme ses portes. Le navire revient donc en Europe avec sa cargaison humaine, dont la majorité se retrouvera bientôt prise dans l'étau nazi. Le périple du St. Louis symbolise l'échec d'une partie des démocraties face au problème de l'accueil des réfugiés juifs, à la veille de la Seconde Guerre mondiale puis durant la Shoah.

 

Lorsque 937 personnes de tous âges et de toutes conditions quittent le port de Hambourg le 13 mai 1939, à bord d’un luxueux paquebot de croisière, ce n’est pas pour des vacances mais tout simplement pour échapper à des camps de concentration et à la mort dans cette Allemagne qui a vu naître la plupart d’entre eux Depuis les lois de Nuremberg, en 1935, l’anschluss et la nuit de cristal, la situation des juifs en Allemagne et en Autriche s’est considérablement dégradée.

Ces hommes, ces femmes et ces enfants sont les premières victimes, avant leurs coreligionnaires d’Europe de l’antisémitisme d’Etat à l’œuvre en Allemagne depuis 1933. Ils partent dans un contexte difficile, celui de la crise économique mondiale qui n’en finit pas et d’une montée des tensions sociales, accompagnée d’une méfiance à l’encontre des réfugiés, surtout lorsqu’ils sont présentés comme différents, voire nuisibles. Ces 907 passagers qui disposaient d’un billet pour Cuba, étape de transit vers les Etats-Unis, vont se retrouver broyés dans l’étrange logique de deux administrations, celle de la Havane dont les ressorts sont d’ordre réglementaire et l’application de la loi des quotas mise en œuvre depuis 1924.

Le vent de la liberté

Quinze jours après avoir vu les côtes cubaines et nord-américaines, avoir senti le vent de la liberté, ces réfugiés repartent vers l’Europe. Ils seront provisoirement accueillis dans quatre pays, l’Angleterre, la France, la Belgique et les Pays Bas, mais à partir de 1940, pour ceux qui avaient été accueillis dans les trois derniers pays seront à nouveau exposés à leurs bourreaux d’avant-guerre. Pour près de 70 d’entre eux, leur position de réfugiés en France leur vaudra l’arrestation par la police française, la déportation et la mort.

Diane Afoumado raconte cette odyssée tout en se livrant à un travail d’enquête et de mise en perspective passionnant. Le lecteur saura tout, à partir de certains exemples tirés des témoignages et de sources largement inédites. Comment la compagnie Hapag de Hambourg a affrété ce bâtiment, quelles ont été les contraintes et la course d’obstacle de ces juifs autorisés à émigrer par les autorités nazies, mais qui devaient au préalable renoncer à tous leurs biens, comment ces passagers ont vécu un certain rêve dans le décor luxueux d’un bâtiment de croisière avant de connaître l’angoisse du lendemain. Le lecteur est lui aussi « embarqué », avec ces réfugiés dont personne ne veut, ni à Cuba, ni au Canada, ni aux Etats-Unis, mais il suit aussi heure par heure les tentatives de négociation avec les autorités cubaines, et le Président Laredo Bru qui finalement rejette ces réfugiés pour des raisons de réorganisation de ses services d’immigration et de lutte contre la corruption.

Le lecteur embarqué

Pendant que le navire croise au large des côtes de Floride, la presse d’outre Atlantique s’enflamme sur le sort de ces réfugiés. Tous les scénarios possibles sont envisagés, comme celui de transformer ces juifs en Robinsons dans une île achetée par un millionnaire juif, le départ vers la Palestine et même Madagascar, dans ce lieu où les nazis eux-mêmes avaient envisagé de déporter tous les juifs d’Europe pendant la guerre. L’auteur, qui participe aux travaux du mémorial de la déportation, qui a coédité avec Serge Klarsfeld un ouvrage sur la spoliation des juifs dans les camps de province, ne néglige aucune piste ni aucune source et fournit au final une bonne mise au point sur cet épisode dramatique mal connu en France mais largement popularisé aux Etats-Unis, y compris par le cinéma hollywoodien.

L’historienne s’interroge en effet sur les ressorts qui ont pu pousser l’administration des Etats-Unis, le président Roosevelt lui-même à refuser de laisser entrer les 907 passagers du Saint Louis sur le territoire américain. Une poignée d’entre eux a pu débarquer mais les autres ont été impitoyablement rejetés et ont dû entamer un voyage de retour vers l’Europe avec le risque que les autorités de la compagnie maritime allemande intiment l’ordre au capitaine de ramener le navire à Hambourg.

Les conséquences auraient été terribles pour ces réfugiés. Mais ce que l’on apprend grâce à Diane Afoumado permet d’espérer en l’homme malgré tout. Ce capitaine de la marine marchande, prussien et patriote, ne pouvait se résoudre à abandonner ses passagers. Pendant que les autorités européennes se concertaient pour se partager les 907 passagers du Saint Louis, Gustav Schröder se tenait prêt. En cas de refus des gouvernements français, anglais, belges et néerlandais, il avait prévu de faire échouer son navire sur les côtes britanniques et de mettre le feu au bâtiment après avoir débarqué ses passagers.

Finalement ces réfugiés échappent provisoirement à la machine de mort nazie qui se préparait à broyer ces millions d’hommes et de femmes. Pour certains d’entre eux hélas, cela ne fit que retarder l’échéance. Les conséquences de cet épisode ont sans doute joué sur la perception par les Etats-Unis du problème juif. En effet, les grandes organisations juives étasuniennes ont été assez peu mobilisées sur le sort de ces 907 passagers du Saint Louis. L’application de la loi des quotas, l’entregent de certains politiques influents comme le sénateur Kennedy ont été défavorables aux juifs du Saint-Louis. Peut-être qu’après-guerre, et en tenant compte de la shoah, cet épisode pendant lequel les Etats-Unis ne se sont pas montrés sous leur meilleur jour a pu jouer comme une tentative de réparation, en faveur de ceux qui ont influencé la politique de Truman, reconnaissant l’Etat d’Israël. Cet ouvrage passionnant et largement annoté est un véritable travail d’enquête parfaitement mis en perspective. Le contexte de l’immédiat avant-guerre permet aussi de comprendre pourquoi, dans ce dernier printemps de paix avant longtemps, « plus personne ne voulait des juifs ».

Bruno Modica

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