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Les médecins complices des méthodes de torture de la CIA

De nouveaux documents concernant la CIA ont été déclassifiés. Ils révèlent que le corps médical a encouragé des techniques d'interrogatoire relevant de la torture. A titre d'exemple, les médecins autorisaient des sessions de simulation de noyade s'étalant sur deux heures, jusqu'à deux fois par jour.

Les documents qui viennent d'être déclassifiés sont accablants pour le personnel médical de la CIA. Il aurait mis au point des consignes claires pour torturer les suspects des attentats du 11 septembre 2001. Privation de sommeil, coups, simulation de noyade : les techniques recommandées par les médecins sont considérées comme de la torture par l’article 1 de la Convention des Nations Unies

Le corps médical avait déjà été pointé du doigt en décembre 2014. Un 
rapport de la Commission sénatoriale américaine sur les méthodes de détention et d’interrogation de la CIA avait alors révélé que «deux psychologues contractants ont mis au point les techniques d’interrogatoire renforcées et joué un rôle central dans la mise en place, l’évaluation et le management du Programme de détention et d’interrogatoire.» 

«Disloquer le détenu»

Les éléments qui viennent d'être déclassifiés vont encore plus loin. Parmi les 50 documents révélés, un «Guide de l’équipe médicale sur le soutien médical et psychologique à l’extradition, l’interrogatoire et la détention de détenus». Les trente-cinq pages, en grande partie noircies, apportent la preuve du rôle crucial des médecins dans la torture des prisonniers. En voici un extrait : 

« Les terroristes capturés transmis à la CIA pour interrogatoire peuvent être soumis à un large éventail de techniques autorisées par la loi, toutes utilisées par l’armée américaine dans leur programme d’entraînement. Elles visent à "disloquer" psychologiquement le détenu, maximisant sa sensation de vulnérabilité et d’impuissance et réduisant ou éliminant sa volonté à résister à nos efforts pour obtenir des renseignements essentiels. Elles incluent : le rasage, le déshabillage, l’aveuglement, l’isolement, le bruit de fond ou la musique forte (à un niveau de décibels élevé sans endommager l’audition), la lumière ou l’obscurité continue, l'atmosphère inconfortable, le changement des habitudes alimentaires (en maintenant un bon niveau général de santé), l'entravement, la privation de sommeil, les coups sur le visage, les coups sur les abdominaux, les jets d’eau, les positions inconfortables, le walling [ndlr : cette méthode consiste à pousser violemment un détenu contre un mur], le confinement étroit et la simulation de noyade.»

Méthodes dangereuses et inefficaces

Les documents révèlent aussi que le personnel médical avait conscience de l'inefficacité de certaines de ces méthodes de torture. Il savait par exemple que le confinement étroit, qui consistait à placer les détenus dans de petits espaces, juste assez grands pour contenir leurs corps, n’était pas «particulièrement efficace». Pourtant, d'après le Guardian, les médecins permettaient aux enquêteurs de la CIA de continuer à l'utiliser.

L'équipe médicale fermait donc les yeux sur l'inefficacité de méthodes brutales, et pire encore, sur les risques qu'elles faisaient encourir aux détenus. Dans le «guide», les médecins reconnaissent que la simulation de noyade «comporte des risques potentiels, particulièrement lorsque la procédure est répétée un grand nombre de fois ou lorsqu'elle est appliquée à un individu moins en forme qu'un élève de la SERE», ce programme des forces armées américaines aux méthodes extrêmes et contestées. Malgré les risques, les médecins autorisent des sessions de simulation de noyade s'étalant sur deux heures, jusqu'à deux fois par jour.

« Ce n’est pas le rôle d’un médecin de rendre supportable l’insupportable »

La complicité des médecins dans les méthodes de torture de la CIA « n’est pas une surprise du tout pour nous, explique à Libération Yves Prigent, d'Amnesty International France. Ce sont des choses qu’on a mis en avant depuis plusieurs années. On savait qu’il y avait des cas de tortures dans le cadre de la lutte antiterrotiste sous Bush. C’était un programme encadré, réfléchi, et ça supposait une participation du personnel médical. Là, cela apporte des éléments officiels, donc ça montre que malgré ce qu’on a pu nous dire, nous avions raison »

Egalement interrogé par Libération, Diederik Lohman, directeur adjoint de la division Santé et droits humains à Human Rights Watch, se dit « très inquiet » à la lecture du rapport. « Alors que l'éthique médicale requiert un acte physique dans l'intérêt des patients, ce document prouve très clairement que le rôle de l'équipe médicale dans ces interrogatoires était d'aider les enquêteurs à pousser les détenus jusqu'à leurs limites en évitant des dommages permanents sur leur santé » Pour Yves Prigent, « ce n’est pas le rôle d’un médecin de rendre un interrogatoire soutenable. Un médecin doit secourir et soigner, pas rendre supportable l’insupportable »

Par Mégane De Amorim - Extrait de Libération

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