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La fin d’un symbole national: la Monnaie royale frappe ses dernières pièces

A l’approche de la fermeture de la Monnaie royale en décembre prochain, la nostalgie règne déjà dans les ateliers. Les dernières pièces sont réceptionnées, pesées, frappées, contrôlées avant d’être envoyées à la Banque nationale.

Les lieux semblent à bout de souffle. Le silence règne, il est d’or. La Monnaie royale de Belgique mettra la clé sous la porte à la fin de cette année 2017. Les allées défilent, le chahut des machines commence à se faire entendre. Les portes s’ouvrent, et se découvre alors l’atelier de frappe de la monnaie où le brouhaha contraste avec le calme à l’entrée du bâtiment. « On est plus que huit ici à la frappe », confie Jacques Cerutti, chef de l’atelier de la production nationale et commerciale. Huit à l’atelier, quarante-huit personnes au total dans le bâtiment.

 

« A une époque, on était cent cinquante en tout », ajoute-t-il. « J’ai commencé à dix-sept ans en tant qu’ouvrier. » Ensuite devenu chef, cela fait désormais trente-neuf ans qu’il y travaille. Une époque qui est révolue. « Il fut un temps où on produisait des demi-dinars. J’ai trimballé le second de la Banque nationale tunisienne derrière moi pendant deux semaines, s’amuse le chef d’atelier. On a fini par devenir amis. »

Dans une virole

L’atelier de frappe se divise en deux parties. D’un côté, la frappe de la monnaie nationale. De l’autre, la monnaie commerciale, soit les pièces et sets de collection. Les flancs qui attendent d’être frappés dans la partie nationale ne sont plus que de cuivre, semblables à des jetons. « On reçoit les commandes de la part de la Banque nationale, précise Jacques Cerutti. Cela fait déjà plus de 3 ans qu’on n’a pas frappé de pièce de 2 euros. Un peu de 10 et 50 centimes l’an passé. »

Depuis, ce ne sont que les pièces de 1, 2 et 5 centimes qui sont frappées. « C’est une monnaie qui ne circule pas. Les gens gardent ces pièces au fond de leur porte-monnaie ou dans un coin chez eux. C’est pour cela qu’il faut encore en produire », ajoute Francis Adyns, porte-parole du Service public fédéral (SPF) Finances. Et les cents sont une monnaie qui coûte cher. Le coût de production d’une pièce de 1 cent est plus élevé que la valeur légale de la pièce en circulation : 11,46 euros pour mille pièces, soit 0,01146 euro pour une pièce de 1 cent. 500.000 pièces sont frappées chaque jour, à peu près 600 à la minute.

« La machine émet une pression de 47 tonnes pour une pièce de 5 cents. 87 tonnes pour une pièce de 2 euros », souligne Jacques Cerutti. Le flanc est en effet placé dans une virole, un moule en forme d’anneau, où l’effigie et le revers des pièces viennent frapper ce jeton qui se dilate légèrement avec la pression, créant un cordon en rebord « qui sert à protéger les pièces », précise Jacques Cerutti. Ces pièces sont ensuite mises en cartouche puis plastifiées par les machines avant d’être déposées dans le coffre-fort.

 « A une époque, on faisait du 6   heures – 12 heures et du 12   heures – 18 heures. Surtout avant l’arrivée de l’euro », précise le chef d’atelier. « On représente la Belgique. C’était le seul endroit où on a frappé les francs belges », dit-il, employant le passé avec un trait de nostalgie. Aujourd’hui, il ne reste plus que huit machines de frappe sur les dix-huit. Un symbole national qui disparaît. « Tous les rois sont venus à l’atelier, des Premiers ministres aussi. » Le roi Philippe était d’ailleurs présent pour le premier euro frappé à son effigie.

Dans la partie des pièces commerciales, l’ambiance est plus calme : « Ici, on frappe souvent les pièces manuellement », souligne Jacques Cerutti, avec en arrière-fond, « Cleaning Out my Closet » d’Eminem. Les agents terminent d’emballer les 200.000 pièces commémoratives pour les 200 ans de l’Université de Gand. « Depuis 3 mois, maximum 4 personnes par jour s’occupent d’emballer ces pièces à la main. » Encore 3 semaines, selon le chef d’atelier, et elles seront prêtes.

Chaque année, les pays de la zone euro peuvent produire deux pièces commémoratives sur une pièce de 2 euros. Ces pièces doivent être validées par chacun de ces Etats membres. « Il y a deux ans, pour les 200 ans de la bataille de Waterloo, on avait produit 175.000 pièces de 2 euros. La France s’y est opposée, elle n’a pas vu ça d’un bon œil. On a dû les détruire. Pour ne pas se laisser faire, on a décidé de récréer une pièce commémorative de 2,50 euros, n’ayant valeur légale qu’en Belgique », sourit Jacques Cerutti. « Cette pièce a eu un vif succès » rajoute Francis Adyns. « En Belgique, à l’étranger, mais pas vraiment en France », plaisante-t-il.

Passionné par son métier, Jacques Cerutti se dit triste de voir l’atelier fermer. « On fait un travail spécifique que personne ne fera jamais. Mais ça ne sert à rien de mâcher du venin », précise-t-il. « La fermeture d’une institution royale reste toujours quelque chose de très pénible, selon André Toujour du syndicat autonome représentatif du SPF Finances, NUOD/UNSP. C’est la monnaie royale, c’est un des fleurons belges, c’est quand même une institution royale avec une certaine renommée. » Une institution qui ferme ses portes mais qui a tout de même produit 608.000 euros de pièces commerciales en 2016 pour un chiffre d’affaires de près de 4.000.000 d’euros. Une monnaie qui ira, selon André Toujour, se faire frapper à l’étranger.

Et après ?

Aucun licenciement. « Après des négociations avec les syndicats, les autorités ont commencé à chercher des endroits avec des postes vacants pour pouvoir placer le personnel ayant des compétences techniques. » confie André Toujour, du syndicat NOUD/UNSP. Le chef d’atelier, Jacques Cerutti, se verra, lui, transférer à Ottignies, « pour travailler au service d’encadrement logistique du SPF Finances », déclare-t-il, sans trop savoir à quoi cela correspond réellement. Quant au dessinateur de la Monnaie royale, Luc Luycx, auteur des faces communes des pièces européennes, « on ne sait pas encore où il va aller », selon le syndicaliste. « C’est une page qui se tourne », pour Jacques Cerutti. Le SPF cherche en contrepartie à placer les employés près de leurs lieux d’habitation.

« Depuis quelques années, les syndicats n’ont jamais eu gain de cause pour obtenir du nouveau personnel. C’était une fermeture anticipée. 1/5 remplacé, par des jeunes en premier emploi mais c’était insuffisant », rajoute-t-il. Une décision de fermeture qui a étonné le personnel, selon André Toujour. « Il y a presque un an, le personnel était stupéfait, assommé, on ne comprenait pas. En août on avait encore eu de forts bénéfices et un mois plus tard on nous a annoncé cette décision. On a un peu comparé ça aux licenciements d’ING », confie-t-il.

S’agissant des machines, Jacques Cerutti et André Toujour le confirment : elles seront vendues. Des appels d’offres seront prochainement lancés.

CHLOÉ RICHARD (ST.)
Le Soir +

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