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Philippe Maystadt: «Caterpillar est le produit du capitalisme dérégulé»

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PAR DOMINIQUE BERNS (Extrait du Soir)

Dans un entretien accordé au Soir, Philippe Maystadt, ancien président de la Banque européenne d’investissement (BEI) met en garde : abandonner l’industrie, ce serait sacrifier notre prospérité. Pour lui, l’Europe doit définir une véritable stratégie industrielle.

La fermeture de l’usine Caterpillar de Gosselies n’est pas une fatalité, mais le choix ultime d’un groupe multinational qui avait transformé son implantation belge en simple atelier d’assemblage et dont le seul objectif est d’enrichir toujours plus ses actionnaires. Elle illustre aussi les limites d’une politique trop exclusivement basée sur la modération du coût salarial et l’attractivité fiscale du territoire. Philippe Maystadt, ancien ministre, ancien président de la Banque européenne d’investissement (BEI), appelle les dirigeants européens, chacun à leur niveau, à définir une véritable stratégie industrielle, dont il trace les grandes lignes. « Notre avenir et celui de nos enfants, la pérennité de notre modèle social en dépendent », prévient-il dans l’entretien qu’il a accordé au Soir.

La fermeture de l’usine de Caterpillar à Gosselies illustre un phénomène de long terme qui ne touche pas seulement la Wallonie, mais toute l’Europe : l’érosion de la base industrielle. Faut-il s’en inquiéter ?

Absolument. Vous avez raison de souligner que le phénomène touche la plupart de nos pays. Certains affirment que c’est inéluctable, que nous devons basculer vers une économie de services. Erreur ! Nous devons conserver une base industrielle et la renforcer. Aujourd’hui, au sein de l’Union européenne (UE), l’industrie ne représente plus que 16 % de la valeur ajoutée. Le pourcentage est similaire en Flandre, mais en recul depuis quelques années. En Wallonie, il est redescendu autour de 13 %. L’objectif fixé par l’Union est de porter ce pourcentage à 20 %. C’est un objectif très ambitieux. Mais vital.

Pourquoi ?

Vous connaissez l’équation d’Angela Merkel ? Elle tient en trois chiffres : 7, 24, 50. L’UE n’abrite plus que 7 % de la population mondiale, produit encore 24 % du PIB global et compte pour la moitié des dépenses sociales, de santé et d’éducation. Avec une population qui diminue relativement et qui vieillit, nous n’avons pas d’autre choix que d’augmenter la productivité pour produire la richesse qui, si elle est bien redistribuée, permettra de maintenir notre système social. Or, les gains de productivité, c’est d’abord dans l’industrie que vous les faites, davantage que dans les services. Il faut aussi rappeler que nous vivons toujours dans un monde d’objets. Et vous ne pouvez pas importer une part toujours plus importante des biens que vous consommez. L’équilibre de la balance extérieure est une deuxième raison impérative de renforcer l’industrie. Enfin, il faut être conscient que c’est dans l’industrie que se jouera la transition écologique.

Le constat est de plus en plus partagé. Pourtant, nos pays semblent incapables, ne disons même pas d’enclencher une réindustrialisation, mais simplement retenir l’industrie…

Il faut oser parler sérieusement de politique industrielle. Le terme était devenu pratiquement tabou. Je me souviens d’une réunion des ministres européens des Finances dans les années 90, durant laquelle j’avais lâché le mot ; plusieurs collègues m’ont fusillé du regard. Depuis la crise de 2008, les mentalités évoluent, heureusement. Mais il faut bien comprendre, d’une part, que l’ancienne définition de l’industrie – la production de biens matériels – est dépassée ; de plus en plus, on vend simultanément un produit et un service ; et d’autre part, que ce n’est plus dans l’industrie que l’on va créer la majorité des emplois.

Même Theresa May, la nouvelle Première ministre britannique, a promis une politique industrielle. Un tournant à 180 degrés dans un pays qui, depuis plus de trente ans, avait presque tout misé sur les services – en particulier, les services financiers. Mais cela ne nous dit pas ce qu’on trouve derrière ce mot…

La politique industrielle doit comporter au moins trois éléments. Un : améliorer la formation. Tout comme les travailleurs de Caterpillar sont plus qualifiés aujourd’hui qu’il y a vingt ans, les industries de demain exigeront des qualifications encore supérieures. Il y a dans le projet du Pacte d’excellence toute une série de propositions – par exemple, le développement de la formation en alternance – qui rendront notre système éducatif plus performant et plus égalitaire. Deux : favoriser la mobilité des ressources et l’agglomération dans des pôles de croissance. L’industrie se développe bien quand elle s’enracine dans un « tissu », qui réunit de multiples acteurs possédant compétences et connaissances. Le biopark de l’Aéropôle de Gosselies en est un exemple, qui réunit des entreprises, des instituts de recherche universitaires, des plateformes technologiques… dans le secteur des biotechnologies. Trois : favoriser la recherche et développement (R&D). Les produits traditionnels peuvent être fabriqués avec une productivité sensiblement égale, mais à des coûts nettement moins élevés dans les pays émergents. Notre seule chance est de conserver une avance technologique. L’UE a fixé comme objectif un niveau de financement public de la R&D de 3 % du PIB ; la Wallonie n’en est pas loin et elle atteindra ce seuil bien avant d'autres régions d’Europe.

Ce sont des recettes connues…

Et cela ne suffit pas, en effet. La valorisation de la recherche – la transformation des résultats de la recherche en produits et services commercialisables – ne suit pas ou pas assez vite. Un exemple : dans le secteur de la robotique, 50 % des brevets sont déposés par des Européens, mais les entreprises européennes ne prennent que 35 % du marché mondial. L’innovation est souvent coûteuse et risquée. Les investissements, dans les premiers stades de développement, sont parfois colossaux. Des mécanismes de financement adaptés sont nécessaires, en particulier le « venture capital » encore trop peu développé en Europe. Et, dans certains cas, un soutien financier public est indispensable. Mais une autre voie est insuffisamment explorée : la voie normative. En imposant des normes – par exemple, dans la construction, des normes thermiques ou un pourcentage minimum de matériaux recyclés – vous favorisez la transition écologique et vous incitez les entreprises à innover. Et, simultanément, vous créez un marché. A condition d’agir au niveau européen.

Dans les années 80, la Commission européenne mettait déjà en garde la Belgique contre une spécialisation trop « bas de gamme ». Selon la BNB, rien n’a vraiment changé : la moitié des biens que nos entreprises exportent ont un contenu technologique faible ou moyennement faible. En misant avant tout sur la compétitivité, la modération salariale, la baisse des cotisations sociales et l’attractivité, notamment fiscale, on aurait donc fait fausse route ?

On a parfois accordé une attention trop exclusive à certains facteurs. Dans de nombreuses industries d’avenir, le coût salarial n’est plus le facteur déterminant car il ne représente plus qu’une part relativement limitée des coûts totaux. Et puis, la compétitivité n’est pas seulement une affaire de coûts. Offrir des produits innovants et de qualité est au moins aussi important. C’est la force de l’industrie allemande. La concurrence fiscale, quant à elle, est une absurdité. Tout le monde y perd, sauf les grandes multinationales.

On aurait pu sauver Caterpillar ?

La filiale belge n’était plus qu’un atelier de production et d’assemblage  ; elle n’effectuait pas de R&D, ni d’activités commerciales ou de marketing ; elle ne pouvait pas réinvestir ses bénéfices (sur Le Soir + vendredi). Aujourd’hui, il faut sauver ce qui peut l’être : l’outil a une valeur, le site est remarquablement situé. Je trouve scandaleux qu’un responsable américain du groupe vienne annoncer que le site est surdimensionné. On aurait pu en discuter avant, tenter d’attirer d’autres entreprises. La fermeture de Caterpillar illustre le comportement des capitalistes quand ils ne sont plus suffisamment contrôlés. Le capitalisme dérégulé enrichit de plus en plus une petite minorité, comme l’a montré Thomas Piketty. Car ce sont bien les actionnaires qui exigent des dividendes toujours plus généreux au détriment des travailleurs. Le capitalisme est peut-être le système économique le plus performant, celui qui produit le plus de richesse, mais cette richesse est de plus en plus concentrée (85 personnes possèdent autant que 3,5 milliards d’autres). Si on ne parvient pas à réguler ce capitalisme débridé, si on ne réussit pas à réduire les inégalités, il y aura, un jour ou l’autre, une révolution.

Sa biographie

 

PAR PHILIPPE MAYSTADT

 

Né en 1948, docteur en droit de l’Université catholique de Louvain, Philippe Maystadt est une figure marquante de l’ex-PSC (CDH). Il a été ministre de 1980 à 1998, dont dix ans aux Finances. Après un bref intermède comme président du PSC en 1998-1999, il prend en 2000 la présidence de la BEI, la Banque européenne d’investissement. Il y restera jusqu’en 2011. Depuis 2014, il est président de l’Ares (Académie de recherche et d’enseignement supérieur) et depuis 2015 du Cife (Centre international de formation européenne).

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