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Henry Lecoin, la guerre non merci.

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García VivancosJuan García Oliver, Louis Lecoin, Pierre OdéonFrancisco Ascaso et Buenaventura Durruti à Montjuïc (Barcelone) en mai 1931

"S'il m'était prouvé qu'en faisant la guerre mon idéal avait des chances de prendre corps, je dirais quand même non à la guerre. Car on n'élabore pas une société humaine sur des monceaux de cadavres."

Cette citation a été prononcée par Louis Lecoin qui a certainement été la plus belle figure de l’anarchie et du pacifisme de notre époque. Cet homme aussi combatif que généreux a passé douze longues années de sa vie dans les prisons françaises. Il connut le Dépôt, la Santé, Clairvaux, le Cherche-Midi, Poissy, Bicêtre, Albertville et plusieurs camps d’internement. À celui de Monge, en Auvergne, il sera employé à casser des cailloux en 1918. Il passera devant toutes les juridictions : correctionnelle, assises, tribunaux militaires, sans que jamais sa conscience d’homme libre et de réfractaire fléchisse devant le pouvoir. Durant toute son existence, il n’a cessé de lutter contre la guerre et l’esprit militaire.

Louis Lecoin est né le 30 septembre 1888 à Saint-Amand-Montrond (Cher), le Centre de la France. Il est issu d'une famille très pauvre, de parents illettrés : il ne posséde lui-même qu'un certificat d'études. Il devient tour à tour correcteur d'imprimerie après avoir exercé les professions de manœuvre, jardinier, cimentier et avoir été aussi mendiant. Il se lie avec une travailleuse des PTT, Marie Morand, jusqu'à la mort de celle-ci en 1956. Il sera par ailleurs très affecté par la disparition de sa compagne

Son irréductible insoumission se révélera dès les premières années de sa jeunesse. En octobre 1910, a 22 ans, il est incorporé et reçoit l'ordre avec son régiment d'aller casser une grève de cheminots. Il refuse en toute conscience, ce qui lui vaut 6 mois de prison pour "refus d'obéissance à l'intérieur de l'armée", par le conseil de guerre siégeant à Bourges le 15 novembre. Démobilisé en 1912, il se rend à Paris et devient, après avoir pris contact avec les milieux libertaires, secrétaire de la Fédération anarchiste communiste.

En octobre 1912, une quarantaine de jeunes militants libertaires refusent publiquement la conscription et se réfugient à l’étranger. La Fédération communiste anarchiste couvre de son sigle leur manifeste reproduit sur 2000 affiches et 80000 tracts, intitulé "Aujourd'hui insoumis, demain réfractaires, plus tard déserteurs". Louis Lecoin avec Pierre Ruff assument les poursuites judiciaires et le 14 novembre, Lecoin prononce de surcroît un discours appelant au sabotage de la mobilisation dans un meeting. Il est condamné le 19 décembre 1912 à cinq ans de prison pour "provocation au meurtre, à l'incendie et au pillage". Au cours de son existence, Louis Lecoin créera différentes publications :  Le Libertaire, Défense de l’Homme et Liberté.

Libéré en novembre 1916, il reçoit son ordre de mobilisation immédiat pour Bourges dans une section disciplinaire de l’armée. Il se réfugie alors chez l’anarchiste Georges Reimeringer non sans avoir adressé au gouvernement militaire de Paris une lettre dans laquelle il l’informe de son refus d’être incorporé. Insoumis, il ne se cache pas et fait montre au contraire d’une grande activité. Avec Pierre Ruff et Claude Content, ils rédigent un tract signé du Libertaire et intitulé « Imposons la paix ». Il le distribue seul à Belleville le 11 décembre, ce qui entraîne immédiatement son arrestation puis celle de ses deux camarades. Tous trois comparaissent le 5 mars 1917 devant la 10e chambre du Tribunal correctionnel pour "propos alarmistes" et sont condamnés : Lecoin et Ruff à un an de prison et 1 000 francs d’amende, Content à 6 mois de prison et 500 francs d’amende. En outre, Louis Lecoin est condamné 18 mois supplémentaires pour trouble à l'ordre public, sans même pouvoir s'exprimer. Il sera libéré en 1920, bénéficiant d'une grâce.

Par la suite, il va donner la mesure de son courage et de sa détermination, à l’occasion de deux affaires qui eurent un grand retentissement en France et dans le monde entier. Trois anarchistes espagnols, militants de la Confédération Nationale du Travail (CNT), syndicat anarchiste espagnol fondé en 1910. Ascaso, Durutti et Jover, ont quitté l’Espagne pour se réfugier en Argentine. De là, ils se rendent à Paris, dans le but de monter un attentat contre le roi d’Espagne Alphonse XIII, dont on annonçait la visite officielle en France. Appréhendés et inculpés de port d’armes prohibés, ceux qu’en Espagne on appelle les trois mousquetaires se trouvent aussitôt menacés d’extradition, l’Argentine les réclamant pour un assassinat à Buenos Aires dont on les accusait. Louis Barthou, le garde des Sceaux, était prêt à livrer les trois hommes. Lecoin constitue pour leur défense un Comité du droit d’asile. La Ligue des droits de l’homme est alertée. Edouard Herriot, saisit de l’affaire, fait surseoir à l’extradition. "La justice française mise en échec par une bande de voyous", titre la presse argentine. Pour éviter une interpellation à la Chambre, le gouvernement Poincaré préfére élargir les trois anarchistes espagnols.

L’autre grand combat mené par Lecoin – le mouvement en faveur de Sacco et Vanzetti – ne devait malheureusement pas connaître la même réussite : il eut beau remuer ciel et terre, les deux Italiens sont exécutés le 23 août 1927.

Lecoin devait trouver un moyen bien à lui de marquer sa réprobation. Quinze jours après l’exécution, "l’American Legion", regroupant les anciens combattants américains de la guerre 14-18, tient son premier congrès à Paris, au Trocadéro. Lecoin décide de tenter quelque chose à cette occasion, pour frapper l’opinion. Écoutons-le raconter lui-même son intervention : "L’envie me prend de troubler ce faux accord, de rompre cette harmonie superficielle, de rappeler aux congressistes qu’on a assassiné chez eux sans qu’ils en soient émus. Il va falloir tromper la surveillance des policiers qui me suivent depuis quelques temps et me guettent, la nuit, à l’entrée de mon jardin. Je partirai de ma demeure avant l’aube en enjambant fenêtre et clôtures, pour déboucher dans une rue parallèle à la mienne.

Me voici dans la salle du congrès. J’ai truqué pour y pénétrer. J’ai coupé mes moustaches. J’ai mis une paire de lunettes, je suis couvert de décorations et je suis muni de l’invitation officielle. La police, sur les dents, dévisage les arrivants. Des policiers haut gradés m’ont salué militairement au passage. Sans l’avoir cherché, je me trouve placé au milieu des délégués du Massachusetts, province où souffrirent et périrent Sacco et Vanzetti. Je tends le dos à l’idée que tout à l’heure ces forts gaillards vont exercer sur moi la vigueur de leurs muscles.

Le congrès va commencer. Le président de l’American Legion ouvre la bouche… Il va parler… Le silence est total… Alors je me lève et, par trois fois, d’une voix retentissante, je clame : Vivent Sacco et Vanzetti ! Stupeur à la tribune officielle. Dans la salle, curiosité seulement. Mes voisins ne cillent pas. On m’arrête." Embarras du préfet de police Jean Chiappe. Comment traiter pareil récalcitrant ? En attendant, Lecoin est envoyé à la Santé où il se retrouve en compagnie de Doriot, Marty et Duclos. Le juge désigné pense d’abord à le poursuivre pour port illégal d’uniforme et de décorations. Finalement, Lecoin est inculpé… d’apologie de meurtre ! Mais devant la pression de l’opinion et du fait de l’énormité d’une pareille accusation, Lecoin sera relâché une semaine plus tard.

En 1939, à la déclaration de guerre, Lecoin, âgé de cinquante et un ans, n’est plus mobilisable. Ses amis et lui décident alors de porter un grand coup. Ils rédigent un tract, le font signer, avant de l’imprimer clandestinement et de le répandre dans le public à 100 000 exemplaires. Plus de trente personnes sollicitées donnèrent leur signature à Paix immédiate parmi lesquelles Alain, Marcel Déat, Henri Poulaille, Marceau Pivert, Henri Jeanson, Jean Giono. Par la suite, plusieurs signataires allaient se désolidariser de Lecoin, souvent d’une manière indigne.

Arrêté et incarcéré, Lecoin faillit être passé par les armes, selon le désir d’Édouard Daladier. Après la débâcle de 1940, on évacue les prisonniers dans différents camps et Lecoin sera déporté en Algérie, à Bossuet. Enfin gracié, il est à Paris le 3 septembre 1941.

En 1948, paraît le premier numéro de Défense de l’Homme, revue mensuelle qu’il vient de créer. En décembre de la même année, Lecoin y fit paraître un article intitulé "Amnistie pour les nôtres, amnistie pour les leurs, amnistie pour tous". Condamnant les épurations sauvages de la Libération et les persécutions qui se prolongeaient, le vieil anarchiste réclame l’élargissement de tous les prisonniers, y compris les internés pour fait de collaboration. "Jamais, disait-il, je ne pourrai m’acharner sur l’homme blessé, sur l’homme à terre – se serait-il montré le plus haïssable alors qu’il se tenait debout." Son respect de la vie et de la liberté n’est pas à sens unique.

Toutefois, l’entreprise la plus extraordinaire que ce diable d’homme est parvenu à mener à bien, dans un effort héroïque, est sans conteste d’avoir réussi à obtenir l’élaboration et la promulgation du statut d’objecteur de conscience. Désemparé par la mort subite de sa compagne, il désespère. Aussi, c’est peut-être "pour se sauver lui-même", comme il l’avouera, qu’il prend la décision de se lancer dans une campagne pour que cesse l’emprisonnement illimité des objecteurs de conscience.

La défense des objecteurs commence au début de 1957. La loi ne sera promulguée que le 23 décembre 1963, après des péripéties dramatiques. Au moment où l’affaire est engagée, quatre-vingt-dix objecteurs sont incarcérés. Les plus nombreux étant des Témoins de Jéhovah. On compte deux athées, deux catholiques et deux protestants.

L’Alsacien Edmond Schaguéné, le plus ancien, totalisait déjà neuf ans de prison ! Louis Lecoin liquide tous ses biens afin de réunir l’argent nécessaire à la fondation d’un journal. Il reçoit une aide financière de quelques amis et plus de soixante-dix peintres (parmi lesquels Vlaminck, Bernard Buffet, Van Dongen, Atlan, Lorjou, Grau Sala, Kischka) lui font cadeau d’un tableau que Lecoin met en loterie. L’hebdomadaire Liberté peut ainsi paraître le 31 janvier 1958. Le Comité de patronage du Secours aux objecteurs de conscience ést composé des personnalités suivantes : André Breton, Ch.-Aug. Bontemps, Bernard Buffet, Albert Camus, Jean Cocteau, Jean Giono, Lanza del Vasto, Henri Monier, l’abbé Pierre, Paul Rassinier, le pasteur Roser, Robert Treno. Secrétaire général : Louis Lecoin. Secrétaire adjoint : Pierre Martin. Tous les députés reçoivent Liberté en service gratuit et une majorité favorable à un statut légal des objecteurs commence à se dessiner à la Chambre.

Le 15 septembre 1958, le ministre des Armées, anticipant sur l’éventuelle adoption d’un statut, décide de libérer les objecteurs ayant accompli cinq ans d’emprisonnement effectif, sans qu’on puisse de nouveau les appeler sous les drapeaux. Neuf objecteurs dont Schaguéné retrouvent ainsi la liberté. Mais l’affaire est loin d’être terminée.

Louis Lecoin, Alexandre Croix et Albert Camus se mettent au travail pour élaborer un projet de statut, à l’adresse du gouvernement. Leur projet cite un texte de 1793, dans lequel le Comité de salut public – bien qu’il soit difficile de taxer les Conventionnels de quelques excès de pacifisme – n’hésitait pas à reconnaître le droit à la non-violence chez les anabaptistes.

Toutefois, du fait de la conjoncture politique (guerre d’Algérie, malaise de l’armée) et d’une sourde opposition de certains politiciens, les choses traînent en longueur. Lassé des atermoiements et des faux espoirs, Louis Lecoin, âgé de soixante-quatorze-ans, commence une grève de la faim, le 1er juin 1962, après avoir adressé une lettre au président de la République. Cette grève de la faim  durera vingt-deux jours.

Pendant vingt-deux jours, le vieux libertaire refuse de se nourrir tant qu’il n’a pas la certitude du dépôt, par le gouvernement, d’un projet de loi sur les objecteurs. Son état de santé se dégrade, ses amis sont inquiets et de Gaulle lui-même confiera à son entourage : "Je ne veux pas voir mourir Lecoin."

Enfin, le 23 juin, le pacifiste, au bord du coma, est avisé que le gouvernement va déposer le projet de loi attendu depuis cinq ans. Le petit homme a triomphé de la pesanteur du pouvoir et du militarisme. L’Histoire retiendra qu’un statut des objecteurs de conscience aura été établi, en France, sous l’autorité du général de Gaulle. "il y a des généraux bien singuliers" aurait pu chanter l’ami Brassens. Bien sûr, le statut des objecteurs, passé au laminoir parlementaire, ne fut pas celui que Lecoin et les pacifistes avaient souhaité. Les amendements et les édulcorations du texte en diminuent considérablement la portée. Néanmoins, même si c’est une victoire à la Pyrrhus, le principe est désormais admis de cesser de traiter les objecteurs de conscience comme des délinquants. En 1964, un comité se forme pour demander que le Prix Nobel de la Paix soit attribué à Louis Lecoin, mais le vieil anarchiste se dévoua une fois de plus, en retirant sa candidature, pour ne pas diminuer les chances du pasteur Martin Luther King.

Lecoin meurt sur la brèche. Un an avant sa mort, secrétaire du Comité pour l’extinction des guerres, il adresse un télégramme de protestation au général Franco, au moment du procès de Burgos.

Le 21 juin 1971, un millier de personnes assistent à ses obsèques au Père-Lachaise, où il fut incinéré.

Ses amis ont lancé une souscription pour ériger un buste de Louis Lecoin. Il trône aujourd'hui à Saint-Amand-Montrond mais en dehors des murs de la ville, un peu à l'image de la trace qu'il laisse dans les mémoires...

Freddy Guidé

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