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12/06/2016

Libres propos : « Louis Michel et le temps des colonies : ou comment le grand humaniste justifie l’usage de la chicotte et les mains coupées! »

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Les récents propos de Louis Michel, ami autoproclamé de l’Afrique, sur Léopold II et son entreprise de colonisation du Congo, constituent un exemple manifeste de la haute opinion des classes dominantes occidentales sur leur œuvre émancipatrice vis-à-vis des peuples colonisés. Dans un entretien à l’hebdomadaire « P Magazine » repris en partie par « Le soir » en ligne(1), il puise dans les poncifs récurrents des nostalgiques de l’époque coloniale : « Les Belges ont construit le chemin de fer, des écoles et des hôpitaux et mis en marche la croissance économique ».


Il va jusqu’à nous partager une très sentencieuse voire messianique envolée : «  « Mais à un moment -et ça, on ne peut dire le contraire- la civilisation est arrivée »… Dans la bouche d’un homme de droite, ce genre de considérations n’est pas de nature à surprendre. Toutefois, j’avais tendance à identifier Louis Michel comme étant porteur de convictions humanistes sincères. Sur la question du conflit israélo-palestinien, avec une approche principalement humanitaire, il avait tenu la dragée haute face à des propagandistes zélés de l’État d’Israël comme Joël Rubinfeld sur certains plateaux télés ou Viviane Teitelbaum en interne MR. Il semble que le sort des malheureuses victimes des exactions perpétrées sous le joug colonial suscite moins d’émotion dans le chef de l’ancien Ministre des Affaires Étrangères.

La position de Louis Michel sur le Congo belge s’aligne fidèlement sur celle du roi Baudouin et du Gouvernement belge de l’époque de la fin de la colonisation. En pleine commémoration des cinquante ans de l’indépendance, il est particulièrement instructif d’y revenir. Le début du discours que le souverain prononça le 30 juin 1960 dans ce qui s’appelait encore Leopoldville est assez révélateur du manque de regard critique envers l’action de Léopold II au Congo : «   L’indépendance du Congo constitue l’aboutissement de l’œuvre conçue par le génie du Roi Léopold II, entreprise par lui avec un courage tenace et continuée avec persévérance par la Belgique. Elle marque une heure décisive dans les destinées non seulement du Congo lui-même, mais je n’hésite pas à l’affirmer, de l’Afrique tout entière. » Louis Michel s’est sans doute construit son opinion éclairée sur les réalisations des colonisateurs belges en parcourant ledit discours : « Le Congo a été doté de chemins de fer, de routes, de lignes maritimes et aériennes qui, en mettant vos populations en contact les unes avec les autres, ont favorisé leur unité et ont élargi le pays aux dimensions du monde. Un service médical, dont la mise au point a demandé plusieurs dizaines d’années, a été patiemment organisé et vous a délivré de maladies combien dévastatrices. Des hôpitaux nombreux et remarquablement outillés ont été construits. L’agriculture a été améliorée et modernisée. De grandes villes ont été édifiées et à travers tout le pays les conditions de l’habitation et l’hygiène traduisent de remarquables progrès. Des entreprises industrielles ont mis en valeur les richesses naturelles du sol. L’expansion économique a été considérable, augmentant ainsi le bien-être de vos populations et dotant le pays de techniciens indispensables à son développement ». Bwana Kitoko, surnom donné au chef de l’état par certains colonisés, n’eut même pas le bon goût d’épargner à l’assistance un couplet paternaliste : « C’est à vous, Messieurs, qu’il appartient maintenant de démontrer que nous avons eu raison de vous faire confiance ».

Louis Michel aurait mieux fait de s’intéresser davantage à la réplique de Patrice Lumumba qui indisposa ses anciens maîtres en prenant la parole après Baudouin 1er : « Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu’à un noir on disait « Tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « Vous » honorable était réservé aux seuls blancs ? Nous avons connu nos terres spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort, nous avons connu que la loi n’était jamais la même, selon qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou  croyances religieuses : exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort même. Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les blancs et des paillotes croulantes pour les noirs : qu’un noir n’était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens, qu’un noir voyageait à même la coque des péniches au pied du blanc dans sa cabine de luxe. Qui oubliera, enfin, les fusillades où périrent tant de nos frères, ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient pas se soumettre à un régime d’injustice ».

Vraisemblablement, Patrice Lumumba paya de sa vie l’outrecuidance qu’il a eu en dénonçant publiquement l’ignominie de la colonisation. Aujourd’hui, il importe d’avoir une analyse lucide et sereine de ce qu’a été la présence belge au Congo. Un devoir de mémoire s’impose à nos dirigeants quant aux crimes commis tant par les soudards de Léopold II que par les armées régulières belges au Congo. Visiblement, Louis Michel, d’ordinaire si volontaire pour exiger le respect du droit international, a du mal à dépasser un certain chauvinisme (pour ne pas dire un suprématisme certain) quand il s’agit d’évoquer l’histoire coloniale.

(1)http://www.lesoir.be/actualite/belgique/2010-06-22/congo-louis-michel-prend-la-defense-de-leopold-ii-777638.php

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