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14/04/2016

LES MALGRÉ-NOUS EN BELGIQUE

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Dans un récent article de "Nouvelles", une journaliste française évoquait les "malgré-nous", ces citoyens français d'Alsace ou de la Meuse devenus Allemands par l'annexion de leur département par le IIIè Reich en 1940. Les jeunes gens en âge de combattre  furent enrôlés malgré-eux dans la Wehrmacht. Certains moururent au combats.


Chez-nous en Belgique, les "malgré-nous" sont absents de nos livres d'histoire. Et pourtant, la partie germanophone du pays a, elle aussi, été annexée par le  IIIè Reich en 1940. Mais comment se fait-il que ses habitants parlent allemand ?

Petit détour par l'histoire. En1795 Les habitants des Cantons de l'Est sont essentiellement wallons et francophones. Les Révolutionnaires français, qui sont bien accueillis par la population, font de la principauté de Stavelot-Malmédy le département de l'Ourthe qui s'étend jusque dans la Sarre de l'actuelle Allemagne. En 1815, après la défaite de Napoléon, le traité de Vienne dépèce l'empire napoléonien et la Prusse s'approprie les Cantons de l'Est. Les habitants de Stavelot-Malmédy et Saint-Vith et les communes des trois arrondissements sont désormais prussiens jusqu'en 1918.

Les habitants des communes des Cantons de l'Est parlent exclusivement français et wallon. Les débats communaux ont lieu en français sans que cela ne pose problème. Le Bourgmestre Jean-Georges Delvaux, nommé par les Français en 1801 exercera son mandat Jusque en 1822. On parle d'ailleurs de Wallonie prussienne. Mais en 1862, l'arrivée au pouvoir du chancelier de fer, Otto Von Bismarck, va changer la donne. Ce personnage éprouve une aversion profonde vis-à-vis du monde latin. Il hait particulièrement les francophones et en 1876 met en place une germanisation forcée des minorités. Dorénavant, les conseils communaux se dérouleront exclusivement en allemand ainsi que tous les rouages de l'état prussien. La rédaction de P. V et décrets seront eux aussi germanisés. L'école n'échappera pas à la règle, les instituteurs qui  ne manient pas la langue de Goethe  sont remplacés par des enseignants prussiens. C'est un véritable rouleau compresseur allemand qui s'abat sur les habitants des  Cantons de l'Est.

En 1919, suite à la défaite allemande, les alliés signent le Traité de Versailles, et proposent à la Belgique de lui restituer les Cantons de l'Est. Après un référendum au sein de la population concernée, ils demeureront sous administration provisoire belge et ne pourront pas voter aux élections législatives. En 1925, ils ne deviendront pas tout à fait belges, puisque nombreux ne le sont pas par naissance et donc susceptibles  d'être déchu de leur nationalité. D'ailleurs à  la fin des années 30, des tribunaux prononceront des  déchéances de nationalité à l'encontre de militants autonomistes.

En 1940 ; nouveau coup de théâtre ! Hitler envahit la Belgique. Il annexe les Cantons de l'Est au IIIè Reich. Le décret du Führer du 23 septembre 1941 font des habitants des Allemands à part entière et les hommes en âge de combattre seront enrôlés de gré ou de force dans  la Wehrmacht. On ne les appellera d'ailleurs pas des "malgré-nous" à l'instar des Alsaciens et des Mosellans, on les désignera sous le terme "Zwangssodaten". Mais c'est chou vert ou vert chou !

Ils seront 8 000 conscrits à combattre sous l'uniforme allemand. 3 400 ne reviendront pas.  La plupart tués ou disparus lors du siège de Stalingrad. A la fin de la guerre, une dure  répression de collaboration s'abat sur les habitants des  Cantons de l'Est. Des dossiers d'instruction sont menés afin d'instruire des procès pour collaboration avec l'ennemi !

Serge Demoulin, talentueux comédien a écrit LE CARNAVAL DES OMBRES, une évocation de ce passé douloureux

nouvelles du progrès,malgré nous,cantons rédimés,stavelot,malmédy,st vithUn acteur brillant, Serge Demoulin, s'est essayé à l'écriture pour conjurer un passé douloureux : un "Boche", sommeille en lui. Le carnaval de Malmedy, lui permet d'aborder le passé familial et celui d'un coin oublié de Belgique: les cantons "rédimés", Eupen, Malmedy, St Vith.

Ah les "cantons rédimés", enfouis dans nos livres d’histoire ! Ces fameux petits patelins sympas, aux confins de la Wallonie et de l’Allemagne, du côté d’Eupen /Malmedy surtout fameux pour leur sens de la fête et leurs carnavals printaniers. Ils cachent pourtant de sombres histoires de "collaboration" ces petits bouts de terre, donnés à la Belgique après la première guerre mondiale et annexés par Hitler en 1940. C’est que, passer de 1918 à 1940 de l’Allemagne à la Belgique et vice-versa, ça laisse des traces même si les tabous rendent les pères, oncles et grands-pères peu bavards.

Serge, natif de Waimes près de Malmedy, s’est un jour fait traiter de Boche à Bruxelles et s’est mis à traquer la vérité sur certains membres de sa famille …et de sa région grâce au témoignage d’un enrôlé de force. Il n’en sort pas un réquisitoire mais un carnaval de vérités surgies des libations carnavalesques. Mais le fond de son "histoire" est solide et sans didactisme. Passant du rire et du guignol à la gravité, Serge -écriture et jeu- nous apprend le refoulé de nos manuels scolaires: l’annexion, en 1940, des fameux cantons par l’Allemagne nazie qui crée une tout autre situation que dans  la Belgique "occupée". Citoyens allemands, sous un régime nazi, les habitants des cantons sont enrôlés, sans discussion possible, sur le front de l’Est, "ça va de soi". Si résister, en Belgique ou en France, était possible, mais pas tellement pratiqué avant 1943, que dire quand vous êtes "citoyen allemand"? Et que faire, pendant la bataille des Ardennes, fin 1944, quand, d’un jour à l’autre un village passe du côté allemand ou allié?

Le récit de Serge Dumoulin nous plonge dans ces contradictions, d’abord dans une franche ambiance de carnaval wallon, avant de s’épaissir progressivement sans jamais verser dans le drame. Maîtrisant tous les registres du récit, jouant de nombreux personnages, avec humour tendresse mais sans complaisance familiale, Serge, aidé par le regard aigu de Michael Delaunoy, varie les rythmes et garde le plus dur à distance, avec une franchise pleine de délicatesse. A la différence de la mode de l’autobiographie complaisante, on a ici un morceau d’histoire familiale…et d’Histoire tout court, délivré par les moyens classiques de la comédie et de la distanciation naturelle qu’elle permet. Une belle réussite que ce «one man show» qui fait surgir, en douceur  les mauvaises ombres  d’une Histoire de Belgique méconnue.

Freddy Guidé

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