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09/05/2015

9 mai 1945: une leçon historique "sans précédent pour les Russes

 

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A la veille de la commémoration du 9 mai 1945 en Russie, l’historien russe Alexandre Bubnov livre son analyse sur les polémiques historiques et géopolitiques autour de la Grande Guerre patriotique.

Alexandre Yourevitch Bubnov est politologue, chercheur à l'Université d'Etat de Sciences Humaines de Moscou, et spécialiste de l'histoire politique de la Russie moderne. Il répond à Russie Info dans le cadre de la commémoration des 70 ans de la Victoire sur l’Allemagne nazie.


RUSSIE INFO : Que représente aujourd’hui pour les Russes la commémoration de cet évènement ?

Alexandre Yourevitch Bubnov : La guerre de 1941-1945 est à la fois l’évènement le plus important, le plus glorieux et le plus terrible de l’histoire russe.

Peut-être un jour, quelque chose pourra dépasser la force et l'ampleur de la Grande Guerre patriotique, mais pour le moment il est une leçon historique sans précédent. Tout d'abord, le degré d'implication du peuple dans les hostilités est immense : l'armée a rassemblé plus de 36 millions de personnes ; un territoire qui regroupait la moitié de la population soviétique avant la guerre a été occupé par les allemands et le reste du pays a été transformé pendant trois ans en un vaste camp militaire. De plus, les données les plus récentes parlent d’environ 27 millions de morts militaires et civils (il n’y a toujours pas de chiffres définitifs). La population de l'Union soviétique avant la guerre comptait environ 160 millions de personnes. Cela signifie que dans chaque famille, quelqu'un se battait ou quelqu'un mourait. Jusqu’à aujourd’hui encore, les conséquences de ces pertes énormes se font sentir et certaines générations sont beaucoup plus nombreuses que les autres. La mémoire de la guerre est non seulement une mémoire historique, elle est une mémoire vivante.

Sur le plan de l'histoire et de la politique, le Jour de la Victoire est aussi la seule fête nationale incontestée. La Russie prérévolutionnaire, comme l'ensemble de l'histoire russe, son identité, ses traditions, a été largement effacée par la période soviétique, période qui est aujourd’hui à son tour dénoncée et discréditée. Que reste-t-il alors aujourd’hui pour les Russes ? Seulement une Grande guerre et sa Victoire. Ceci est la base de notre identité après l'effondrement du communisme. Ce jour de fête contient un énorme capital symbolique. La victoire et les victimes de cette guerre ont réconcilié "blancs", "tsaristes", "rouges" et "révolutionnaires", comblant ainsi la faille causée par la guerre civile. La guerre a été une sorte de «crash test» du peuple et de l'Etat, une épreuve de force et un exemple d'efficacité. C'est pourquoi l’expérience de cette guerre va inspirer encore très longtemps les historiens et les politiques, les représentants des élites et les simples gens. La guerre a donné beaucoup de grandes leçons, comme celle d’un état menant pour sa survie une guerre meurtrière contre un adversaire puissant, comme celle d’une société écrasée par la discipline totalitaire et vivant à la limite de ses forces. La génération de la guerre ressemble à une grande famille.

RUSSIE INFO : Au cours des époques, quelle place a été donnée à cette fête du 9 mai ? Quels vont être les moments forts de cette commémoration ?

Alexandre Yourevitch Bubnov : Bien sûr, l’évènement numéro un sera le défilé militaire sur la place Rouge à Moscou (et dans des dizaines de villes). Ce défilé de la Victoire a eu lieu pour la première fois le 9 mai 1945. Ce fut un événement unique, solennel et symbolique. Encore jeunes et pleins des forces, les anciens combattants, les vainqueurs d'Hitler, ont jeté au pied du Mausolée de Lénine, les étendards de l’Allemagne nazie défaite. Puis, il n’y eut plus de défilé pendant 20 ans, et seulement en 1965, Brejnev le remit au goût du jour, en en faisant un événement annuel. Car, la génération des soldats qui ont connu la guerre avait alors rapidement commencé à disparaître et par ce jour férié, par ces nouveaux rites, on pouvait ainsi reconnecter les nouvelles générations à l'Histoire. La commémoration de la Victoire est devenue ainsi un important symbole de l'unité du peuple soviétique, bien que la fête majeure restât toujours à cette époque le 7 novembre, le jour de la Révolution d’octobre. En 1991, il y eut une pause temporaire, liée aux troubles politiques de la Russie postsoviétique. Et en 1995, la tradition fut restaurée, dans un nouvel aspect. Le jour de la Victoire est devenu alors une tradition politique nationale, la fête de l'unité du peuple russe.

Comment ce jour est-il célébré ? Tout d’abord, autour des mémoriaux militaires de Russie, les écoliers féliciteront les vétérans vivants, en leur offrant fleurs et cadeaux. Toute la journée, dans les rues, de la musique militaire de ces années-là sera jouée. Un grand feu d'artifice clôturera la journée dans la plupart des villes. Des panneaux avec les portraits des héros sont affichés partout dans les rues, sur les voitures et les motocross. Sur Internet, des vidéos ciblent le jeune public. Le gouvernement et la société civile en Russie travaillent ainsi ensemble pour créer une nouvelle religion civile qui unira la nation à la place du communisme.

RUSSIE INFO : Dans le contexte de tensions en Ukraine, la plupart des dirigeants occidentaux ont refusé de participer à cette commémoration. Quelle en est pour vous l’implication politique ?

Alexandre Yourevitch Bubnov : Il n’y aura pas de graves conséquences. Pour les pouvoirs russes, c'est surtout un test géopolitique de l’attitude des différents pays envers la Russie. Il apparaît désormais clairement qui est allié, qui est concurrent ou qui est simplement attentiste, mais rien de totalement nouveau. Il est certain que la crise ukrainienne a révélé une très forte divergence de points de vue sur les limites acceptables des actions et les sphères d'influence de l'Union européenne et de la Russie. En Russie, on considère comme inacceptables les démarches occidentales ayant conduit à la sortie « révolutionnaire » de l’Ukraine de la sphère d’influence russe. De leur côté, la Communauté européenne et les États-Unis ne donnent aucune légitimité aux événements en Crimée et au Donbass. Ceci est un désaccord grave qu’on ne peut pas éluder. Il est naturel que ce conflit impacte tout le spectre des relations entre les pays, y compris la célébration commune des dates symboliques.

Mais il y a un aspect du problème plus profond. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la perception de cet événement par les pays de la coalition antihitlérienne est significativement différente (sans mentionner ici les anciens alliés de l'Allemagne nazie). Les États-Unis ont toujours considéré leur contribution à la victoire sur l'Allemagne comme cruciale et ont diffusé activement ce point de vue à leurs alliés sur le continent. L’Allemagne, pour des raisons évidentes, ne sera jamais enthousiaste pour fêter sa défaite (malgré toutes les réserves qu’elle a sur le régime nazi de l’époque). En Europe de l'Est, trop de pays ont été les alliés d'Hitler et affirment maintenant que l'arrivée de l'Armée rouge n’a pas changé grand-chose, un régime d'occupation remplaçant l'autre. Logiquement, avec une telle approche, ils n’ont rien à faire à Moscou le 9 mai. En Pologne, la liste des revendications historiques contre la Russie est encore plus longue, et remonte à la partition du pays à la fin du XVIII e siècle. On peut ainsi continuer longtemps. Mais il n’y a pas que ces pays dont il faudrait parler. On peut évoquer la Grèce, où la guérilla communiste s’est battue pendant trois ans contre les Allemands, puis autant pendant la guerre civile contre les forces «pro-britanniques ». Il y a aussi le corps d’armée tchécoslovaque sous le général Ludwig Svoboda qui s’est battu aux côtés de l'Armée rouge. Puis la Serbie, qui s’est opposée à Hitler en avril 1941, et qui, au prix de sa destruction, a permis de stopper pour deux mois l'attaque contre l'Union soviétique. La victoire sur l'Allemagne nazie a suscité des controverses entre les anciens alliés et on ne peut les ignorer.

Mais on peut évoquer la possibilité que cette révision historique du rôle de l'Union soviétique dans la victoire sur le fascisme ait des conséquences négatives. On peut voir ainsi comme un signal la renaissance des forces néo-nazies auxquelles nous assistons maintenant en Ukraine. On sape désormais la mémoire, les victimes communes et la lutte commune et dès lors, la perspective d’un nouveau conflit européen cesse d'être impossible.

RUSSIE INFO : Comment à votre avis le peuple russe considère ce refus ?

Alexandre Yourevitch Bubnov : Je tiens à souligner le caractère primordial de ces festivités pour la majorité des Russes et ceci ne doit pas être négligé par un observateur étranger. Dans les familles, où "les grands-pères" faisaient la guerre, luttaient, mouraient ou revenaient victorieux, c'est la célébration de «la mémoire vivante». Les statistiques et mes propres observations m’amènent à penser que ces familles constituent la majorité. Toute analogie est hypothétique, mais la réponse sera proche si vous demandez aux juifs sans lien avec le pouvoir comment ils considèrent la mémoire des victimes de l’Holocauste. Et on peut aussi poser cette question aux Arméniens, sur la mémoire du génocide arménien par l'empire Ottoman. A la différence près que s’agissant la Grande Guerre patriotique de Russie, les victimes ont été immédiatement rachetées par la victoire de leur pays.

Ainsi, les Russes sont particulièrement sensibles lorsque les sacrifices consentis par notre peuple pour la destruction du fascisme commencent à être niés. Et l’ingratitude crée du ressentiment. La défaite de l'URSS en 1941 aurait signifié non seulement la destruction et l'asservissement du peuple russe, mais aussi de tous les autres peuples qui n’étaient pas présents sur la liste "aryenne" d'Hitler.

RUSSIE INFO : Aujourd’hui le rôle de l’URSS dans la guerre (en particulier, le pacte Molotov –Ribbentrop, pacte de non-agression germano-soviétique signé en 1939, et les invasions qui ont suivi) n’est pas vu de la même façon que l’on se place du point vue russophile ou russophobe. Ces oppositions sont aujourd’hui exacerbées par le conflit en Ukraine. Où est la vérité ?

Alexandre Yourevitch Bubnov : Dans cette affaire, chaque Etat a sa propre vérité. Mais il est possible de donner une image objective, en s’éloignant des préférences politiques. Qu’est-ce qui a conduit à la tragédie de la Seconde Guerre mondiale? La réponse la plus largement admise est une longue chaîne d'erreurs et la méfiance mutuelle entre les pays et leurs dirigeants. La plupart des gens ne remettent pas en doute le fait qu'Hitler aspirait à la revanche après la Première guerre mondiale, et c'est pour cela que son régime agressif portait en lui la menace d’une grande guerre. Et pour éviter cette guerre, seule une action concertée par la Grande-Bretagne, la France et l'Union soviétique aurait pu freiner le régime hitlérien. Contrairement à la Première Guerre mondiale, l'Allemagne, au tout début du second conflit, était nettement plus faible que les trois puissances rassemblées, de sorte que la nouvelle Entente, si elle s’était enclenchée, aurait pu empêcher l'agression allemande, provoquant une défaite rapide du régime fasciste, et ainsi son effondrement.

Pourquoi l’Entente 2.0 n’a pas fonctionné? Je voudrais me concentrer sur deux points. Premièrement, les intérêts égoïstes nationaux et la méfiance entre les pays ont sapé la sécurité collective. La Grande-Bretagne et la France ne faisaient pas confiance à l'Union soviétique communiste, non sans raison, le soupçonnant de plans de «communisation» de l'Europe. En Russie soviétique, le souvenir de l'intervention étrangère pendant la guerre civile était encore frais, et le gouvernement soviétique croyait sérieusement dans une possible alliance des puissances «impérialistes» en vue d'étouffer le régime soviétique. Deuxièmement, toutes les parties ont cherché à éviter la répétition des scénarios désastreux de la Première guerre mondiale. La France ne voulait pas la guerre sur son territoire avec des morts à grande échelle et la destruction. Le Royaume-Uni comptait attirer l'agression allemande vers l'Est, et ainsi « faire d’une pierre deux coups ». Après l'accord de Munich, suivi en mars 1939 par l'occupation totale de la Tchécoslovaquie et l'absence totale de réaction en France et en Angleterre, Staline a décidé d’agir. Il est difficile de dire ce qu'il pensait vraiment car il n'a pas laissé de mémoires à la différence de Churchill. On peut supposer qu'il a considéré la politique d’apaisement des pays occidentaux vis-à-vis d’Hitler, comme une tentative de pousser l'Allemagne vers une attaque sur l'URSS. Il a décidé de casser le «jeu» de la Grande-Bretagne, de s’entendre avec Hitler et de rester loin du conflit imminent.

On peut dire que tous les pays (excepté l'Allemagne en pleine crise suicidaire) aspiraient à se trouver dans la position du « troisième larron », c’est-à-dire entrer dans la guerre le plus tard possible en évitant les victimes et en choisissant le clan des vainqueurs. Le pacte Molotov-Ribbentrop ne dépassait pas les limites des convenances diplomatiques de l’époque, beaucoup d’autres ont eu les accords semblables avec l’Allemagne (la Pologne par exemple). Mais il y avait sans aucun doute dans l’accord un protocole secret avec le partage des autres pays dans leur dos. Qui pourrait condamner Staline pour cet accord maintenant en Russie? D'une part, Staline protégeait les intérêts de la Russie comme il les voyait, il voulait répondre à la menace germanique, ce qui était raisonnable. Par la conquête des territoires en Pologne et des pays Baltes, Staline intensifiait le tampon entre l'Allemagne et la Russie et c'était raisonnable aussi. Ces conquêtes ont joué un rôle partiel dans l'échec du plan «Barbarossa», opération éclair d’invasion de l'Union soviétique. Ainsi, Hitler n’a pas pu prendre Moscou avant le début de l'hiver 1941.

Mais il y a une autre vérité. Staline n'a pas pu anticiper l'attaque de l'Allemagne sur l'URSS. Toutes les victimes, toutes les destructions qu'il tentait d'éviter, sont retombées entièrement sur le peuple soviétique. Ainsi voilà ce que l’on peut reprocher Staline : A-t-il choisi la bonne stratégie ? Peut-être aurait-il mieux valu attaquer Hitler en Pologne en septembre 1939, et peut-être la France ainsi n’aurait pas été envahie et l'armée britannique serait restée sur le continent. Par comparaison, le dernier tsar russe, Nicolas II, a été critiqué pour avoir mené la Russie a la guerre, afin d’aider la France, et a finalement perdu son empire, et avec lui, la vie. Mais en aidant les alliés, il s’aidait aussi lui-même et cela est aussi la vérité. Ne faut-il pas toujours agir de cette façon? Telle est la question, que je laisse ouverte : Staline aurait-il pu changer le cours de l'histoire du monde et réduire le nombre de victimes s’il avait en 1939 soutenu la Pologne, au lieu d’attendre?

RUSSIE INFO : Y a-t-il aujourd’hui, au-delà des discussions idéologiques, d’autres débats historiques de fond sur la Grande Guerre patriotique ?

Alexandre Yourevitch Bubnov : Je dirai qu'aujourd'hui, le débat historique sur la Grande Guerre patriotique connaît un renouveau. La censure idéologique a été levée, une partie importante des archives soviétiques est désormais ouverte aux chercheurs, et grâce aux nouvelles technologies de l'information, elles sont devenues disponibles ainsi que les archives allemandes. Cela a ouvert un espace énorme pour les amateurs d'histoire. Si, avant, la guerre était étudiée principalement selon le canon affirmé par le parti communiste, maintenant toutes ces anciennes estimations subissent l'analyse comparative. Beaucoup discutent des plans de batailles concrets et examinent en profondeur les causes des victoires et des défaites. Nous comprenons beaucoup mieux maintenant ce qui a amené l'Armée rouge au désastre en 1941, et ce que lui a permis, en fin de compte, de retourner la marche de la guerre à son profit. Aujourd'hui, à la base des documents d'archives, se défait la mythologie soviétique, ainsi qu'antisoviétique, apparue dans les années 80-90. Parmi les mythes antisoviétiques démasqués récemment, il y a par exemple toute la représentation des «horreurs» qui étaient supposées se passer dans l'Armée rouge, avec des régiments qui allaient au combat avec un fusil pour trois soldats, poussés par les coups des troupes du NKVD (comme, par exemple dans le célèbre film hollywoodien « Stalingrad »).

De plus, à la période soviétique, les comparaisons chiffrées de l'efficacité de la Wehrmacht et de l'Armée rouge étaient mal vues. Les amateurs d'histoire russes ont ainsi été choqués quand il fut avéré que les as de l’aviation allemande étaient beaucoup plus forts en nombre d'avions soviétiques abattus (le meilleur as allemand, Eric Hartmann avait abattu 352 avions soviétiques tandis qu’Ivan Kozhedub, le grand as de l’armée soviétique, 62 avions). Après la multitude de discussions, les historiens ont découvert des détails curieux et inédits de l'utilisation de l'aviation par les adversaires. Il se trouva que les Allemands dans l'aviation de chasse misaient sur l’élite, peu nombreuse, bien préparée, et orientée pour l'essentiel vers les résultats personnels.

En Union soviétique, on avait choisi une autre voie : l'aviation massive, avec l’abaissement inévitable du niveau moyen, orientée vers le soutien des troupes terrestres. Ces deux approches se sont heurtées sur le champ du combat. Les Allemands, stimulés par leurs fantastiques palmarès personnels, détruisaient ainsi facilement les pilotes soviétiques nombreux mais inexpérimentés, mais ils n'ont pas pu assurer le soutien constant à l'infanterie et aux tanks. Cela a commencé à se faire sentir particulièrement dans la deuxième moitié de la guerre et a amené au final la Wehrmacht à la catastrophe. S'est confirmée ainsi cette sagesse ancienne que dans les jeux d’équipe, la recherche du résultat personnel peut amener son équipe à la perte.

RUSSIE INFO : Dans le cadre du conflit actuel avec l’Ukraine, la guerre contre le fascisme, idéal de la Grande Guerre patriotique, est très utilisée par la rhétorique russe. Peut-on faire réellement des liens avec le conflit actuel, ou sont-ils artificiels ?

Alexandre Yourevitch Bubnov : Je ne suis pas contre les comparaisons, si nous les considérons comme un divertissement intellectuel, comme un jeu de l'esprit. Toute comparaison est significative dans une mesure plus ou moins grande. L’essentiel est de ne pas tomber dans le piège d’une propagande quelconque, de ne pas succomber à la fausse analogie. Je pense que dans le cas de l'Ukraine, les médias russes vont dans la mauvaise direction. En Ukraine, nous n’avons pas affaire au fascisme mais à un phénomène nouveau qui naît sous nos yeux, le nationalisme ukrainien. La partie radicale des nationalistes porte les signes des unités SS ukrainiennes qui ont combattu au côté d’Hitler et se montre fière de cette continuité. Vont-ils être en mesure de gagner de l'influence au gouvernement, on le verra dans la suite des événements. Ce qui est important, c’est que le nationalisme ukrainien s’est construit jusqu'à récemment selon la formule «l'Ukraine n’est pas la Russie» (je rappellerai que c’est aussi le titre du livre du deuxième président de l'Ukraine, Léonid Kouchma). Et maintenant, en rapport avec les événements connus, le langage devient «l'Ukraine est l’anti Russie».

Ce positionnement, dans un territoire si proche de nous, présente dans un futur accessible une source constante des problèmes pour notre sécurité nationale. En outre, les autorités ukrainiennes poursuivent activement une politique de désoviétisation, y compris concernant la mémoire de la guerre. Pour faire contrepoids aux héros soviétiques, ils introduisent un nouveau culte aux nationalistes ukrainiens qui ont combattu pendant la guerre que ce soit avec l'Allemagne ou avec l'URSS. Le leader des nationalistes radicaux Stepan Bandera est devenu un nouveau symbole de l'Ukraine. Pour l'opinion publique russe, Bandera et les nationalistes ukrainiens de l'OUN et de l'UPA sont complices des nazis qui ont semé la terreur parmi les citoyens vivant en territoire soviétique occupé par les Allemands. Par conséquent, les supporters de l’Euromaïdan sont souvent dépeints dans nos journaux comme nazis et ceci, par mesure de simplicité. Mais cela est une conséquence de cette guerre de symboles et des interprétations qui sont faites.

RUSSIE INFO : En France, l’heure est plutôt à la repentance face à certaines parties de son histoire. En Russie, assiste-t-on aujourd’hui au contraire à un mouvement de valorisation de son histoire ?

Alexandre Yourevitch Bubnov : L'histoire récente de la Russie depuis 1985 peut être divisée en deux étapes fondamentalement différentes en ce qui concerne la mémoire historique de la société. Dans la première phase, sous la perestroïka et jusqu’au début des années 2000, a dominé une approche critique et révisionniste de l'histoire. Cette approche est liée à la crise de l'idéologie communiste suite à la chute de l'URSS. Au cours de cette campagne antisoviétique, les historiens et journalistes ont raillé et dénoncé tous les mythes du temps soviétique, depuis la personnalité de Lénine jusqu'à la version officielle de la guerre. Puis le révisionnisme s'est répandu à toute l'histoire russe. Cette tendance critique a coïncidé partiellement avec l’Europe, mais en Russie, comme d'habitude, tout s’est fait dans la démesure.

Dans le contexte de déclin économique, la vision noire de l’histoire a alimenté le pessimisme dans la conscience publique : dans le pays, tout était, est et sera mauvais et dans le futur, rien ne changera pas. Il est naturel qu'avec le temps il y a eu une réaction inverse. La société s'est blasée du "négativisme", s'est fatigué des révélations continues, et est devenue en demande d'idéalisation et de glorification de son histoire. C’est ce que nous observons maintenant en Russie. Il reste comme des petits îlots intacts : des personnalités éminentes, des succès nationaux indiscutables, autour desquels on recolle cette nouvelle image de l'histoire russe. C’est ce que l'éminent historien français Pierre Nora appelait "les lieux de mémoire". Comme par exemple, la figure du prince Alexandre Nevsky et bien sûr, la victoire dans la Grande Guerre patriotique. Il me semble qu'avec le temps les analyses extrêmes se dévaloriseront mutuellement et finalement apparaîtra une image objective de notre histoire.

Claire Dufay.


 

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