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17/11/2014

Quand les Grecs empruntaient aux dieux

nouvelles du progrès,emprunts,dieuxLes empires de l'Antiquité avaient aussi, déjà, tendance à trop dépenser. Surtout lorsqu'il fallait faire la guerre. Athènes imagina alors de s'endetter en prélevant dans les trésors des sanctuaires...


C'est Thucydide qui le raconte. On est en 409 avant Jésus-Christ. Athènes, à la tête de la puissante ligue de Délos, affronte depuis une vingtaine d'années la ligue du Péloponnèse, formée autour de Sparte. Cette dernière occupe désormais le dème - division administrative – de Décélie, à une vingtaine de kilomètres de la cité, entravant sérieusement l'exploitation des mines d'argent du Laurion, dont l'Attique tire sa capacité monétaire. Reste une possibilité pour continuer les combats.


Périclès l'avait évoquée dès le début du conflit : toucher au trésor des dieux - les offrandes, les objets sacrés. Et même l'or revêtant la statue d'Athéna, un pactole entièrement amovible qui pèse pas moins de 40 " talents " (soit l'équivalent d'une tonne d'argent).


L'inventaire des objets sacrés du Parthénon garde les traces de cette ponction. Et aussi de la reconstitution du trésor, menée à chef malgré la défaite essuyée en 404. Plusieurs indices indiquent aussi que cette façon de faire n'a rien d'exceptionnel : les comptes du sanctuaire de Délos entre 314 et 166 sont ainsi parvenus jusqu'à nous. Ils gardent la trace d'emprunts réguliers de la cité dont il dépend et des remboursements afférents, régulièrement versés même lorsqu'un nouvel emprunt est en cours.


La ville emprunte pour acheter du grain, pour dresser des fortifications contre les pirates étrusques, pour faire des dons à des cités ou à des rois amis, etc. Et le sanctuaire, alimenté en offrandes des fidèles bien au-delà de ce que nécessitent son entretien et l'organisation des cérémonies dont il est le centre, a de quoi faire face. Il prête sans doute d'autant plus volontiers que, si la colère des créanciers gagne dans tous les cas à être évitée, celle des dieux est particulièrement redoutée.


C'est une constante au moins jusqu'au siècle passé : la principale cause d'endettement public est la guerre. Une activité courante dans le monde antique, qui permet aussi, quand tout va bien, d'enrichir la collectivité grâce au prélèvement de tributs. Pour la financer, on a recours à un impôt spécial prélevé, exceptionnellement, sur les citoyens - en temps de paix, seuls sont taxés les sujets ou les étrangers ou certaines transactions.


On compte aussi sur les libéralités des plus nantis, précisément réglées à la période classique par le système des liturgies. Un riche habitant de la ville, citoyen ou métèque, le plus souvent volontaire, se voit attribuer la charge de financer l'organisation d'une cérémonie, d'un gymnase, du choeur d'un théâtre ou, quand le besoin s'en fait sentir, l'armement et la conduite d'un bateau de guerre. Mais cela ne suffit pas toujours.


Au IIe siècle de notre ère, Polyen recense les stratagèmes utilisés pour assurer l'appoint. Certains sont appelés à resservir, comme la pratique consistant à alléger temporairement la monnaie, voire à lui substituer une monnaie de vil métal destinée à acheter les fournitures de l'armée. On retrouve aussi l'emprunt à court terme, notamment celui fait vers 375 avant Jésus-Christ par le roi du Bosphore, Cimmérien Leucon, auprès de riches marchands qu'il convainc ensuite de combattre à ses côtés pour s'assurer d'être remboursés.

 

Quant au recours au trésor d'un sanctuaire, il est évoqué sous une forme particulièrement perfide. Il est attribué à Denys de Syracuse qui, face à l'échec d'une souscription publique, aurait mis en vente des objets précieux tirés du temple d'Asclépios puis fait ensuite savoir que leurs acquéreurs devaient les rendre au dieu sous peine d'encourir ses foudres.

 

L'emprunt aux sanctuaires de la cité est évidemment d'un genre un peu particulier : on reste, en quelque sorte, en famille. Il ne s'agit toutefois pas d'un simple transfert de caisse à caisse mais bien de la création d'une créance, emportant le versement d'un taux d'intérêt, fixé à 10 % l'an dans le cas de Délos. Et l'obligation morale de rembourser est forte, même si les liens entre l'emprunteur et le prêteur ont pu favoriser des défauts partiels non contestés.

 

On retrouve de telles échappatoires dans les cas où la cité a sollicité les avances de l'un de ses riches habitants. Le prêt peut alors d'autant plus facilement être transformé en don que la pratique de ce dernier est fréquente - au point que la limite entre les deux n'est pas toujours claire. Donner sert à manifester un attachement réel au bien commun mais aussi à étendre son influence sociale et politique.

 

Périclès aurait ainsi introduit la gratuité des théâtres et une rémunération pour tous les citoyens siégeant dans les assemblées avant tout pour contrebalancer l'ascendant du chef du parti aristocratique, Cimon, qui arrosait Athènes de ses largesses.

 

A l'époque hellénistique, le don somptuaire, pour lequel les historiens ont trouvé le nom d'évergétisme, prend le relais des liturgies. En période de nécessité, il est donc naturel de se tourner vers les donateurs potentiels. C'est notamment ce que fait Rome à deux reprises pendant les guerres puniques (264-201).

 

Les citoyens appelés à la rescousse demandent à être remboursés en cas de victoire mais sans exiger d'intérêts. La République tient parole. Elle fait même mieux : à l'occasion du deuxième emprunt, elle rembourse également, dans la foulée, les sénateurs qui avaient cédé leurs métaux précieux à titre gracieux – la preuve que la proximité entre débiteur et créancier favorise les bons procédés...

 

Forte de la générosité de ses citoyens, Rome voit l'emprunt d'un très mauvais oeil. Elle y recourt d'autant plus exceptionnellement qu'elle est en situation de lever, sur les vastes territoires qu'elle contrôle, assez d'impôts pour assurer son équilibre financier, du moins jusqu'aux derniers siècles avant sa chute. Les consuls romains se trouvent donc en position de rappeler à l'ordre les cités grecques qui, elles, tendent à s'endetter toujours davantage. On a ainsi gardé la trace d'une souscription publique ouverte par Milet vers 200 avant Jésus-Christ contre des titres de rente viagère, un type d'offre appelé, lui aussi, à un brillant avenir.

 

On sait également qu'au I er siècle de notre ère, Fabius Persicus, gouverneur de la province d'Asie, rappelle à l'ordre les magistrats d'Ephèse, cité lourdement endettée : s'ils empruntent plus qu'ils ne peuvent rembourser en un an, ils seront redevables sur leurs propres biens. On trouve une admonestation semblable sous la plume de Cicéron, proconsul de Cilicie entre 51 et 50 avant Jésus-Christ.

 

Malgré ces développements tardifs, les liens entre les cités emprunteuses et les sanctuaires, les riches citoyens ou les alliés qui les dépannent temporairement sont, on le voit, bien différents de ceux qui existent entre, disons, la Grèce contemporaine et ses créanciers. La nature de la dette aussi. Temporaire, jamais consolidée, elle ne devient pas, contrairement à ce qui se passera par la suite, une part structurelle des finances publiques. Ce n'est pas faute, il faut le souligner, de pratiquer le crédit sur le plan privé. Si les banques grecques servent surtout de lieux de dépôt, de bureaux de change et d'offices de consignation pour les paiements importants, il leur arrive de prêter, surtout aux plus riches. Les expéditions maritimes s'organisent à crédit. Mais ce sont surtout les pauvres, et notamment les paysans, qui s'endettent au risque de se retrouver esclaves de leurs créanciers. Cette situation est à l'origine de troubles politiques récurrents jusqu'aux réformes de Solon (640-558), qui interdisent la servitude des citoyens athéniens.

 

C'est donc bien dans la conception de l'Etat, caractérisée par des liens très étroits avec ses citoyens, qu'il faut chercher l'une des explications de cette sagesse financière antique. Elle n'est pas exceptionnelle : on la retrouve en Chine et au Japon jusqu'à une période récente. Elle montre que l'endettement public n'a rien d'une fatalité, même si le fait de disposer de vastes territoires, générateurs de ressources importantes et sur lesquels il est en outre possible de moduler la valeur de la monnaie sans avoir à craindre de retour de bâton, semble rendre les choses plus faciles.

 

Un point, en tout cas, est clair : c'est dans l'Italie morcelée, querelleuse et financièrement audacieuse de la fin du Moyen Age que vont apparaître de nouvelles manières, plus inventives, de trouver des ressources pour l'Etat.

 

Sylvie Arsever  extrait du Monde

 

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