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Au lendemain de la déroute, la nation organisatrice de la Coupe du Monde 2014 déchante et se réveille.

football,mondial,brésil,favellasCes dernières semaines, il fut risqué sinon téméraire d’émettre, même dans notre pays, la moindre réserve sur l’intérêt profond que présentaient le football, en général, et le Mundial 2014, en particulier. On pouvait passer volontiers, dans le meilleur des cas, pour bégueule ou snob et, dans le pire, pour une sorte d’incivique si on n’épousait pas la cause héroïque de nos «diables rouges»…

Passons rapidement sur nos hommes et femmes politiques, toujours prompts à se montrer au stade: c’est un ramasse-voix, un appel à la popularité toujours assuré, et la démagogie ne doit négliger aucun détail. Même nos monarques en savent quelque chose.

Le plus divertissant, c’est qu’au nombre des gloutons optiques qui dévorent, toutes les heures et demie, le petit écran, on compte surtout des amis qui, dans leur folle jeunesse, ne se seraient jamais aventurés sur une pelouse et n’ont, de leur vie, humé le cuir d’un ballon rond…

Borges, Camus et Pasolini

J’ai foulé, durant quelques années, l’herbe du Racing de Bruxelles, près des Trois tilleuls: j’y ai laissé deux dents et cela ne m’a pas fait détester ce sport pour autant. J’ai pourtant rencontré, adolescent, un champion belge de boxe qu’on surnommait «l’ange du ring» tant il était resté lisse et indemne et qui m’avouait s’être détourné du foot «parce que c’était trop brutal»!

On pourrait, comme le grand Borges, lui marquer quelque animosité, en particulier au nom de son caractère «totalitaire»… Mais, en courtisant, lui-même, une dictature, le grand écrivain argentin y a perdu quelque crédibilité.

Non, nous pencherions plutôt pour citer deux témoins à décharge: Albert Camus et Pier Paolo Pasolini qui vantaient, l’un et l’autre, «les leçons de liberté» qu’ils y avaient reçues. Seulement voilà: c’était en compagnie de gosses maghrébins déshérités ou de ragazzi d’Ostia… Gageons qu’ils auraient craché sur le sport hyper-friqué, bling-bling, mercantile, corrompu, hooliganisé dont on nous offre le spectacle ad nauseam.

Or, voici que pour assouvir les appétits d’une multitude d’afficionados, la coupe suprême va, cette fois, se disputer dans un pays où une notable portion de la population crève de faim. On n’a pas hésité, pour autant, à les déloger, autant que de besoin, au coeur des favellas, pour faire de la place, et à les «encadrer» quelquefois avec une férocité qui devrait nous laisser au moins perplexes… Et cela n’a pas empêché Monsieur Platini d’émettre le souhait que ces miséreux se montrent raisonnables et se laissent un peu bousculer, sans protester, le temps qu’il faudra pour que s’achève la compétition. Il a l’air si fréquentable, ce monsieur Platini. Comment ne pas lui donner raison? N’a-t-il pas l’allure d’un parfait gentleman? N’oublions pas, pourtant, que c’est le même homme qui, un certain jour de mai 1985, au stade du Heysel, lorsque moururent trente neuf personnes, sur les gradins, au cours d’un match mémorable entre Anglais et Italiens, avait cru pouvoir ponctuer d’un superbe bras d’honneur le but qu’il venait de marquer au profit d’une des deux équipes? De l’homme d’honneur, il ne restait qu’un voyou.

Platini et Sarkzoy

C’est hélas une banalité: la pratique du sport le plus populaire n’engendre pas toujours que les meilleurs sentiments. Et c’est encore le même ex-héros du football français qui n’a pas ménagé ses efforts pour appuyer le choix du si humble et sympathique Qatar en vue de l’organisation des prochaines festivités en 2022 (le nombre d’ouvriers népalais et indiens déjà morts à la tâche sur les chantiers, par des températures défiant toute concurrence, ne se compte déjà plus.)

Rentrons, un instant, en Belgique, «terre d’accueil et de lait» (sic !). Un chroniqueur sportif, qui sévit au nord du pays, a cru pouvoir, dans un journal pourtant «progressiste», laisser entendre, à propos des Africains, qu’une faiblesse ontologique, un handicap mental insurmontable, un défaut de concentration les empêcheront à jamais d’accéder à la suprématie d’un sport dans lequel ils s’évertueraient, en vain, à s’illustrer. Cela n’est pas sans nous rappeler, en pire, le cynisme débonnaire avec lequel un certain Nicolas Sarkozy n’eut pas peur de prétendre, à Dakar, que «le drame de l’homme africain, c’était de n’être pas encore entré dans l’Histoire».

Ailleurs, et dans d’autres circonstances, j’ai estimé qu’il y avait un négationnisme «soft» qui pouvait cohabiter, à l’occasion, avec le «hard». En revanche, il n’y a pas de racisme parcimonieux. Il est ou il n’est pas. Il n’est pas de «petit racisme». Et tout nationalisme flirte volontiers avec lui !

Distinguons nos champions, demeurés dans le succès comme dans la défaite, si modestes et ne cédant jamais à l’arrogance de beaucoup de ceux qui les «supportent». Pour avoir été, si longtemps, horripilés par celle de nos voisins du sud, remarquons que nous n’avons plus rien à leur envier. Comme si nous étions passés, sans transition, de l’autodérision et l’autodénigrement, d’une sorte de masochisme, à un triomphalisme vociférant. Jubilation haineuse. («Ces petits Coréens, on va les exploser»). Visages congestionnés. Yeux exorbités. Tout cela ferait parfois passer pour obscène le mot «passion»…

Pour commenter la chose, il se trouve des reporters pour se plaindre des conditions dans lesquelles doivent parfois camper «de malheureux supporters belges dans des espaces qui ne répondent pas à leur attente»! A côté de cela, bien sûr, la misère de tant de Cariocas ne doit pas prétendre faire le poids…

« Le ridicule ne tue pas »

Et puis… Et puis ces longues analyses d’après-match pour achever la soirée télé, aussi minutieuses que si l’on décortiquait l’interprétation d’un opéra de Wagner.

Enfin, les lampions éteints, la démesurée, l’inapte et dangereuse candeur de ceux qui seraient enclins à penser que le parcours honorable d’une valeureuse équipe pourrait suffire, à long terme, à recimenter la réunification, en profondeur, de nos deux, de nos trois peuples… «Le ridicule ne tue pas»? Si, il a même fait, dans l’enthousiasme, quelques victimes.

Mais au moment où nous mettons le point final à ce propos, la nation organisatrice, dont on a encore un peu davantage paupérisé les basses classes, va constater que celles-ci se sont laissé «assagir» et enthousiasmer pour rien. On n’ose penser aux proportions que pourrait prendre, demain, leur colère. Le foot une fois remis à sa place, le peuple risque de se réveiller… Tiens… Chez nous, on va enfin pouvoir parler d’autre chose. Mais sans doute pas trop de ce bruit et de cette fureur-là…

Pierre Mertens
Ecrivain,
Le Soir du 09/07/2014

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