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La fin de l'homme rouge de Svetlana Alexievitch

nouvelles du progrès,svetlana alexievitch,l'homme rougeC'est un livre que tout un chacun doit lire car il nous montre un monde où "l'avoir" à remplacé "l'être". Une époque où l'argent est devenu une valeur qui a réussit à imposer sa suprématie. Un monde qui se construit en bourse au jour le jour où l'avenir à disparu. Mais un autre monde a existé...

Dans l'âme des gens. "En réalité c'est là que tout se passe", écrit Svetlana Alexievitch dans le prologue à son magnifique livre La Fin de l'homme rouge. La petite, la grande histoire, le distinguo pour elle n'a pas de sens : au fond, c'est toujours au creux des consciences que passe le souffle des événements, l'enthousiasme ou la dévastation. La chute de l'empire soviétique, voilà la grande péripétie, mais qui se souviendra du reste : des premiers salaires "capitalistes" payés en savons, pneus ou shampoings ?

De ces gens cultivés gardant soigneusement les boîtes en carton et les serviettes en papier à l'ouverture du premier McDonald's ? Des amis rendus fous de joie par la possession d'un moulin à café qui, il y a peu encore, passaient une nuit à faire la queue pour acquérir un recueil de la poétesse Akhmatova ? Ce sont ces fragments de vie-là, ceux que ne consignent ni les archives ni les chroniques autorisées, dont l'écrivain biélorusse fait sa matière. De même qu'elle s'empare de la faim qui a creusé le ventre des retraités, de la violence, folle, qui s'est déchaînée au tout début des années 1990, quand le système entier s'est désorganisé. Très vite, le grand banditisme laissait ses premiers cadavres dans la rue. Et la mort se répandait aussi de façon plus discrète : à travers les provinces, on se suicidait dans les locaux du Parti, poussé par le désespoir, la peur des représailles - ou les deux.

C'est au demeurant le talent de Svetlana Alexievitch de ne jamais se rendre à des conclusions simples. De l'"homme rouge", qu'il fut fervent - celui-là a existé davantage que souvent on ne veut le croire - ou rallié par accommodements, elle ne veut faire ni une victime ni un bourreau. Juste comprendre comment il s'en est allé, recueillir ses derniers chuchotements.

"L'écrivain doit montrer le monde dans ses détails pour être juste", précise-t-elle à propos de son travail, qu'elle conçoit toujours de la même façon : une collecte de documents et de témoignages s'étalant sur plusieurs années, qui suppose un art subtil de l'écoute puis de la composition. La Fin de l'homme rouge, résonne d'une foi perdue en l'avenir : "On était gais, on croyait que demain serait mieux qu'aujourd'hui", lui confiait, au milieu de ses souvenirs d'enfance, Margarita Pogrebitskaïa. A chaque page, dans les conversations entendues sur la place Rouge ou les confidences recueillies en tête à tête, on entend un leitmotiv : à quoi bon tous ces sacrifices, tous ces morts, toutes ces guerres, s'il n'y a plus, à l'horizon, ni croyances ni grandeur ? La révolution a été faite par Gorbatchev et une poignée d'intellectuels.  "80 % des gens se sont réveillés dans un autre pays, sans savoir comment vivre." Ainsi les parents de Svetlana Alexievitch, qui habitaient une petite ville en Biélorussie. Son père, mort il y a trois ans, est resté communiste jusqu'à la fin.

L'homme rouge dans toute sa complexité. Lui, l'apprenti journaliste qui aurait pu faire une brillante carrière au Parti, mais qui dut se contenter d'un poste d'instituteur dans une bourgade très éloignée de Minsk. Après la guerre, sa belle-soeur avait été arrêtée et mise en détention en Sibérie pour avoir fréquenté un Allemand : c'était soit le divorce, soit l'éloignement. Il n'en mit pas moins ses filles chez les pionniers et les komsomols (les "jeunesses communistes"). "Après l'URSS, il s'est mis à voter pour Loukatchenko [l'autocrate qui préside au destin de la Biélorussie depuis plus de vingt ans] parce qu'il pensait qu'il agissait en faveur des gens simples", soupire aujourd'hui sa fille.

Dans la vraie vie comme dans le livre de Svetlana Alexievitch, la distribution des rôles entre victime, tortionnaire et dissident n'a rien d'évident : Anna Maia est une architecte de 59 ans quand elle accepte de raconter sa vie. Son récit est haché par les larmes et les silences. Elle finit par s'écrier : "On ne trouve plus rien de soviétique.(...) Partout il faut jouer des coudes, se battre (...). Ce monde n'est pas le mien. Je ne suis pas chez moi, ici." Ici, dans la Russie d'aujourd'hui.

Expression d'un regret, banal, pour la période de sa jeunesse ? Ce serait trop simple. Elle a grandi au goulag, au Kazakhstan, auprès de sa mère condamnée aux travaux forcés. Sa survie tient du miracle : "En hiver, on entreposait les bébés morts dans de grands tonneaux et ils restaient là jusqu'au printemps", raconte-t-elle. Elle ne connaîtra que l'orphelinat et les foyers. Son premier souvenir est celui d'un mirador. Mais "en classe, on nous apprenait surtout à aimer le camarade Staline". Elle chante aujourd'hui un grand empire auquel on était fier d'appartenir, peuplé de gens qui s'intéressaient aux livres et aux spectacles. "Maintenant on parle de ce que l'on a acheté. Ce pays m'est étranger", conclut Anna Maia. Seul un Soviétique peut comprendre un Soviétique, écrit-elle dans son prologue, car "nous sommes des voisins de mémoire".

"Je me sens plus proche de ceux qui ont connu l'Union soviétique que de ceux d'aujourd'hui qui sont beaucoup plus matérialistes. Le monde a complètement changé et nous n'étions pas vraiment préparés. Au temps du communisme, l'homme de la rue n'était pas humilié parce qu'il ne possédait rien. Chez vous, à l'Ouest, aujourd'hui, les gens pauvres sont protégés ; chez nous, non." Personne n'imaginait la misère, la "thérapie de choc" et la perte de crédit si rapide de la démocratie.

"De cette souffrance-là nous ne savons pas quoi faire, dit-elle. On fantasme un passé glorieux au lieu de comprendre ce qui s'est passé. Ceux qui ont pillé la Russie et qui cherchent une autorité qui puisse rassembler le peuple n'ont plus qu'à réhabiliter Staline. "Les esprits sont prêts." Aucun travail de mémoire qui puisse contrevenir à l'instrumentalisation du passé communiste. A cet égard, le livre de Svetlana Alexievitch est une clé pour comprendre le néopatriotisme poutinien. Mais sur ce sujet aussi, elle tient à souligner les ambivalences, constatant que les Européens ont tendance à penser qu'il suffirait de se débarrasser de Poutine pour que tout aille mieux quand il n'est, selon elle, qu'un reflet du peuple russe.

La Fin de l'homme rouge est un tombeau littéraire pour les citoyens d'un empire qui a disparu en trois jours, aussi vite que la Russie tsariste était devenue, en 1917, l'Union des soviets. Mais c'est surtout un monument à la mémoire de tous ceux qui, dans l'Histoire, se sont un jour retrouvés égarés dans leur époque. Cet exil intérieur ne peut se dire, en effet, qu'à la première personne, d'âme à âme.

Aux Éditions "Actes-Sud"

Freddy Guidé

 

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