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30/11/2013

L'Elbe à vélo.

nouvelles du progrès,elbe,mur de fer,rda,dresde,fredyy guidé.SUR LES TRACES ESTOMPÉES D'UNE FRONTIÈRE VOUÉE AUX GÉMONIES.

A trois, nous avons parcouru l'ancienne frontière qui séparait la République Fédérale Allemande (RFA), l'Allemagne de l'Ouest, de la République Démocratique Allemande (RDA), Allemagne de l'Est.

A vélo de Lübeck à Dresde, 800 km le long d'une ancienne frontière que les Allemands de l'ouest nient avec arrogance et mépris. Lors de l'unification, le chancelier Helmut Kohl a mené une politique économique imbécile et revancharde. C'est toute la RDA qui devait disparaître.


Pour Régine Robin, chercheuse et écrivain québécoise, "Il y a une illégitimation totale de la RDA. On veut que ce soit une parenthèse dans l’histoire de l’Allemagne, une honte à l’égal de celle du IIIe Reich. Rien ne doit subsister : hymne, drapeau, emblèmes, héros, noms de rue, édifices, manuels scolaires, cursus universitaires, tout doit disparaître." Cependant, derrière le Mur, pour dix-sept millions d'habitants, une vie s'y est déroulée. Cela ne s'efface pas d'un claquement de doigts.

La coalition rouge-verte n’a trouvé d’autre issue que de privatiser à tout va et de casser un solide système de protection sociale. Loin des "paysages en fleur" promis par le chancelier Helmut Kohl lors de l’unification, cette situation, pire encore à l’Est, explique sans doute chez les "Ossis" une certaine nostalgie de la République démocratique allemande...

De Lauenburg jusqu'à hauteur de Dömitz, nous avons longé l'Elbe côté RFA. Les vieilles fermes prussiennes agrandies à coup de subsides américains affichent leur opulence face aux "Ossis." Puis subitement, on franchit l'Elbe par le pont de la Paix pour accéder à l'entrée du village de Dömitz. Il y a pléthore de pont de la Paix, construits après la réunification, comme si une guerre avait eu lieu entre les deux camps. Premier étonnement, la frontière ne s'est pas totalement effacée. Là, à l'entrée du village, un collectif d'habitants a érigé une pierre sur un gazon fleuri portant une curieuse épitaphe: "A notre frontière regrettée"...

Nous errons dans le petit village de Dömitz, livré à lui-même. C'est ici, dans ces zones rurales que la politique de destruction économique se fait sentir le plus durement. Les habitants de ces petits bourgs payent un lourd tribu à l'unification. Les habitations privatisées se vendent a un prix trop élevé et inaccessibles pour les "Ossis". Elles partent en lambeaux et au centre du village, les vitrines des boutiques tentent pathétiquement de rivaliser de modernité avec celles de l'Ouest mais elles font piètre figure dans ce paysage urbain ravagé. Nous passons la nuit dans le "Zimmer frei" de la famille Fuhrmann qui tâche de survivre comme elle peut en accueillant cyclistes et vacanciers. Avant de monter dans notre chambre, nous jetons un rapide coup d’œil sur leurs photos de jeunesse un tantinet désuètes mais pleines de tendresse. Un aspect de l'histoire impossible à éradiquer et qui se manifestera tout au long de notre parcours. Comme chez ce marchand de vélo de Wörlitz, M. Graul qui a collé les deutsch mark de la RDA sur le comptoir de sa boutique. La parité absurde instaurée par chancelier Helmut Kohl qui échangeait deux deutsch mark RDA pour un deutsch mark RFA installait d'emblée l'inégalité entre les populations...

nouvelles du progrès,elbe,mur de fer,rda,dresde,fredyy guidé.A Tangermünde, une boutique propose des produits de l'Est comme au bon vieux temps dans le coffre d'une voiture Trabant coupée en deux pour la circonstance... Il y eut aussi cette rencontre inattendue et émouvante avec Mme Genrich dans le village de Rühstädt et qui héberge un couple de cigognes depuis cinq ans. Cette année trois jeunes sont nés dans le nid échafaudé sur la cheminée de la grange. La chambre où nous passons la nuit est garnie d'objets et d'appareils en tout genre fabriqués en RDA. Au petit déjeuner, les plateaux sont garnis de cochonnailles maison. Mme Genrich nous explique fièrement qu'elle élève un cochon destiné à la confection de charcuteries chaque année. Sous l'ancien régime, elle et son mari étaient à la tête d'une coopérative d'élevage de cochons. Lors de la réunification, la Treuhand – office des privatisations qui, en quatre ans, a réglé le sort de 12.000 entreprises, transformant ainsi toute l'économie planifiée de l'ex-RDA en une économie de marché. Pour les Allemands de l'Est, la Treuhand a souvent rimé avec chômage, scandales et privilèges exorbitants pour ses collaborateurs. – leur a proposé de reprendre la coopérative à leur compte, ce que le couple Genrich a refusé préférant acheter leur maison. Aujourd’hui, le couple est à la retraite et il arrondit ses fins de mois en louant une maison de vacances ou en hébergeant des cyclistes de passage...

En suivant l'Elbe Radweg (la route cycliste qui longe l'Elbe) nous n'avons pratiquement pas quitté le territoire de l'ex-RDA. Nous avons croisé de nombreux cyclistes qui entretiennent encore la camaraderie. Le dimanche, femmes et hommes battent la campagne ensemble comme ils le faisaient autrefois. Nous avons été frappés par cet esprit de cohésion sociale.

La rencontre sans aucun doute la plus marquante et la plus forte fut celle que nous avons faite avec la famille Olinczuk-Meissner à Gallin, petit village situé quelques encablures de Wittenberg, ville où Martin Lüther séjourna et enseigna. Quand nous sommes arrivés le soir à la Haussgallin, l'une des roues de vélos avait rendu l'âme. Nous avons passé la nuit dans une chambre spacieuse et confortable.

A l'issue du petit déjeuner, Gerhard est venu nous aider à remplacer le pneu défaillant. Il était nécessaire de le remplacer et le marchand de vélo le plus proche est situé à sept kilomètres de Gallin. Le couple Olinczuk-Meissner a choisi de se passer de voiture même si avec deux enfants ce n'est pas un choix facile. Cependant pour la circonstance, Gerhard a loué une voiture afin de nous dépanner rapidement. Quand nous voulûmes lui rembourser ses frais, il a refusé d'emblée car dit-il : "Tout ne doit pas être centré autour de l'argent. En occident, cette notion de gratuité et de désintéressement passe difficilement. En RDA, la fraternité passait avant l'argent !". Cette phrase nous restera longtemps en mémoire... Puis au fil de la conversation tout en réparant la roue, il me dit: "Notre maison est à vendre mais c'est difficile. Après la réunification on nous a conseillé d'investir pour développer le tourisme sur l'Elbe. Investir, c'est le crédo libéral par excellence ! Tu parles !!! Nous avons mis plus de quatre cent mille Euro dans cette maison. Tout cela via des prêts et des aides diverses bien sûr... Les Allemands de l'Ouest l'apprécient beaucoup mais quand nous parlons chiffres, ce n'est plus du tout la même chose ! Ils veulent bien de ma maison mais je devrais la leur donner gratis...!" Puis il remarque les drapeaux palestiniens accrochés à nos vélos et la conversation s'emballe. "Nous mettons cette maison en vente car nous ne voulons plus demeurer dans cette Allemagne", nous confie Gerhard et de poursuivre avec des mots très durs "Je comprends que vous vous luttiez pour le droit des Palestiniens. Les États-Unis d'Amérique et l'État d'Israël sont les deux cancers du monde... et Angela Merkel, après avoir étranglé le peuple grec, fait de l'Europe la p... des États-Unis d'Amérique et d'Israël... Quand la maison sera vendue nous avons le projet d'acquérir un mobil home et de partir pendant dix ans en Asie tout en allant à la rencontre des autres..." Puis rêveur, il ajoute "peut-être ne reviendrons nous plus..! Croyez-moi, ce ne sont pas des mots en l'air ! Nous sommes déterminés à partir..."

Puis nous avons repris la route en direction de Dresde mais ce fut tout d'abord la ville de Torgau dont la renommée internationale vient surtout du fait qu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le 25 avril 1945, elle fut le point de jonction entre l'armée américaine, arrivant de l'ouest, et les troupes soviétiques, venant de l'est. Cette journée historique fut baptisée Elbe Day ("Jour de l'Elbe"). Un monument soviétique a été érigé au pied du château de Hartenfels dressé fièrement face à l'Elbe. Puis ce fut les villes de Reisa et ensuite de Meissen, là où fut élaboré la première manufacture de porcelaine d'Europe mais aussi très visitée pour la cathédrale et de l'Albrechtsburg.

Puis ce fut enfin la ville de Dresde, ville splendide, baptisée à juste titre la Florence du Nord, qui fut presque entièrement détruite par le bombardement, qui eut lieu du 13 au 15 février 1945. La Royal Air Force (RAF) et les United States Army Air Forces (USAAF) utilisèrent principalement des bombes à fragmentation et incendiaires, provoquant plusieurs dizaines de milliers de morts. Un acte gratuit perpétré quinze jours avant la fin de la guerre...

Une théorie avance que ce massacre fut délibérément conçu par les états-majors américain et britannique en vue de saper une fois pour toutes le moral des troupes allemandes. Il est possible aussi que les États-Unis et le Royaume-Uni aient voulu impressionner l'URSS : ce bombardement a eu lieu quelques jours après la clôture de la conférence de Yalta, et il aurait eu une force dissuasive sur Staline, dans le contexte naissant de la guerre froide.

Aujourd'hui, l'Allemagne revendique fièrement la reconstruction de Dresde, omettant sciemment de signaler que la RDA avait bien avant la RFA œuvré à la reconstruction du cœur historique de la ville même si au lendemain de la guerre, il existait des préoccupations plus immédiates. Le Guide du Routard d'Allemagne 2011 signale à propos de Dresde qu'en dehors du centre ville il n'y rien de bien intéressant et ajoute "...Quand au reste de la ville, il ne donne vraiment pas envie d'encenser l'urbanise socialiste..." Les rédacteurs ont-ils oublié qu'au lendemain de la guerre, il y avait des milliers de sans-abris pour lesquels l'urgence consistait à construire des logements et que l'urgence faisait fi de toute esthétique.

Il y a de nombreux monuments qui valent le détour à Dresde. La ville est un joyau architectural mais il faut aussi savoir s'égarer et aller à la recherche de l'inattendu. Comme au Deutsches Hygiene-Museum de Dresde qui n’est pas a priori le lieu où l’on s’attend à trouver une exposition sur le travail, encore qu’il se veuille un musée de l’homme. La notion de travail n’est pas facile à cerner, surtout si l’on considère qu’elle contient mais ne recouvre pas entièrement celle d’emploi. Définissant par hypothèse le travail comme une transformation humainement motivée du monde, l’exposition ouvre de nouvelles pistes, laissant au visiteur une extraordinaire liberté de critiquer les propositions mêmes qui lui sont faites. Intitulée "Arbeit Sinn und Sorge", l’exposition met le travail en relation avec la notion de sens (Sinn) et de souci, (Sorge), qui signifie aussi "soin", à la manière dont Bernard Stiegler utilise ce mot dans le catalogue de l’exposition.

Dans le Sorge allemand, la dimension du souci, de la peur, de l’inquiétude ("je m’inquiète pour toi") introduit une connotation plutôt négative. Mais une autre dimension du soin, liée à l’idée d’attention portée à soi et aux autres ("faire attention"), est elle aussi présente. "Pour nous, écrit Daniel Tyradellis, philosophe et commissaire de l’exposition, il était important de redonner dans le titre de l’exposition une dimension positive. La question est celle de l’objet du soin. Quelle ampleur donne-t-on à cet objet ? Une dimension strictement individuelle, ou peut-on aller au-delà ? Dans quelle mesure développe-t-on des sentiments pour quelque chose qui transcende la dimension individuelle ?"

Que s’est-il passé avec le travail après la chute du Mur ? Sur un plan statistique, le taux de chômage s’est mis à grimper, cependant que se développaient des formes de travail partiel. Simultanément, le sentiment de satisfaction au travail augmentait dans la partie orientale, alors même que, de manière contradictoire, les souffrances psychiques s’intensifiaient...

A quelques centaines de mètres du musée, un bâtiment tout neuf entièrement transparent, d’où son nom de "Manufacture de verre", abrite le dernier cri de l’entreprise Volkswagen. Une cathédrale à la gloire du Dieu automobile. Chaque acheteur d’une Phaeton peut assister en direct au montage et à la finition de sa propre voiture. Dans le film de présentation, Volkswagen affiche l’ambition d’égaler les constructions baroques de Dresde, et célèbre l’automobile comme une œuvre de Richard Wagner ! Le lieu se présente comme un espace culturel, d’expositions de peinture, de défilés de mode ; on y donne des opéras. Et pourtant, des ouvriers y travaillent. Même si on les voit se mouvoir dans la chaîne de montage automatisée comme s’ils servaient le thé, le terme de manufacture est abusif.

Ces dernières images montrent combien l'Allemagne d’aujourd’hui symbolise l'insolence du libéralisme triomphant ne tolérant aucune autre forme de politique économique que la sienne en rejetant systématiquement les autres modèles de gestion du monde qui ont, certes, connu aussi leurs défaillances mais sont néanmoins égalitaires sur le plan social.

Freddy Guidé

Commentaires

Bien beaux, bons et fidèles à la réalité que tes commentaires Freddy !
Merci pour les lecteurs !

Écrit par : Andersen René | 02/12/2013

Salut René,
De temps à autre, il est nécessaire de rétablir certaines vérités..

Écrit par : Freddy Guidé | 02/12/2013

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