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Or, mercure et sang au Pérou

nouvelles du progrès,pérou,or,argent,mercure,indiensC’est une très vieille histoire. La légende raconte qu’obligé à passer la nuit exposé aux intempéries des Andes péruviennes, le berger Huallpa alluma un feu pour se chauffer et découvrit alors un étrange spectacle. Des étincelles d’une rare brillance surgissaient de la terre même.  C’était, en 1545, la découverte de Potosí et de ses fabuleuses réserves d’argent; réserves si énormes que l’on disait qu’on aurait pu construire un pont d’argent à partir de  ce village situé aujourd’hui au centre sud de la Bolivie à  plus de 4.000 mètres d’altitude, jusqu’à Madrid, avec les quelques millions de tonnes extraites de ses entrailles.

Ce fut aussi l’origine d’une éclosion commerciale spectaculaire donnant lieu à ce qui fut probablement la première mondialisation de l’histoire avec, déjà, la Chine comme un des principaux protagonistes. En effet, vers les années 1580, donc moins de 40 ans après la découverte de ses réserves,  Potosi devint, malgré l’inhospitalité de ses conditions climatiques, la plus grande ville du Nouveau Monde avec plus d’habitants que Madrid ou Rome. Sur le plan commercial, ses lingots d’argent s’échangeaient alors au Brésil contre des esclaves noirs destinés aux travaux domestiques des riches familles ou à la culture du coton ou contre des tissus de Flandre ou de Grenade, des cristaux de Venise, des pierres précieuses de l’Inde, des tapis persans, des parfums d’Arabie. Mais ces échanges susciteront surtout un important commerce avec la Chine via les Philippines. Destinataire majeur au XVI siècle des exportations de l’Occident , la Chine recevait environ 600 tonnes d’argent par an, transportées dans d’énormes galions, qui revenaient chargés de soieries et porcelaines devant être distribuées dans les divers marchés du monde occidental. Ainsi la découverte du berger andin servait à animer un vaste réseau de marchands et de banquiers à Gènes, Anvers, Londres, Lyon.. L’empereur Charles V  avait raison d’accorder à la ville un blason qui disait « Je suis la riche Potosí, le trésor du monde, la reine de montagnes et la convoitise des rois »

Mais sûrement pas la convoitise des paysans péruviens. Car la face cachée de cette luxuriante euphorie était son coût humain. Des indiens sont morts par centaines de milliers à cause des éboulements ou des problèmes respiratoires ou épuisés par le fouet des Espagnols avides et impatients. Faisant allusion à la remarque sur le pont d’argent transatlantique, un chroniqueur faisait observer qu’à la place, on aurait pu aussi bien faire un tel pont avec les ossements de tant de mineurs morts au travail. 

Yanacocha : un nouveau Potosí

En  1981 un géologue français, Pierre Mareujol, prospectant pour le compte du Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM), un établissement public du gouvernement français, découvrit des indices d’or dans la vallée de Yanacocha, située dans la région de Cajamarca, au nord du Pérou. En vertu de cette découverte et suite à des accords avec le gouvernement péruvien, la France représentée par le BRGM s'est retrouvée actionnaire de la société d'exploitation de la mine: 25 % de la production devait lui revenir directement. (BRGM ?)

La région de Cajamarca est connue pour l’excellence de son élevage, de son  agriculture favorisée par une présence importante de ressources hydriques et pour sa richesse forestière. Principale productrice du lait du pays, elle est connue pour la qualité de ses fromages et ses pâtisseries à base du lait. L’activité minière, de moyenne importance, ne concernait que des petites exploitations jusqu’à la trouvaille du technicien du BRGM qui était loin de soupçonner qu’il venait de découvrir ce qui allait devenir la mine d’or à ciel ouvert la plus grande du monde, et surtout la plus rentable. En effet, après de très longs processus de gestion et de négociation avec les autorités du pays et de préparation des travaux avant de passer à la phase de son exploitation, les résultats dépassèrent rapidement, et de loin, les estimations les plus optimistes. Ainsi, vers l’année 2000,  la mine (dont la surface totale est plus grande que celle de la ville de Paris), produisait plus de 55 tonnes d’or à un prix de revient direct de 88 dollars l’once (moitié moins que le prix de revient des mines souterraines d'Afrique du Sud, alors les moins chères au monde). De nos jours, le prix moyen du marché mondial est d’environ 1800 USD l’once.

Inutile de dire qu’il n’en fallait pas plus pour que les grands protagonistes de l’activité minière mondiale s’intéressent à la vallée de Yanacocha; ce fut l’arrivée au Pérou de la multinationale américaine Newmont Mining, basée à Denver, Colorado, la deuxième société aurifère au monde.  Suivant une pratique maintes fois essayée en Amérique latine, elle recherche un partenaire d’affaires local, de confiance, dans toutes les acceptions du terme. Et il le fallait parce que la première chose à faire était d’écarter les Français de la BRGM de ce gâteau minier. Le partenaire en question fut vite trouvé en la société Buenaventura, S.A., la plus importante société minière du Pérou et très habituée, depuis toujours à faire des affaires avec des entreprises américaines. Quant au projet d’éradiquer la BRGM, le moment ne pouvait pas être meilleur puisqu’en France le gouvernement Jospin s’était lancé dans la fièvre des privatisations avec un Pierre Bérégovoy en charge du Ministère des Finances et un Claude Allègre comme patron, d’abord directement du BRGM, puis en tant que Ministre de tutelle de ce même BRGM vu sa qualité de Ministre de l’Education Nationale et de la Recherche  ; positions qui semblent avoir été décisives pour l’issue qui devait prendre l’expulsion des intérêts français de l’affaire en bénéfice de la Newmont Mining.

C’est ainsi qu’en 1994 le gouvernement Jospin décide de lancer un appel d’offres visant à privatiser les actifs du BRGM au Pérou et c’est  la société minière australienne Normandy qui est choisie parmi les entreprises soumissionnaires au grand dam de la Newton Mining. Inutile de dire qu’outre la gifle ressentie par les américains, cette « victoire » de Normandy constituait un vrai obstacle aux projets de Newmont de garder le plus grand contrôle possible de la mine et ce, d’autant plus, qu’entre-temps Newmont avait pris l’exacte mesure de la réelle potentialité des gisements en question. Consulté par la BRGM sur une évaluation de la valeur économique du gisement, la société américaine avance le chiffre de 100 millions de dollars. Très curieusement le bureau français, et en particulier ses responsables politiques à Paris, semblent prendre cette estimation très au sérieux . Or, déjà en 1999, les réserves de Yanacocha étaient estimées à  un millier de tonnes d’or.  En tablant sur un coût d’exploitation (taxes incluses) d’au maximum 180 USD/once et sur un cours d’environ 300 USD en 2004, on trouve un bénéfice de 120 USD par once produite donc une valeur potentielle de 4 milliards de dollars soit 40 fois l’estimation fournie par la société américaine .

..et même Madeleine Albright

Pas question donc de laisser filer une telle affaire et c’est ainsi que des avocats péruviens de la multinationale américaine découvrirent la faille, mince sur le plan juridique, mais précieuse si l’on tient compte que la gestion de la justice n’est pas toujours invulnérable lorsque des puissants intérêts sont en jeu et ce, en particulier, dans la justice péruvienne du temps de Fujimori. C’est ainsi que la Newton conteste l’association BRGM/Normandy sous prétexte que son droit de préemption a été violé lors de la cession des actifs français en faveur de Normandy et qu’en conséquence cette opération devait être annulée et ce transfert devait se faire en faveur de Newmont. Confusion délibérée puisque le droit de préemption existe lorsqu’un des actionnaires vend ses parts et une modification de parts apparaît dans la composition du capital or ici, suite à la privatisation partielle du BRGM, cette dernière avait gardé strictement son nombre de parts (25 %).

L’enjeu étant de taille, le gouvernement américain fut particulièrement actif dans la conclusion de l’affaire en justice. C’est ainsi que dans le cadre des procédures en justice contre l’ancien président Fujimori et ses plus proches collaborateurs une documentation importante a permis d’établir que des pressions directes ont été faites par l’Administration du Président Clinton envers le gouvernement péruvien pour que les tribunaux puissent statuer en faveur de la multinationale. Des sommes très importantes sont arrivées sur des comptes des avocats péruviens et des juges ayant intervenu dans la sentence finale en faveur de Newmont. La secrétaire d’Etat Madeleine Albright est intervenue pour  faire part au Président péruvien, par l’intermédiaire de Peter F. Romero sous-secrétaire d’Etat pour l’Amérique latine et principal interlocuteur officiel des Etats Unis dans ce dossier, de son intérêt particulier pour une solution positive du cas. Monsieur Romero à son tour est devenu, à sa retraite, conseiller de l’entreprise américaine. A noter également, que la société Newton Mining figurait comme une des principales donatrices pour le financement de la campagne électorale de Bill Clinton.

..Conga, la  nouvelle Yanacocha..

Difficile d’arrêter la fièvre lorsqu’elle se révèle si rentable. Les services techniques de la multinationale ayant de fortes présomptions que d’autres mines d’or existent dans les parages ont ciblé cette fois le village du Conga, pas très loin de Yanacocha et toujours dans le département de Cajamarca. Le projet Conga de Newmont cherche à faire une Yanacocha-bis par son énormité. La société prévoit d’investir, pour commencer, environ 4 milliards d’euros ce qui s’explique vu que le prix de l’or est passé de moins de 200 à plus de 1300 euros l’once en quelques années. La compagnie et les autorités péruviennes favorables au projet ne cessent pas de dire que ces investissements serviront au bien être de la population. Phrase démentie par l’histoire et les faits : si l’exploitation minière était source de progrès, alors les zones les plus prospères du pays seraient Huancavelica, Cerro de Pasco et Apurimac qui sont justement les zones les plus pauvres et socialement déprimées du Pérou.

Mais cette fois les paysans ne veulent pas entendre parler de cette encombrante visite et ce malgré toutes les campagnes des médias et politiciens soutenant la puissante entreprise. Cette vallée, très gâtée par la nature pour sa beauté, est entourée de quatre lagunes ; sans égard pour la nature, l’activité minière, devrait vider deux lagunes pour extraire le précieux métal et les deux autres pour entreposer les déchets. Or ces lacunes font partie d’un réseau hydrique très important avec plus de 600 sources d’eau différentes pour une population occupée essentiellement à l’élevage et à l’agriculture.  Leur assèchement est vécu par les paysans comme une véritable tragédie et c’est pourquoi leur mot d’ordre principal dans leurs mobilisations est « agua sí ; oro no ! ». Et ils n’ont pas oublié non plus les énormes dégâts pour la nature venant d’une activité qu’ils estiment folle : pour extraire une once d’or il faut remuer 30 tonnes de terre laquelle est extraite à un rythme de 600 mille tonne par jour. Sans oublier les victimes d’accidents collatéraux. Le 16 juin 2000 un camion d’un sous-traitant de Newton déversa environ 100 kilos de mercure dans les ruelles d’un village voisin. La population qui n’avait jamais vu du mercure fut impressionnée par la ‘beauté’ du produit, en particulier des enfants qui jouèrent avec. Depuis lors des dizaines d’habitants sont morts dont le maire, Vicente Zarate, 34 ans et des centaines, dont des enfants et nourrissons, ont hérité de graves malformations. A cet accident macabre il faut ajouter cinq paysans tués par les forces de l’ordre lorsque, cette année,  ils protestaient contre l’arrivée prochaine de la compagnie. Ils ne voulaient que conserver telles quelles leurs  prairies et leurs lagunes.

Vladimir Caller

1  Les Echos, 11.07.2012
2 L’avocat du BRGM était Hubert Védrine. Dans son livre « Batailles pour l’or perdu par la France » Editions Ramsay, 2005, Patrick Maugein, protagoniste important du dossier, laisse entendre des influences troubles derrière ses négligences en particulier pour ce qui concerne Claude Allègre..
3 Ce chroniqueur est de l’avis que ces estimations furent faites en connaissance de cause des projets de privatisation du gouvernement français. La documentation retrouvée dans cette affaire a révélé une très active implication des services de renseignement américains tout au long de ce cas.

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