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Les montagnes de dettes des cités italiennes

nouvelles du progrès,dette italienne,florence,gênesVenise est la première à convertir sa dette en titres négociables assurant une rente plus ou moins sûre à leurs détenteurs. Au XIVe siècle, les principales villes italiennes vont l'imiter,s'installant dans un endettement perpétuel

A Florence, tout commence avec des faillites : en 1343, les Peruzzi, qui ont prêté à Edouard III
d'Angleterre, prennent un bouillon à la suite de la décision de celui-ci de faire défaut. Le prêt aux monarques a transformé les riches négociants florentins, Médicis en tête, en banquiers de l'Europe. Mais les souverains sont capricieux et les risques élevés. La chute des deux maisons, suivie d'autres dont celle, aussi puissante, des Bardi, ébranle la République.

Il faut trouver de l'argent et l'impôt est exclu. Les négociants et les artisans italiens résistent avec la dernière énergie à tout prélèvement direct, une indignité réservée dans leur esprit aux sujets et aux vaincus. A la place, ils consentent au Trésor public des prêts, volontaires ou contraints, qui ont d'abord été remboursés dans les années suivant leur émission, avant de s'accumuler.

En 1347, les dettes de l'Etat sont regroupées dans un fonds, le Monte commune, une montagne de dettes
que les autorités se reconnaissent dans l'incapacité immédiate de rembourser. La commune institutionnalise un intérêt de seulement 5 %, mais elle autorise les détenteurs de créances à les revendre sur le marché.

On a vu beaucoup de choses dans ce type d'opération, de l'émergence d'une dette publique consolidée au
sens moderne du terme à la lointaine origine des billets de banque. C'est sans doute, remarquent les historiens, compter sans la façon dont les contemporains voyaient la situation. Mais une chose est sûre. Les créances sur les monti vénitien et florentin, comme celles sur leurs homologues génois, lacquièrent vite un statut de moyen de paiement, d'autant plus apprécié que les économies marchandes italiennes sont bridées par la strettezza di denaro - le manque de numéraire, dont la quantité est limitée par celle de métal précieux à disposition.

Et cette monnaie-là, elle, ne fait jamais défaut. Le premier monte créé à Venise en 1262 existe toujours
sous le nom de Monte vecchio lorsque est instauré en 1482 un Monte nuovo, suivi en 1509 d'un Monte nuovissimo... A Florence, on n'attend pas autant. La fin du XIVe siècle voit se multiplier les émissions publiques où les nouveaux titres sont parfois vendus à la moitié ou au tiers de leur valeur nominale. Les raisons de ce besoin constant d'argent sont circonstancielles - les levées ont lieu à l'occasion des conflits, nombreux, dans lesquels s'engage la ville - et structurelles : l'impôt, de plus en plus, est absorbé par les intérêts de la dette. La richesse, en conséquence, circule vers le haut : les revenus des octrois et des gabelles, qui grèvent les citoyens, aboutissent dans la bourse de ceux qui ont pu faire les prêts les plus importants. En 1352, les 2 % de Florentins les plus riches détiennent 25 % de la richesse ; en 1404, leur part a atteint 42 %.

Aussi, les critiques fusent contre un processus qui prive les actifs de capital et enrichit les oisifs -récrimination qui reviendra tout au long de l'histoire de la rente. La dette est au coeur des revendications des ciompi, les travailleurs du textile, qui se révoltent en 1378. Ils en réclament l'amortissement, la suppression des intérêts et souhaitent la levée d'un impôt direct. Mais la révolte est balayée et la " montagne " continue de croître : en 1427, les rentrées ne suffisent plus à assurer le service de la dette.

La question est d'autant plus brûlante que le prêt à intérêt est l'objet d'une véhémente querelle
théologique. Pour les Pères de l'Eglise, l'argent doit circuler et aller vers ceux qui en ont besoin. Il faudra attendre le début du XVe siècle pour que Bernardin de Sienne admette que l'épargne est légitime lorsqu'elle a pour but de favoriser un investissement propice au bien-être général.

Plus que les différences de fortune entre les féodaux et leurs serfs, la réprobation du lucre frappe le
négoce et le prêt à intérêt. Les condamnations répétées des conciles dès le XIe siècle n'y font rien : le crédit, notamment sur gages, se répand si bien que les franciscains créeront au XVe siècle leurs monts, financés par des dons et destinés aux pauvres, les monts-de-piété.

Les usuriers sont généralement juifs. Admis dans les villes au bénéfice d'accords fixant le taux et les
conditions de leur activité, ces derniers sont souvent contraints à renégocier leurs avantages à la baisse, voire à acheter leur droit de séjour par des largesses envers la collectivité. Si le Vatican reste ferme dans sa condamnation de l'usure, des juristes tentent d'adapter la doctrine : après tout, celui qui, mû par la charité chrétienne, prête à un malheureux ne se prive-t-il pas du profit qu'il aurait pu tirer d'un autre usage de son argent ?

Progressivement s'instaure la distinction, encore utilisée, entre l'intérêt légitime et celui extorqué à un
emprunteur aux abois - une nuance qui, en pratique, se fonde sur la hauteur du taux pratiqué et explique pourquoi les intérêts sur les monti restent fixés à 5 %, quitte à les émettre à une fraction de leur valeur nominale.

Si en soi l'emprunt public est admissible - n'exprime-t-il pas le juste attachement des citoyens à leur
patrie ? -, le fait de le rémunérer est beaucoup plus discuté. Quant à la revente des titres, elle divise âprement les commentateurs, seuls les plus audacieux la défendant comme un contrat ordinaire. Cela n'empêche pas le marché des monti de rester vivace. Jusqu'à 5 % de la dette publique, estime l'historien Luciano Pezzolo, change de mains chaque année. On en trouve dans les testaments, les bienfaisances faites aux pauvres. On les place en garantie, on les échange contre des immeubles et, moyennant un apport égal d'argent liquide, on peut les utiliser pour participer à de nouveaux emprunts publics...

En 1425, on voit même naître un petit dernier, le Monte delle fanciulle, qui doit permettre aux pères de
famille de faire fructifier des sommes destinées à doter leurs filles. Les dépôts sont faits à terme en fonction de l'âge de l'enfant et génèrent des intérêts composés. Si la fille meurt ou entre au couvent avant le terme, seul le capital est remboursé. C'est un succès, jusqu'au jour où Laurent le Magnifique suspend les paiements. La mesure attise les mécontentements qui aboutissent à porter au pouvoir le moine dominicain Girolamo Savonarole, en 1494, pour un éphémère gouvernement républicain et fortement puritain.

Malgré la chute des titres à des fractions parfois très basses de leur valeur nominale, malgré des
moratoires sur le paiement des intérêts, avoir des bons sur un Trésor public même exsangue est une bonne affaire. Mais c'est un sport réservé à une élite : en 1427, 86 % des monti appartiennent à 10 % des Florentins, tandis que 71 % des foyers n'en détiennent pas et se trouvent parfois dans l'obligation de s'endetter pour participer aux emprunts forcés.

Cette dernière caractéristique amène des historiens à relativiser la modernité du système. Ce qui
conserve, malgré une très grande volatilité, une valeur aux monti, ce n'est pas le fait qu'ils sont émis par une institution étatique pérenne, mais c'est le contrôle étroit que ses principaux créanciers exercent sur la collectivité débitrice.

Gênes poussera le plus loin cette logique avec la création, en 1407, d'une institution par laquelle les
créanciers de la ville s'assurent de facto la haute main sur sa politique. La &Casa di San Giorgio& naît de la fusion d'associations regroupant les créanciers des compere, qui s'étaient vu céder divers revenus fiscaux et douaniers en gage. Devenue maîtresse de ces droits, elle assure la levée des gabelles, et acquiert une mainmise sur le commerce du sel, l'administration des colonies, la gestion de la dette et la levée d'emprunts. Autant dire que rien ne se fait à Gênes sans son accord.

Avoir une colonne dans les livres de San Giorgio devient vite une condition pour faire des affaires à
Gênes. Les parts de la dette circulent comme de la monnaie, comme les droits aux intérêts qu'elles portent à terme. Reste la question que se posent les observateurs de la crise grecque actuelle : comment cela finit-il ? Cela varie. Venise, seule, réussit le tour de force d'éteindre sa dette en une vingtaine d'années au lendemain de la très coûteuse victoire de Lépante contre les Turcs en 1571 - pour la reconstituer une cinquantaine d'années après.

Florence et Gênes s'installent dans une forme d'endettement perpétuel qui inspirera les cours
européennes où se répand la pratique de se financer par la vente de rentes. A Gênes, San Giorgio traversera les troubles politiques qui secouent la cité aux XVe et XVIe siècles. Consacrant certes la mainmise des intérêts de l'oligarchie sur cette dernière, la Casa incarne aussi une conception, solide, du bien public. Elle existe toujours sous la forme d'une banque au moment des conquêtes napoléoniennes.

Sylvie Arsever (" Le Temps ")

© Le Monde- Journal Electronique http://www.lemonde.fr/journalelectronique/donnees/protege/20120815...

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