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09/03/2013

Radhia Nasraoui : Les Tunisiens ont dépassé la peur

nouvelles,tunisie,radhia nasraoui,hamma hammamiAvocate, militante infatigable contre l’usage de la torture et pour la défense des droits de l’homme, Doctor Honoris Causa de l’ULB, Radhia Nasraoui a aussi été l’une des figures féminines marquantes du Printemps arabe en Tunisie. Quelques jours avant son passage à Bruxelles le 7 mars, à la veille de la Journée de la Femme, elle nous raconte son parcours.


On comprend vite en parlant avec Radhia Nasraoui ce qui l’a poussée à devenir l’avocate des droits de l’homme. Née en 1953 à Tunis, elle est encore jeune lorsque son père milite au mouvement national fondé dans son village. Il rejoindra la cellule du parti de Bourguiba (Destour), avant de se rendre compte de ses dérives non démocratiques et de s’en démarquer. « Ma mère, quant à elle, avait été à l’école », souligne Radhia Nasraoui. « Elle suivait l’actualité et a même cessé un jour d’acheter des revues françaises en réaction aux bombardements par la France de la ville de Bizerte (1961), faisant de nombreux morts ».

Une éducation laïque et un esprit ouvert, sans distinction entre les sexes feront le reste. Ajouté aux condamnations que subira le père, enseignant et directeur d’école primaire, licencié de son travail et plusieurs fois prisonnier d’opinion.

A l’Université tunisienne, Radia Nasraoui milite au sein de l’Union générale des étudiants de Tunisie (UGET) qui refuse désormais d’être inféodée au Parti socialiste destourien. A partir du congrès de Korba en 1971 et jusqu’après l’accession de Ben Ali à la présidence de la Tunisie (1987), l’Université restera le terrain de luttes interminables entre les pro-destouriens, désormais marginalisés et des opposants de toutes sensibilités (communistes, nationalistes, maoïstes, islamistes…). Les manifestations des étudiants comme des travailleurs étant sévèrementréprimées par le régime en place.

En 1976, Radhia Nasraoui l’avocate décide de défendre les étudiants qui ont manifesté contre la politique de Bourguiba. Elle sera dès lors de tous les procès politiques, voyant le soutien aux victimes de la répression et de la torture comme un moyen de lutte pour la démocratie. « Je continuerai de me battre pour que toute personne traduite en justice puisse bénéficier d’un procès équitable, qu’elle soit étudiante, syndicaliste, salafiste ou islamiste. Les droits humains doivent être garantis pour tous », insiste celle qui préside aujourd’hui l’Association de lutte contre la torture en Tunisie et a fait de la réforme judiciaire son cheval de bataille.

Radhia Nasraoui se marie en 1980 avec Hamma Hammami dont elle aura trois filles, « la troisième naîtra alors qu’il vit dans la clandestinité », rappelle l’avocate. Pour son appartenance au Parti communiste des ouvriers de Tunisie jugé illégal, Hamma Hammami se voit condamné à onze ans de prison… sans parler des autres condamnations pour délit de presse en tant que directeur du journal Al Barid (Alternative), atteinte à la dignité du président et à l’ordre public, distribution de tracts… Faisant elle aussi l’objet d’intimidations. Radhia Nasraoui n’hésitera pas à entamer une grève de la faim pour que justice soit rendue.

Retour en arrière ?

Radhia Nasraoui se souvient des prémices du Printemps arabe dont elle est restée un des leaders d’opinion : « Au départ, seuls les opposants de gauche avaient des problèmes. Le cercle de répression s’est ensuite élargi pour viser toutes les tendances représentées, des socialistes aux islamistes, en passant par les libéraux et même les amis proches de Ben Ali. Il avait perdu la sympathie de tous les Tunisiens, y compris au sein de son parti, et on a compris qu’il allait tomber. Le mouvement du bassin minier de Gafsa en 2008 a préparé la révolution en s’étendant à d’autres régions du pays et en s’élargissant à la dénonciation du “système Ben Ali” tout entier. Ca a été le début de la fin ».

Ben Ali quitte le pouvoir le 14 janvier 2011, mais la dictature reste en place. « Les contre-révolutionnaires ont eu le temps de s’organiser pour reprendre les choses en main », regrette Radhia Nasraoui. « La gauche et les démocrates se sont alors retrouvés trop divisés pour obtenir la majorité et c’est le parti islamiste Ennahdha qui a remporté les élections. Avec lui, nous avions discuté du régime que l’on souhaitait, du minimorum à respecter : libertés publiques et individuelles, liberté de réunion, de conscience, des droits humains, séparation Etat/religion, droits des femmes consolidés… ». Mais certaines voix s’élèvent vite pour un retour en arrière, avec le droit à la polygamie, autrefois punie d’un mois d’emprisonnement, l’interdiction du droit d’adopter, la réhabilitation du mariage coutumier, allant jusqu’à pro-poser le mariage à 14 ans !

Le 6 février 2013, le chef de l’opposition tunisienne, Chokri Belaïd, est assassiné. Pour Radhia Nasraoui, qui se rappelle les menaces de mort et les appels au meurtre de ce dernier, « proférés en toute impunité et avec la passivité des autorités, la responsabilité politique du gouvernement est indiscutable. On parle d’ailleurs maintenant d’une nouvelle liste de personnes, journalistes et artistes à liquider… », confie-t-elle.

L’avocate se veut pourtant optimiste. « En voyant la mobilisation des Tunisiens, en voyant plus d’un million de personnes aux obsèques venues dire “non aux assassinats politiques”, je ne peux qu’être confiante. Les femmes, les jeunes, tous refusent que leurs acquis soient touchés. Les journalistes, les magistrats comme les syndicalistes veulent que les choses bougent. Les Tunisiens ont dépassé la peur et n’accepteront plus jamais la dictature ». Signe du changement : « Aujourd’hui, les gens ont le courage de me saluer dans la rue. C’était impensable au temps de Ben Ali ».

par Géraldine Kamps- publié le 05/03/2013

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