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15/08/2012

Les mobilisations sociales dans les interstices de l’information

nouvelles,information,marc sinnaeve,syndicatsEn réaction à la grève générale du 30 janvier dernier  s’est dressé, comme rarement, un discours de questionnement unilatéral et systématique de la légitimité de l’action syndicale. Cette rhétorique a été portée à la fois dans et par les médias d’information. Que nous dit cette contre-mobilisation médiatique ? Comment s’exprime-t-elle, en dehors des espaces consacrés du commentaire ou de l’éditorial, dans les formes et les techniques du journalisme qui, loin d’être neutres, imposent leurs manières de lire le réel ? Et, plus largement, comment  expliquer cette vision commune spontanée de la part d’observateurs prétendus impartiaux qui s’érigent de fait en juges d’exception ?


La rhétorique de « la prise en otages » des usagers et de l’économie n’a rien de nouveau.  Le 1er décembre dernier, déjà, à la veille de la grande manifestation du front commun syndical, la Libre Belgique annonçait la couleur dans son face-à-face quotidien : « La manif de vendredi est-elle légitime ? »

Mais le parti pris antisyndical a revêtu, cette fois, une dimension nouvelle, tant il s’est avéré unanime dans son déploiement, resserré dans ses angles d’attaque, intransigeant dans son oubli de l’argumentaire de fond du front commun syndical…


La problématisation (la mise en scène, en forme et en mots) de l’événement a ainsi exclu d’emblée qu’il puisse exister des alternatives aux réformes gouvernementales des systèmes de (pré)retraite et d’allocations de chômage. En résumé : on n’a pas le choix ! TINA, donc : le fameux slogan « There Is No Alternative / Il n’ya pas d’alternative » de l’ex-première ministre conservatrice britannique Margaret Thatcher. A quoi bon cette grève, dès lors ?


Il est parfaitement légitime que les journalistes interrogent la pertinence d’un mouvement de grève générale.  Mais on est en droit d’attendre d’une information véritablement indépendante, sans être neutre pour autant, un cadrage plus large que les seuls questionnements de l’utilité, de la modernité, de la responsabilité ou de la légitimité de l’action sociale.


C’est un trait commun de la couverture médiatique mainstream aujourd’hui : elle porte toujours davantage sur la représentativité, le statut ou le réalisme des mobilisations sociales que sur les représentations, les processus ou le réel véhiculés par celles-ci. Pourtant doté a priori d’un capital de sympathie plus élevé auprès des journalistes, le mouvement des jeunes indignés se voit, lui, renvoyé à son manque de programme, de structure, ou d’identité revendicative, bien plus souvent qu’à sa démarche ou à son propos effectifs.

Le discours anonyme de l’évidence

Certes, les responsables syndicaux ont eu largement l’opportunité de s’exprimer à travers les médias. Mais quasiment exclusivement pour y être sommés de se justifier : « Est-ce que ça ne va pas trop loin ? Est-ce que vous cautionnez ces actions ? ».


Les raisons de l’arrêt de travail et les propositions portées par le front commun syndical sont, en revanche, restées très marginales, quand elles n’étaient pas tout simplement absentes, dans la hiérarchisation de l’information, dans les titres de une ou d’ouverture, dans les angles de traitement des reportages en radio et en télévision, dans la nature des questions posées aux acteurs.


Or, c’est dans les interstices de ce niveau de lecture et d’écriture des énoncés journalistiques, ainsi que dans les non-dits ou non-traités, tout autant que dans les façons de dire et de nommer une mobilisation sociale, que s’opère le  formatage d’un « discours anonyme » de l’évidence. Concrètement, la vérité de ce qui est désigné paraît préexister à l’énoncé ; elle semble présupposée, comme déterminée a priori. Exemple : « l’impopularité de la grève », nominalisée, mais jamais démontrée de manière contradictoire.    


Du coup, le combat engagé par les syndicats pour imposer le bien-fondé de leur point de vue et de leurs revendications  s’est doublée d’une épreuve de force symbolique pour faire reconnaître la légitimité de leur action en tant que force collective et structurante du conflit social.


N’est-ce pas là, précisément, d’ailleurs, ce qu’on leur reproche fondamentalement, aux « vieux » syndicats : rallumer le feu d’une conflictualité sociale dépassée, car peu efficiente dans son approche des défis du présent, et, plus encore, de l’avenir ?


On se souvient que c’est ce même discours qui a présidé à l’intronisation effective de l’ère néolibérale : en 1981, le nouveau président des Etats-Unis, Ronald Reagan, mettait fin sans ménagement à la longue grève des aiguilleurs du ciel, en faisant licencier du jour au lendemain 11.000 membres du personnel, remplacés par d’autres fraîchement recrutés pour se montrer plus flexibles et plus modernes.


Son émule britannique Margaret  Thatcher fit de même en matant le mouvement social des mineurs anglais, trois ans plus tard, de manière à se débarrasser de toute résistance syndicale. « La conscience collective, ça n’existe pas », martelait celle qu’on appelait la Dame de fer… Ou, du moins, ça ne devait pas exister, dans sa vision idéologique des choses. Car, ainsi que le note un document officiel de l’époque du Parti conservateur, « ce qui menace la nation, ce n’est pas l’existence des classes, mais l’existence d’un sentiment de classes ».

L’angle  mort de l’information

Notre époque a refoulé la conflictualité sociale comme outil de structuration et de progrès de la vie démocratique pour la remplacer par l’imaginaire consensuel de la « gestion », d’une part, le culte compétitif du résultat et de la performance, d’autre part. Ce qui a permis, analyse le sociologue Matéo Alaluf, de faire adopter par les catégories dominées de la société les modes de pensée des couches dominantes. A l’encontre de leurs propres intérêts, donc…  


En témoigne, ici, la fiction maintes fois évoquée d’une communauté de destin dans l’adversité. Face  à « la crise », nous serions en effet « tous dans la même galère », unis par un commun intérêt. Pauvre ou riche, syndiqué ou non, nous serions tous appelés à ramer dans la même direction, de manière à « remettre les choses en ordre » au plus vite.


C’est que s’échineraient à ne pas vouloir comprendre les syndicats : leur mobilisation, dans cette lecture, apparaît, pour ainsi dire, comme un facteur de division de l’union sacrée. Stupéfiant hold-up rhétorique sur le sens même de la solidarité… 


Si l’image a pu s’imposer, c’est qu’en vertu de la même logique d’effacement rhétorique et normative de la conflictualité sociale, il n’y a eu, dans le cadrage général de la grève, ni désignation explicite des responsables premiers et des gagnants ultimes (ce sont les mêmes) de la crise, ni éclairage du réseau d’autorités de décision entrecroisées à l’œuvre. C’est l’angle mort du traitement journalistique du mouvement du 30 janvier. Ce qui a rendu d’autant moins accessible une lecture globale, complexe, de l’événement, et donc une compréhension politique des choses.


Heureusement pour la profession, un des siens, un journaliste irlandais, dont l’interview circule sur la Toile, a eu , lui, la présence d’esprit ou l’indépendance de pensée suffisante pour mettre en exergue ces non-dits, en même temps qu’il les a soumis à un haut responsable de la Banque centrale européenne, Klaus Masuch :  que répondrait-il à un chauffeur de taxi de Dublin, lui a demandé, à plusieurs reprises, Vincent Browne, si celui-ci l’interrogerait sur la raison pour laquelle les citoyens irlandais ordinaires doivent consacrer des fortunes à éponger des dettes non garanties dont ils ne sont en rien responsables ? Le représentant de la BCE, après avoir tenté d’esquiver, n’a tout simplement pas trouvé de réponse…


A cet égard, la question de Vincent Browne est en quelque sorte au journalisme ce que la grève générale est à la démocratie : le pouvoir, le devoir même, de contester l’ordre des choses lorsque la légitimité démocratique de la souveraineté paraît mise en péril.

La puissance d’agir détournée

« Nos » médias d’information ont fait exactement l’inverse en adoptant, de manière spontanée, un point de vue de discréditation de la grève au nom, entre autres motifs, du tort causé à l’économie. L’argument est édifiant : il revient à indexer l’intérêt général sur la valeur actionnariale et l’exigence de rentabilité. L’efficacité d’abord, puis, à titre secondaire, la démocratie…


De ce point de vue, l’injonction à la responsabilité adressée au front commun syndical ne peut qu’obscurcir un peu plus l’imaginaire et l’horizon démocratique.  Car elle enferme un peu plus encore les gens dans la peur de se projeter dans l’avenir ressenti comme une menace, dans la tristesse de vivre un présent sans promesse, et dans le seul désir de consommation comme manière d’être. « Toute évocation du futur a tendance à nous inhiber, à nous paniquer, constate le philosophe Miguel Benasayag. Comment bouger si nous n’avons pas la motivation d’une promesse ? ».


C’est bien ce qui rend si ingrate la position des syndicats dans l’action sociale. A fortiori lorsque celle-ci est perçue et présentée comme purement « défensive ».


A contrario, la participation à une entreprise de protestation sociale (grève, manifestation, occupation d’une place publique…) procure le sentiment, collectif et individuel, d’avoir prise sur le réel, d’agir et de se battre pour quelque chose d’utile et juste. C’est là expérimenter un incomparable air de liberté, d’ouverture des possibles et de puissance d’agir : cela même que le turbo-capitalisme et la techno-souveraineté en marche ont réussi à capturer et à détourner en nous.


L’incapacité de l’information d’actualité de « positiver » socialement ou de lire politiquement, au sens le plus profond du terme, les mouvements de contestation ou de refus actuels en dit plus, en fin de compte, sur les médias eux-mêmes et leurs propres enfermements que sur la grève et les syndicats.


Marc Sinnaeve

 

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