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Libye au bord de l’éclatement

nouvelles,khadafi,lybie,cnt,cyrénaïqueAlors que le CNT vient tout juste de finir la rédaction de la charte nationale qui doit servir de modèle à la future constitution libyenne, des milices de l'est du pays ont proclamé leur autonomie faisant renaître de ses cendres la Cyrénaïque. Une initiative qui pourrait servir d'exemple alors que les milices armées prolifèrent et que le CNT n'a jamais paru aussi faible.

Les porte-avions sont rentrés, l'effervescence joyeuse des premières semaines qui ont suivi la libération du pays paraît bien loin, les intellectuels qui disaient apporter la démocratie sur un plateau se font plus discrets et le regard attentionné de l’allié occidental s’est posé sur la Syrie ou beaucoup plus, en fait, sur les échéances électorales.

Dans l'indifférence, la Libye vit peut-être ses dernières heures de pays uni et souverain. Ce que redoutaient nombre de ses voisins est en train d’arriver. Parce que Kadhafi tenait le pétrole, il tenait les tribus et faisait l’unité du pays. Mardi, la Libye a montré les premiers signes annonciateurs  de son éclatement. C’est dans l’est du pays que l’on a perçu les premières fissures. Des milices ont officiellement déclaré l’autonomie de la Cyrénaïque, qui renaît de ses cendres. 

Et c’est le cousin de l'ancien roi Idriss el-Sénoussi déposé le 1er septembre 1969 par le capitaine Kadhafi qui en sera le chef du conseil  intérimaire, après une élection non contrôlée par le pouvoir central. Un recul de 50 ans en arrière qui met à bas les rares initiatives de reconstruction d’un état libyen pourvu d’une démocratie parlementaire avec un système administratif.

La déclaration d’autonomie de cette région intervient, en effet, alors que le Conseil national vient de finir la rédaction de la charte nationale, qui servira de modèle à la future constitution libyenne, comme l’a annoncé Moustapha Abdeljalil mercredi. Le document n’a pas encore été rendu public et n’intéresse que très peu. Il est d’ailleurs de plus en plus improbable que les élections puissent se tenir fin juin, comme prévu.

Des forces qui échappent à l'autorité du CNT

Trois mille personnes rassemblées à Benghazi ont dévoilé leurs plans pour établir leur propre gouvernement autonome. Les participants à la conférence ont déclaré que leur état oriental, connu sous le nom de Barqa, aurait sa propre législation, son budget, sa police et sa justice avec Benghazi pour capitale.

Le gouvernement fédéral continuera néanmoins à contrôler la politique étrangère, l'armée nationale et le pétrole. Une réaction à l’incapacité du CNT de stabiliser le pays, affirmer son autorité et assurer l’organisation de ces élections. Bref, une incapacité flagrante à diriger le pays.

Une compétition régionale pour le contrôle du pouvoir avait commencé dès le renversement du colonel Kadhafi il y a six mois.

« Les tribus, les milices, les villes, les régions détiennent ainsi des parcelles de pouvoir de plus en plus vastes au détriment du supposé pouvoir central du Conseil national transitoire (CNT) de plus en plus neutralisé par des forces qui échappent à son autorité. De fait, est totale dans un pays qui tangue de toutes parts » constate le journal algérien l’Expression.

D’autres initiatives du même type existent dans ce pays, en voie de dislocation. Le mois dernier, des milices de l'ouest de la Libye ont formé leur propre alliance, sous prétexte de stabiliser leur région, mais aussi d'exercer une influence à l'échelle nationale. Dans le sud aussi apparaissent des velléités autonomistes.

Le local plus fort que le national

Les réactions n’ont pas tardé. Le chef du CNT a tapé du poing sur la table menaçant de recourir à la force si les autonomistes ne revenaient pas à des positions plus conformes aux intérêts de la Libye : «Nous ne sommes pas préparés à une division de la Libye». Il a ainsi mis en garde contre les «restes» du régime Kadhafi, pointant « certains pays arabes qui soutiennent et financent la sédition » ainsi que les « infiltrés » qui tentent de manipuler les autonomistes. «Nous sommes prêts à les en dissuader, même par la force», a averti Abdeljalil. Difficile d’imaginer le CNT prendre le risque d’engager l’armée nationale libyenne, très éprouvée, dans une guerre contre les milices, au risque de relancer la guerre civile. 

Il ya aussi la question de la richesse pétrolière qui est centralisé dans Barqa. La région qui représente un tiers de la superficie du territoire libyen, concentre 60% des ressources pétrolières du pays.

L’avenir de la Libye se trouve-t-il dans le fédéralisme ? Le CNT prône la décentralisation et exhorte les Libyens à défendre cette option. Des centaines de personnes ont manifesté le mercredi 07 mars 2012 contre le « fédéralisme » dans le sud du pays, notamment dans les villes de Sabha et Koufra, dans le désert, selon des vidéos mises en ligne sur « Facebook ».

Plusieurs autres villes, dont Benghazi, ont connu des rassemblements similaires avec des banderoles soulignant l' « unité nationale » et insistant pour avoir Tripoli comme capitale. Pourtant, jamais depuis la chute de Kadhafi, la Libye confrontée à la problématique des milices qui ont proliféré et se sont militarisés à la faveur de la guerre, n'a semblé aussi proche de l’implosion.

Ancien diplomate en Libye, et auteur de Au coeur de la Libye de Kadhafi, Patrick Haimzadeh écrivait en septembre 2011 dans le Monde Diplomatique que « le sentiment d’appartenance tribale demeurera une donnée majeure. Durant les premières années de la Libye révolutionnaire, de 1969 à 1975, le pouvoir ne fait pas référence aux tribus. Mais, en 1975, Le Livre vert les remet à l’honneur et leur consacre un chapitre entier. Elles constitueront par la suite un élément indissociable du clientélisme, au cœur du régime. Il s’agit de répartir la rente pétrolière en veillant à respecter les équilibres entre tribus et régions, sous peine de menacer la paix sociale, voire l’unité du pays », soulignant que malgré les avions de l’OTAN, la véritable rupture tactique aura été menée à l'ouest par la puissante tribu des Zintan, qui incarne la « tradition libyenne de primauté du local sur le régional, et du régional sur le national, selon laquelle il revient aux habitants originaires de chaque région ou ville de mener le combat de libération ».

Et au demeurant d’occuper rapidement au sein du pouvoir la place que leur vaut leur engagement militaire, au risque de le prendre de force !

Régis Soubrouillard - Marianne
 
Journaliste à Marianne, plus particulièrement chargé des questions internationales

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