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22/01/2012

LES NOUVEAUX CHIENS DE GARDE : bien en laisse

nouvelles,les chiens de garde,presse,télévision,ra&dio,journauxAprès le livre de Serge Halimi, un documentaire drôle et effrayant ausculte les rapports incestueux entre journalistes et politiques, et tire à vue sur une caste médiatique et autres experts qui mangent à la gamelle des grands groupes. Entretien en deux parties avec Yannick Kergoat, co-auteur et co-réalisateur du film. 
 
Le livre de Serge Halimi, Les nouveax chiens de garde, date de 1997. Pourquoi ce film ?


Yannick Kergoat : Avec ce film, nous voulons nous ouvrir à un public différent, plus large, qui ne lit pas forcément Le Monde diplomatique, même si nous avons conscience que ce type de film fait principalement venir les convaincus. C’est surtout une occasion politique de réaffirmer un certain nombre de choses, mais sur un autre support. L’idée vient de Jacques Kirsner, citoyen et producteur, qui pense que les médias français sont en danger. C’est sa conviction. Il a donc décidé de faire un film sur la liberté de la presse, les principaux groupes et titres de presse appartenant à de grands groupes industriels et financiers. Jacques Kirsner rejoint ainsi un courant critique qui questionne les médias et qui a émergé il y a une dizaine d’années, notamment avec les écrits de Pierre Bourdieu, Serge Halimi, Plan B, Acrimed… Kirsner s’est lancé avec une petite équipe, dont moi et Gilles Balbastre, mais sans distributeur, co-producteur, ni soutien d’une télé ou d’organisme du cinéma. Kirsner a mis son argent sur la table avec une volonté : en découdre, aller au bout de l’entreprise. 
 
Pas de distributeur, cela veut dire que le film pouvait ne pas sortir ?
 
Y. K. : A chaque étape, c’était très risqué. Nous avons trouvé le distributeur, Epicentre, en cours de route. C’est pour cela que cela nous a pris deux ans et demi, avec des arrêts, pour laisser le temps à Jacques de refinancer l’affaire. Face à la crise des subprimes, on a réorienté le film avec les fameux experts économiques et le libéralisme. Notamment avec l’archive d’Alain Minc qui dit en 2008 qu’il n’y aura pas de crise et fait l’éloge d’un système dont il a toujours fait la promo.
 
Ce qui est important c'est l'effet d'accumulation
 
Vous aviez un scénario ?
 
Y. K. : Bien sûr. Mais beaucoup de choses ont pris forme au montage, avec des archives que nous avons trouvées en cours, lors d’un montage qui a duré neuf mois. 
 
Le constat sur les journalistes et leurs connivences avec le monde politique, évangélistes du Marché et gardiens de l’ordre social, est toujours le même : consternant et brutal.
 
Y. K. : Il nous semble objectif. C’est un constat affolant, c’est vrai, ces connivences entre les journalistes et le pouvoir politique. On ne prétend pas apporter des révélations exclusives, les gens savent déjà ces choses. Ce qui est important, c’est l’effet de concentration, l’accumulation sur 90 minutes. Ces éditorialistes, patrons de presse, directeurs de rédaction qui tiennent le sommet des médias français, les tribunes, sont – en gros – les gardiens de l’ordre établi. Nous avons également essayé de les présenter par les mécanismes qui les produisent. Financiarisation de l’économie, concentration dans les mains de certains grands groupes, fabrication d’une info qui devient un produit comme un autre… 
 
«Nous ne disons pas tous pourris»
 
Pourquoi ces journalistes sont-ils à la botte des politiques, pourquoi cette connivence avec le pouvoir ?
 
Y. K. : C’est le processus d’un système. Il y a une proximité de classe entre politiques et journalistes. Ils ont fait les mêmes écoles, ils ont les mêmes formations, ils proviennent des mêmes milieux sociaux. Ils partent en vacances ensemble, fréquentent les mêmes restaurants, ils se retrouvent partout. C’est pour cela que nous avons décidé de montrer le fameux dîner Le Siècle, mélange sidérant de journalistes, grands patrons, hauts fonctionnaires, politiques en vue, bref, l’élite de la nation… L’une des règles de ce club, c’est de ne jamais rendre compte de ce qui s’y est passé. Pourquoi un journaliste va-t-il au Siècle s’il ne peut pas dire ce qu’il a vu ou entendu, si ce n’est pour les fréquenter les puissants. Mais c’est seulement une catégorie de journalistes, nous ne disons pas « Tous pourris », loin de là. Nous parlons des gens des médias qui ont des positions de pouvoir et c’est pour cela que nous les nommons dans le film. Ils sont une poignée, les éditorialistes multicartes, et squattent tous les strapontins. Ils vivent dans un monde auto-référencé. Ils formatent l’information. Même les débats ont l’apparence de la démocratie. C’est illustré dans le film par le débat Ferry-Julliard sur LCI. Ce sont des débats où l’on voit des personnes s’opposer, mais s’opposer sur des détails. On est dans des questions d’alternances, et pas d’alternatives. Ils ont un point de vue légèrement différent sur l’intégration européenne, mais de toute façon, il faut qu’elle soit libérale et que la concurrence soit non faussée. Ils sont capables de débattre pendant des heures sur des nuances, des détails. Mais sur le fond, ils sont d’accord, il n’y a pas de débat.

Bakchich

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