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02/10/2011

La «malédiction» de Shinkolobwe

Exploitation artisanale de l’uranium au Katanga (RDC)

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La «ceinture de cuivre» du Katanga (RD Congo), contient 34% des réserves mondiales de cobalt et 10% de celles de cuivre mais aussi de l’uranium. Elle s’étend depuis la banlieue de Lubumbashi, jusqu'à Kolwezi. Le site de Shinkolobwe, à 30 km de Likasi, est particulièrement célèbre pour avoir fourni l’uranium utilisé dans les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki.


L’Union Minière commença l’exploitation de cette mine en 1921, pendant la période coloniale. Peu prisés à l’époque, les minerais riches en uranium étaient enfouis dans les puits désaffectés de la mine. A partir de 1936, l’intérêt pour l’uranium se développe et ces minerais seront exploités, jusqu’en 1939 quand des inondations viendront interrompre l’exploitation. Celle-ci reprendra entre 1942 et 1944 à la demande expresse des Etats-Unis. L’uranium sera offert par le gouvernement belge en exil dans le cadre du projet «Manhattan» pour la conception des premières armes atomiques. La Belgique bénéficiera en échange du transfert technologique des réacteurs nucléaires. Les premiers furent construits à Mol en 1952 et à l’université de Léopoldville en 1959. Avec l’indépendance, l’exploitation de la mine fut stoppée. Jusqu’en 1997, la société nationale congolaise Générale des Carrières et des Mines (GECAMINES) assure la sécurité du site. Au début de 1997, isolé politiquement et financièrement (ses avoirs à l’étranger sont bloqués), le président Mobutu charge la GECAMINES de la vente des résidus uranifères de Shinkolobwe. La société GFI (Georges Forrest International) se chargera du transport de l’uranium vers la Finlande pour le compte d’un client resté jusqu’ici anonyme. En avril 1997, le nouveau pouvoir dirigé par Laurent Kabila ordonne à la Gécamines de se retirer du site. Les anciens «creuseurs» désoeuvrés de la Gécamines entreprennent  alors l’exploitation artisanale de plusieurs mines dont celle de Shinkolobwe.

Le 19 février 1999, le ministre des mines du gouvernement congolais autorise la création d’une structure d’encadrement des creuseurs et des négociants, l’EMAK (Exploitants Miniers Artisanaux du Katanga). Les creuseurs doivent obligatoirement y adhérer et verser une taxe pour continuer leur activité.

Le 9 avril 2003, trois semaines après le début de la guerre en Irak, et dans le contexte de la reprise de la course aux armes nucléaires, l’AIEA (Agence Internationale pour l’Énergie Atomique) fait signer un accord obligeant le Congo à rendre compte de ses exportations d’uranium. Des rumeurs d’exploitation à Shinkolobwe provoquent une mission d’inspection de l’AIEA dont la conclusion sera: «la possibilité que de grandes quantités d’uranium soient extraites et exportées est inquiétante». Sous cette pression internationale, le 27 janvier 2004, Joseph Kabila signe le décret classant Shinkolobwe en zone interdite à l’exploitation minière. Le site est placé sous la surveillance de l’armée. Mais l’exploitation, devenue clandestine, continue. Les militaires, mal, voire pas payés, perçoivent un droit de passage quand ils n’organisent pas eux-mêmes des creuseurs pour leur compte. Cette exploitation ne pourra pas être ignorée lorsqu’en juillet 2004, un grave éboulement dans les galeries fera une trentaine de morts d’après les familles des creuseurs ensevelis dans la mine ce jour-là. Une quinzaine de corps seront retrouvés. Le bilan officiel des autorités fera mention de 8 décès. Le gouverneur du Katanga ordonne alors la mise en pratique effective de l’arrêté présidentiel et l’évacuation des 15.000 habitants du village de Shinkolobwe endéans les 8 jours. Le village sera détruit et brûlé par l’armée au début août 2004. Le Programme des Nations Unies pour l’Environnement et le Bureau de Coordination des Affaires Humanitaires (PNUE / BCAH) est chargé d’une mission d’inspection en octobre 2004 qui conclut à des risques importants d’éboulements ainsi qu’à une potentielle exposition chronique à la radioactivité ionisante. Tous ces évènements ralentiront fortement les activités minières à Shinkolobwe la réduisant à la clandestinité nocturne. Mais le problème ne sera que déplacé vers d’autres sites de la région, comme ceux de Sandra, Miringi-Milele, Luswishi, etc.

En janvier 2008 à Kinshasa, lors d’une visite éclair, le président Sarkozy signe un accord avec le gouvernement congolais, confiant le monopole de la prospection et de l’exploitation de l’uranium en RDC à la société AREVA. L’expérience au Niger de la gestion des mines d’uranium par Areva, laisse à penser qu’il serait étonnant que les droits et la sécurité des travailleurs soient la priorité.

Le quotidien des creuseurs consiste à descendre, pieds et mains nues, dans des puits mal étayés. Les minerais sont alors extraits et stockés en sacs d’environ 50 kg vendus aux négociants (GOPINATH, BAZANO, RUBA MINING, RULCO MINING, etc) pour un prix variant entre 400 à 1500 francs congolais (0,30 à 1,25 €) suivant la qualité du minerai. Les creuseurs ignorent pour la plupart que le minerai contient de l’uranium radioactif en plus du cuivre et du cobalt. Les négociants par contre en ont bien conscience (cours approximatif: cuivre 7€/kg, cobalt 17€/kg, uranium: 100€/kg). Ils connaissent aussi la dangerosité du minerai et les dirigeants de ces sociétés se gardent bien de s’approcher de leurs propres entrepôts.

Les négociants exportent ensuite les minerais à l’état brut vers la Zambie et l’Angola par la route. Ce mode de transport rend plus difficile le contrôle de la nature et de la quantité des exportations. La faillite de fait de la société nationale des chemins de fer congolais (SNCC), provoquée par le non entretien des infrastructures et le non paiement des salariés depuis plus de 50 mois, arrange bien les bénéficiaires de l’exploitation clandestine. II est en effet difficile pour une société d’état comme la SNCC de prétendre ne pas connaître la quantité de minerais transportée. Le transport privé par la route, face à un service des douanes mal payé et mal équipé, permet toutes les dérives. Au poste frontière de Kasumbalesa, un cortège sans fin de camions exporte les minerais bruts du Katanga sans aucune précaution pour les populations. Une partie de l’uranium katangais disparaît ainsi sans laisser de trace.

Un creuseur extrait environ 2 à 3 tonnes de minerais par mois. Sachant que la teneur en métaux intéressants est de l’ordre de 3 à 6%, chaque creuseur extrait entre 3500 à 5000 € de métaux chaque mois. Il peut  espérer un revenu mensuel entre 50 à 100 €, malgré tout supérieur à la moyenne en RDC. Dans la région «centre» autour de la ville de Likasi, EMAK compte officiellement environ 20000 adhérents creuseurs. La production annuelle des creuseurs est donc de l’ordre de 600.000 tonnes.

Dans le cadre de l’état des lieux de l’exploitation des minerais radioactifs au Katanga (publié en septembre 2011), l’ORC (Observatoire de la radioactivité au Congo), a mesuré la radioactivité sur le site minier de Luswishi. L’exposition à la radioactivité pour un creuseur travaillant 8h par jour, 250 jours par an, varie selon l’endroit de la mine de 2 à 32 mSv/an (milli Sievert), mais peut atteindre 170 mSv/an à proximité du lac situé au centre de l’exploitation. Mais les mineurs habitant le plus souvent à proximité des mines, leur exposition dépasse les 2000 heures par an, surtout si on tient compte des phénomènes annexes comme la contamination des eaux, les vents, l’érosion, la transmission aux cultures, à la végétation et au bétail, etc. À titre de comparaison les normes internationales admettent pour le grand public une exposition de maximum 1 mSv/an.

Cette radioactivité entraîne problèmes de santé et mutations génétiques. Dans la région, de plus en plus de naissances d’enfants malformés sont signalées. La croyance populaire, enracinée dans le terreau d’une scolarisation déficitaire et des structures sanitaires insuffisantes et financièrement inaccessibles, attribue ces dégâts à la sorcellerie et à la malédiction.

La «malédiction» de Shinkolobwe est l’œuvre des décideurs politiques et des intérêts personnels. C’est le fruit d’un système d’ampleur internationale, basé d’une part sur une «anarchie organisée» des administrations et services publics (SNCC, armée, douanes, enseignement, santé, …) et d’autre part sur la misère d’un peuple préférant mourir d’un cancer lointain et invisible que de mourir de faim à court terme. Ce système ouvre la porte à la corruption et aux crimes contre l’humanité au Katanga et ailleurs.  La ceinture de cuivre, cadeau de la nature, pourrait être la base d’un développement harmonieux de toute une région, de toute une jeunesse. L’uranium, si utile en matière médicale, pourrait sauver des vies et guérir des souffrances à travers la planète pour des millénaires. Certains petits esprits mesquins préfèrent aujourd’hui dilapider ce trésor pour des profits démesurés et sans futur, semant mort, destruction et déchets radioactifs. Les bombes lâchées, les 06 et 08 août 1945, ne sont décidément pas une vieille histoire. Leur ombre plane plus que jamais au-dessus de nos têtes.

Si nous voulons sortir de cette «malédiction», Il est urgent que l’être humain affronte ses «démons», qu’il  affronte ses incohérences, son égoïsme, qu’il affronte les dictatures, les injustices, la désinformation, l’obscurantisme, pour triompher de l’absurde au nom des valeurs humaines les plus élevées.

Gilles Smedts

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