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Emmanuelli: « En Libye, nous faisons la guerre. Je suis contre! »

Alors que le Bureau national du Parti socialiste a fait savoir qu'il jugeait la poursuite de l'engagement en Libye nécessaire dans le cadre du mandat des Nations Unies, Henri Emmanuelli explique pourquoi il votera contre la poursuite de l'intervention. C'est son côté «gaulliste», dit-il.

 

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Quatre mois après le début de l’intervention militaire française en Libye, le parlement sera appelé à se prononcer sur la prolongation de cette intervention militaire. Dans un communiqué, le Bureau national du Parti Socialiste a fait savoir qu’il jugeait la poursuite de cet engagement nécessaire. Vous avez publiquement affiché votre désaccord avec la position du PS. Qu’est ce qui motive votre position ?

Je suis hostile à la poursuite de cette opération depuis le début. Comme le sont les Allemands, comme l’est le congrès américain dont la chambre des représentants a  récemment infligé un revers à Barack Obama en rejetant le texte qui autorisait la campagne en Libye.  Cela fait des années que je dis que je ne comprends pas ce que signifie le droit d’ingérence, c’est à dire le droit que s’octroient les puissances armées et développées à aller bombarder au hasard de leur choix, qui sont ceux de l’OTAN, des populations sur leur territoire. Je reste fidèle au principe d’autodétermination des peuples : aux Tunisiens d’écrire leur histoire, aux Libyens, aux Syriens etc.

Par ailleurs, je constate que le droit d’ingérence ne s’applique qu’aux adversaires de l’Otan jamais aux amis. Depuis que Monsieur Kouchner l’a mis à la mode, c’est une réhabilitation du droit du plus fort.

Les arguments portant sur le mandat 1973 de l'ONU et la protection de populations civiles ne vous ont pas plus convaincus ?
 
Cela fait longtemps, et cela a été souligné par beaucoup de nos alliés, que nous sommes hors du cadre du mandat de l’ONU. Quand nous envoyons des hélicoptères, je ne vois pas en quoi nous protégeons des populations. Nous faisons la guerre !

L’intervention de l’Otan peut aussi s’interpréter comme une aide apportée à un pays engagé sur la voie de la démocratie dans la suite des révolutions arabes ? 

Sur le principe, évidemment que je suis pour la chute de tous les régimes dictatoriaux, mais j’ai remarqué que nous n’attaquions pas l’Arabie Saoudite et quelques autres pays qui ne me semblent guère plus démocratiques que le régime libyen… Effectivement la Libye est une dictature, mais c’est un tout petit peu plus compliqué que ça aussi. Ce sont des gestions claniques, tribales. Je ne suis pas certain que le principe démocratique soit le ferment de l’action. Quant à l’opposition entre Tripoli et Benghazi, elle ne date pas d’aujourd’hui. Je ne doute pas qu’il y ait des opposants en Libye à Monsieur Kadhafi, ils ont ma sympathie et je ne leur conteste pas le droit de se débarrasser de Monsieur Kadhafi mais ce n’est pas à l’armée française d’arbitrer ce genre de choses.

D’autant que je n’ai pas aucun complexe vis-à-vis de Monsieur Kadhafi, ce n’est pas moi qui l’ai invité à planter sa tente à Paris. J’avais déjà eu la même réaction au moment de la Serbie à l’époque où nous défendions glorieusement le Kosovo, pour nous apercevoir ensuite  que le patron de l’UCK était un drôle de personnage sur lequel on a été très discret d’ailleurs dans les médias (NDLR : Selon un rapport de l'assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, Hashim Thaçi était à la tête du groupe criminel de Drenica, coupable notamment de trafic d'organes prélevés sur des prisonniers, principalement serbes, entre 1998 et 2000).  En Côte d’Ivoire, j’ai toujours dit que je ne  comprenais pas à quel titre la force Licorne intervenait car c’est quand même elle qui a fait la différence. Il y a eu une mission parlementaire sur l’Afghanistan, depuis le début j’ai eu l’occasion de dire que j’étais également opposé à cette opération.

Le Bureau National du PS a fait savoir qu’il jugeait nécessaire la prolongation de l’intervention militaire française en Libye. Votre prise de position pose-t-elle des problèmes à l'intérieur du Parti ?

Personne ne me l’a dit. Si je dois voter mardi, je voterai contre. Il y a une dizaine de personnes au Parti Socialiste, quelques proches de Laurent Fabius - Guillaume Bachelay par exemple - qui sont sur cette ligne et au-delà du PS, il y a un groupe de députés qui sont opposés à la poursuite des opérations.

Quelle analyse vous faîtes aujourd’hui de l’évolution de ce conflit ?

J’ai l’impression que nous sommes dans une impasse. Monsieur Sarkozy qui avait sans doute des choses à se faire pardonner a cru bon de s’engager dans cette aventure, sans le consentement de son voisin allemand. Je lui en laisse l’entière responsabilité.

Nous allons entrer dans une période assez riche en débats politiques. Les questions de politique étrangère ou qui portent sur l’engagement des forces armées françaises dans des opérations extérieures semblent complètement indifférentes aux partis politiques, parti socialiste compris ?

Vous avez raison. Cela provient sans doute d’un enferment naturel à l’intérieur du « mainstream » : nous suivons les alliés, nous faisons comme les autres. C’est confortable. Cela évite de se poser des questions quant à savoir si ce que font les autres est justifié, utile, ou non. Cela avait été le principal argument à l’époque pour la Serbie et le Kosovo . Il était impossible de lâcher les alliés. Nous en sommes toujours là.  Je me suis plaint à plusieurs reprises au bureau national du fait que nous parlions aussi peu de politique étrangère. C’est mon côté gaulliste !

Propos recueillis par Régis Soubrouillard (Extrait du site Marianne 2)

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