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25/07/2011

Nucléaire : donner la parole à la population

nucléaire,doel,tihange,tchernobyl,mile islandLes événements actuels remettent assez crûment dans l’actualité le débat sur l’utilisation du nucléaire (ou plus exactement de la fission nucléaire) pour produire de l’électricité. S’il est malsain d’utiliser l’émotion actuelle comme argument afin de contrer un certain retour en grâce ces dernières années du nucléaire, il est par contre légitime d’ouvrir un véritable débat citoyen avec quelques questions importantes que les événements du Fukushima éclairent d’un jour nouveau.


Une énergie nucléaire « sans risque » est-elle envisageable ?  Si plusieurs accidents majeurs ont été frôlés dans des centrales « occidentales » comme aux Etats-Unis (Three Mile Island en 1979 et Davis Besse en 2002), en France (St Laurent des Eaux en 1969 et en 1980, et Blayais en 1999), au Japon (Tokai en 1999) et au Royaume-Uni (Thorp en 2005), la seule véritable catastrophe nucléaire d’ampleur avait jusqu’alors eu lieu dans une centrale « vieille génération » (RBMK) située en ex-URSS, à Tchernobyl. Même si plusieurs centrales du même type sont encore en activité et que la radioactivité ne connaît pas de frontières, l’argument technologique a été utilisé massivement ces dernières années permettant de rassurer la population en écartant tout risque semblable dans nos centrales « hi-tech».  Fukushima met cet argument à terre.  Aucune centrale ne présente de risque zéro.

L’argument d’une localisation exceptionnelle des centrales japonaises ne tient pas la route. Sur les 435 réacteurs en activité dans le monde, plusieurs sont situés dans des endroits tout aussi critiques comme en Californie celles de San Onofre et de Diablo Canyon situées en bord de mer dans une zone à fort risques sismiques.  Comme au Japon, ces centrales sont conçues pour résister à un tremblement de magnitude 7 sur l'échelle de Richter (celui du Japon était de magnitude 9) et des vagues de 10 mètres (elles atteignirent 17 mètres au Japon).  En Belgique, les centrales de Tihange et de Doel ne sont pas conçues pour résister à un séisme de magnitude supérieur à 5,7. Or, selon l’Observatoire Royal de Belgique, des séismes de plus de 6 pourraient avoir lieu en Belgique et dans les pays voisins. Depuis le quatorzième siècle, environ 15 tremblements de terre de magnitude supérieure à 5 ont été enregistrés près de ou en Belgique, dont trois ont même dépassé la magnitude 6.

Enfin, le débat sur la sécurité des centrales en cas de catastrophe naturelle ou d’attentat terroriste ne constitue qu’un versant ; l’autre risque principal de contamination est lié à la gestion des déchets issus de la fission nucléaire.  Force est de constater que 50 années de recherche et trois générations de centrales n’ont pas permis de dégager une solution satisfaisante pour leur élimination et que les solutions de stockage (et de transport) des déchets (catégories B et C en particulier) ne présentent pas d’avantage de risque zéro.

Etant donné la raréfaction des énergies fossiles et le défi de réduction des émissions de CO2 , l’énergie nucléaire est-elle incontournable ? S’ils admettent que la production d’énergie via la fission constitue un risque, certains estiment qu’il n’y a simplement pas d’alternative. La science leur donne tort, la logique économique actuelle raison. La science d’abord. D'après une étude publiée dans le Journal of Geophysical Research-Atmospheres, le potentiel éolien exploitable à travers le monde serait de 72 TW (térawatts) alors que la consommation actuelle est de 2,3 TW, soit 30 fois moins. Approximativement, le potentiel brut théorique par rapport à la consommation mondiale d’énergie est de 10.000 fois pour le solaire, de 100 fois pour la biomasse, de 3 fois pour la géothermie et de 2 fois pour l’hydraulique . Pourtant l’hydraulique représente encore près de 85% de l’électricité verte produite . Le champ des possibles est énorme. A technologie actuelle, ce n’est pas moins de 6 fois la consommation planétaire que nous pourrions produire selon une étude du Dr. Joachim Nitsch .  Autre étude intéressante, selon le Deutsches WindEnergie Institut, le seul potentiel éolien au large des côtes belges correspond à 2.7GW (gigawatts)  soit environ 27% de la consommation belge actuelle, ou plus que la puissance cumulée des trois plus vieux réacteurs belges (Doel 1, Doel 2 et Tihange 1).  Sans même prendre en compte la marge de progression énorme en terme d’efficience dans la captation des énergies renouvelables, en multipliant les sources d’énergies renouvelables (solaire, éolien, géothermique, hydraulique,...), en investissant dans le stockage énergétique et en modifiant la structure du réseau de transport (possibilité de transport sur des longues distances et de structures de production décentralisées), un transfert vers le 100% renouvelable est scientifiquement possible .
 

Le blocage n’est pas technologique, il est économique.  Ces modes de productions nécessitent des investissements très importants  que les sociétés productrices (privées pour l’essentiel) ne peuvent et ne veulent consentir pour une électricité de toute façon plus chère. Amorties, les centrales nucléaires constituent aujourd’hui de véritables planches à billets. En 2007, la CREG (Commission de Régulation de l’Electricité et du Gaz) a évalué le coût de production de l’électricité des centrales nucléaires en Belgique entre 17 € / MWh et 21 € / MWh, quand le prix de marché forward de l’électricité est de 60 € / MWh en moyenne. La marge bénéficiaire annuelle ainsi générée est comprise entre 1,75 et 1,95 milliards €. Répondant à une logique de profit et de court-terme ces sociétés sont intrinsèquement incapables d’investir réellement dans le renouvelable.  Celles qui le feraient seraient moins rentables et se verraient disparaître, victime de la logique des marchés.  Cette situation repose très directement la question de la gestion par le public de la production, mais aussi de la distribution de notre électricité.

Dans le même ordre d’idée, mettre fin à la croissance de la consommation d’électricité qui est un enjeu majeur des prochaines années demande également un acteur public qui s’engage pour contrer les lois du marché et du profit à court terme.  Par exemple, si pour succéder en Belgique à une mobilité dominée par la voiture (transport individuel et moteur à explosion), on laisse s’imposer de façon aussi hégémonique la voiture électrique, la consommation électrique explosera d’environ 30% .  Le rôle de l’acteur public est d’orienter au maximum nos sociétés vers une réduction des transports (règles d’urbanisme favorisant la densification) et vers un développement des transports collectifs (investissements dans un transport en commun rapide, économique et de qualité). La liste des domaines dans lesquels l’action publique permettrait de contrer la gabegie actuelle sans perte de bien-être pour les populations est longue (normes plus strictes pour les produits électriques, efficacité énergétique de nos bâtiments,...).

Nous estimons qu’il est essentiel d’initier un véritable débat citoyen débouchant sur une consultation populaire concernant l’avenir de la production électrique dans notre pays. Nous plaidons plus globalement pour un élargissement de la sphère démocratique aux matières économiques aux implications sociétales majeures. Il faut rendre à la population le contrôle d’une série de secteurs économiques afin de protéger notre devenir collectif de la dictature des marchés et afin de permettre de véritables choix citoyens, notamment concernant la gestion de l’énergie et des ressources naturelles.
 

 - Rappelons que l’extraction d’uranium produit toutefois du CO2
 - Rapport du 25 novembre 2005 des Electriciens Romands.
 - La production électrique hydraulique (16,1%) est à ce jour supérieure à la production nucléaire (13,5%)
 - Rapport « Energy Revolution: A sustainable pathway to a clean energy future for Europe » de GreenPeace, 2005 “Offshore wind energy in the North Sea”, DEWI, Deutsches WindEnergie Institut, oct. 2000.
- La modération de la consommation et les économies d’énergie n’en demeurent pas moins des priorités
- Le chiffre de 30 à 50 milliards d’euros a été avancé pour la Belgique
- “Voiture électrique : la nouvelle arnaque écologique ?” Revue de débats « Politique » - Juin 2010 (n°65)

Par Pierre Eyben (Docteur en Sciences appliquées), Jean Cornil (ancien parlementaire PS), Raoul Marc Jennar (militant altermondialiste), Pierre Ozer (Chercheur au département des Sciences et gestion de l'environnement, Université de Liège), François Gobbe (Kairos Europe WB), Paul Delmotte (Professeur de politique internationale à l’IHECS), Jean-Marie Klinkenberg (Professeur émérite de l'Université de Liège), Christine Pagnoulle (enseignante à l'Université de Liège), Manuel Abramowicz (auteur, membre du CRK)

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