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23/06/2011

Le CEGES appelle à un véritable débat sur la collaboration et la répression

Ceges.gifCes deux dernières semaines, la question de l'amnistie est revenue au devant de l'actualité qu'elle n'avait d'ailleurs jamais véritablement quitté. Les déclarations peu adroites du ministre de la Justice, faisant suite à la prise en considération de la proposition d'amnistie lancée par le Vlaams Belang, ont brutalement rouvert le dossier de la répression de la collaboration. Les nombreuses réactions antagonistes et émotionnelles qui ont suivi montrent une nouvelle fois combien ce passé reste, près de septante ans après les faits, “un passé qui ne passe pas”. Plus que jamais ces réactions sont en outre inscrites dans un schéma d'interprétation communautaire.


Tout historien un tant soit peu familier avec cette matière aura probablement suivi cette discussion avec étonnement. Les nettes divergences d'opinion contrastent en effet fortement avec le consensus qui existe depuis longtemps dans le monde scientifique belge sur ces questions de collaboration et de répression. Nombre de ces discussions sont aussi dépassées que l'actuelle proposition d'amnistie. Ce contraste illustre le fossé entre la connaissance scientifique du sujet d'une part et la vision qu'en a l'“opinion publique” d'autre part. Ce constat incite aujourd'hui l'ensemble de l'équipe scientifique du Centre d'Études et de Documentation Guerre et Sociétés contemporaines (CEGES) à rédiger collectivement cette carte blanche. Pour rappel, le CEGES est un centre scientifique fédéral où des historiens francophones et néerlandophones travaillent ensemble sur des thèmes comme la guerre et les conflits dans la société contemporaine, avec une attention particulière pour la Seconde Guerre mondiale.

La proposition de loi prise en considération le 4 mai 2011 illustre parfaitement l'écart entre la connaissance scientifique et la représentation des faits. Outre de nombreuses erreurs factuelles, le texte s'appuie à l'évidence sur une interprétation très particulière, marquée idéologiquement, de la collaboration. Ce faisant, cette proposition de loi nie tout ce que la recherche fondamentale a produit en Belgique ces trente dernières années. Ce type de proposition de loi, et les trop brefs (non-)débats qui ont suivi, ont pour effet pervers de renforcer une représentation caricaturale dans l'opinion publique, plutôt que de contribuer à la réfuter.

Une vision biaisée persiste des deux côtés de la frontière linguistique. Nous savons pourtant depuis longtemps que la collaboration n'a pas concerné que la Flandre, et plus encore que la répression n'a pas été anti-flamande. Nous savons depuis longtemps que la vision sans nuance d'une Flandre catholique “brune” qui aurait collaboré en masse, et d'une Wallonie “rouge” qui se serait engagée comme un seul homme dans la Résistance ne correspond pas à la réalité. Ces clichés sont complètement dépassés dans la recherche scientifique. Les jalons scientifiques en matière de répression (Gilissen et Huyse/D'Hondt) remontent en effet à de nombreuses années (1951/1967 et 1991) et sont désormais complétés par les travaux de jeunes historiens tels Koen Aerts (UGent) et Lawrence Van Haecke (CEGES). Et pourtant, il nous faut constater que ces acquis scientifiques n'atteignent pas, ou à peine, un public plus large.


Paradoxalement, ce même public semble porter une énorme attention à la Seconde Guerre mondiale, souvent alimentée par des médias populaires comme le cinéma, qui s'attache fréquemment au nazisme et à la figure d'Adolf Hitler (voir la polémique Lars von Trier). Mais nous devons simultanément constater que l'opinion publique et nombre d'acteurs de la société civile, en particulier certains de nos hommes politiques, peinent à dépasser les images caricaturales quand il s'agit de notre propre passé de guerre. En 2011, nous devons une nouvelle fois constater que la plupart de nos concitoyens ignorent encore toujours ce qu'était réellement la collaboration et ce qui s'est concrètement passé pendant l'occupation et dans les années qui ont suivi. Les informations erronées se transmettent de génération en génération, et sont même parfois consciemment cultivées y compris sur le plan politique.


La recherche scientifique a depuis longtemps fourni les matériaux d'un consensus sur le nazisme et les autres courants totalitaires, mais aussi sur la collaboration et sa répression. Ce qui fait défaut, c'est la diffusion des résultats de la recherche pour que le débat puisse être mené par l'ensemble des acteurs de la société civile sur base d'une connaissance solide des faits, dépouillée de mythes et de symboles. Le CEGES plaide dès lors pour la tenue d'un véritable débat en profondeur, et non pour le non-débat de ces dernières semaines ni pour le silence que certains semblent souhaiter. Cela signifie sans aucun doute que certains symboles et quelques chapelles tomberont, et ce des deux côtés de la frontière linguistique. Mais un tel processus constitue bel et bien la condition nécessaire pour arriver à une acceptation commune de ce passé.


Concrètement, cela signifie aussi que, dans un premier temps, la procédure de consultation des dossiers judiciaires portant sur la répression de la collaboration doit être simplifiée et s'inscrire en dehors d'un contexte judiciaire. Cette simplification doit valoir tant pour la recherche scientifique que pour les proches, en respectant bien entendu les dispositions légales concernant notamment le respect de la vie privée. Il est indigne d'une démocratie que le droit de consulter ces dossiers ait été récemment, près de septante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, une nouvelle fois limité. Il n'est plus raisonnable que la gestion de ces dossiers, tellement importants sur le plan sociétal, soit encore confiée au seul collège des procureurs généraux. Nous plaidons sur ce plan pour qu'une initiative politique rende possible le transfert rapide de ces dossiers essentiels aux Archives générales du Royaume, leur place légitime.


Il est grand temps que toutes les connaissances accumulées sur la collaboration et la répression puissent faire l'objet de débat public, sans tabou mais avec les acquis scientifiques en la matière. Il s'agit là d'une démarche essentielle pour le bon fonctionnement de nos institutions démocratiques et pour l'avenir de notre pays. C'est dans ce cadre, et dans ce cadre seulement, qu'une véritable réconciliation aura une chance de voir le jour.


Bruno Benvindo, Mélanie Bost, Anne Cornet, Widukind De Ridder, Emmanuel Gerard, Florence Gillet, Sarah Heynssens, Chantal Kesteloot, Fabrice Maerten, Dirk Martin, Peter Moorkens, Françoise Muller,  Mathieu Roeges, Lieven Saerens, Karel Strobbe, Veerle Vanden Daelen, Rudi Van Doorslaer, Lawrence Van Haecke, Nico Wouters


CEGES (Centre d'Études et de Documentation Guerre et Sociétés contemporaines)

Square de l'Aviation, 29
1070 Bruxelles

11:09 Écrit par nouvelles dans Actualité, histoire, société | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Ne surtout pas oublier les atrocités et la barbarie nazie.
Ne pas oublier non plus les collaborateurs qui ne méritent que du mépris.

Écrit par : Dany Antoniol | 23/06/2011

On amnistie les collabos et après?
les camps de concentrations ne sont que des mythes et légendes?
j'ai eu l'occasion , il a qq jours, de pouvoir visionner une partie des films ordonnés par le général D.D. Eisenhower alors chef des forces alliées en Europe à la découverte des camps de concentration lors de la libération en 1944-1945 pour q'un jour, un enfant de putain ne puisse pas dire que ça n'a jamais existé. On y est....

Écrit par : dupuis | 23/06/2011

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