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11/06/2011

« Il ne fallait pas intervenir en Libye »

20081118G20Cattelain.jpgGisèle Halimi est venue au « Soir » pour évoquer sa Tunisie natale, l’Egypte, la Libye et, bien entendu, Sarkozy et la montée de Marine Le Pen.

C ’est une grande figure du féminisme et de l’engagement qui était l’invitée de notre rédaction, vendredi matin. Souriante et attentive, Gisèle Halimi a commenté une actualité qu’elle connaît particulièrement bien.


Que vous inspirent les révolutions arabes qui ont débuté en Tunisie ?


Beaucoup d’émotion, parce que j’ai aussi la nationalité tunisienne. Je suis assez fière que le mouvement ait démarré en Tunisie malgré toutes ces années de plomb avec Ben Ali que j’ai vécues. Quand on est jeune, on croit que les peuples gagneront toujours et puis on assiste aux représailles. Alors voir que les jeunes d’aujourd’hui sont parvenus à créer des forces authentiques et populaires qui ont triomphé, c’est émouvant.


Vous aviez vu arriver cette révolution ?


Il est de bon ton de dire oui, mais honnêtement non… Je connaissais les nœuds de résistance et je savais que ce qu’on prenait pour un acquiescement international à Ben Ali était en partie dû à la peur et à la situation économique. Ben Ali maniait beaucoup le clientélisme, on avait peur de tout perdre. Mais je n’avais pas prévu que Mohamed Bouazizi allait s’immoler par le feu et que cela allait déclencher l’incendie de liberté. C’est une leçon optimiste de l’histoire, il n’y a pas de dictature éternelle. Même les peuples les plus démunis, les plus bâillonnés, finissent par se faire entendre.


La récupération de ces révoltes par les fondamentalistes, une menace ?


Cette thèse occidentale m’agace : toute révolution comporte des risques… Il ne faut surtout pas s’embarrasser de ce genre de problématique, sinon les tyrans auront de beaux jours devant eux.


La Tunisie est-elle sur la bonne voie ?


Je suis très optimiste, ne serait-ce que parce que le nouveau Premier ministre Caïd Essebsi est un ami d’enfance. Nous avons dirigé ensemble l’Union des jeunes avocats de Tunisie et il a été ministre à plusieurs reprises. C’est quelqu’un de sérieux, de sûr et qui sait résister à l’emportement à la fois des foules et des politiques. On peut lui faire confiance. Il était un des fidèles de Bourguiba, jusqu’au bout, comme moi d’ailleurs.


Et les Egyptiens ?


Il n’y a pas de raison d’être pessimiste pour eux. Dès l’instant où l’on s’oriente vers cette nouvelle Constitution et qu’une date a été fixée, c’est bon signe. A la différence de la Tunisie, le régime Moubarak était un cas à part parce que soutenu par les Américains. La maturité politique des Egyptiens est formidable !


Ces changements de régime peuvent-ils avoir une incidence sur le conflit israélo-palestinien ?


Malheureusement, je crois que rien ne peut avoir de conséquence sur ce conflit. Si cette conséquence, c’est admettre l’exigence fondamentale et reconnue par l’ONU du droit des Palestiniens à avoir un Etat, je suis pessimiste. Les Israéliens, quel que soit le régime politique ou le gouvernement, ont très bien compris que jouer la montre équivaut à ne pas reconnaître la légitimité de la revendication du peuple palestinien. Sur le plan des principes, on ne peut pas dire que ce sera partout dans le monde sauf là. Et cela ne remet pas en cause le droit à la sécurité d’Israël. Au contraire, car s’il y avait une Palestine reconnue aux côtés d’Israël, il n’y aurait plus de problèmes. La surenchère n’aurait plus de terrain pour avancer.


Et le rôle d’Obama ?


Il est peut-être moins important que ce qu’on attendait de lui, mais c’est toujours comme ça une fois qu’on est au pouvoir. Le président Obama a le bon feeling.


Fallait-il ou non intervenir en Libye ?


Très franchement, non ! C’est un cas d’école tellement il met en exergue la contradiction entre la souveraineté intangible d’un pays et le devoir d’ingérence car il n’y a pas de « droit d’ingérence ». Cette ingérence a des racines humanitaires, mais l’histoire nous a appris que ses racines sont souvent des alibis pour servir les intérêts d’autres pays. On intervient toujours du même côté… Il faut faire attention avec ce droit d’ingérence, car s’il devient un alibi de facilité et d’agression, il n’y a plus de paix internationale possible. Nous sommes à la croisée de la contradiction entre les deux avec le cas libyen. Il faut bien réfléchir à tout cela, c’est ce qui manque dans ce cas-ci. On n’avait qu’à laisser faire. Sinon, il faudra intervenir partout. C’est aux peuples eux-mêmes à apprendre. On peut parfois accorder des soutiens, mais il faut faire attention. Pour ceux qui demandent un tel soutien, c’est clair. Mais pour ceux qui apportent ce soutien, ce n’est jamais exempt d’arrière-pensées politiques évidemment. Si Sarkozy apporte son appui, c’est parce qu’il est au plus bas des sondages et que cela lui donne ce qu’il aime beaucoup, c’est-à-dire une stature internationale. Vous avez remarqué qu’il aime bien présider les G7, G8, G20…


Et si on n’était pas intervenu en Libye ?


Qui intervient justement ? La France est à la pointe et cela me gêne. Ce qui est inquiétant, c’est la déviance du droit à l’intervention. Parce que je suis très soucieuse de la souveraineté des peuples. Toute l’histoire du colonialisme est basée sur « les bienfaits de la civilisation occidentale ». Si seul l’Occident intervient, ce n’est pas positif. Les Arabes avaient les moyens de le faire et ils ne l’ont pas fait. Il faut voir ce que tout cela aura comme répercussion plus tard.


« La droite française s’accroche à l’extrême droite »


Gisèle Halimi nous a fait part de ses doutes sur les motivations libyennes d’un Nicolas Sarkozy aux abois (lire ci-dessus)… Notre invitée vit avec « tristesse » et même « frayeur » l’évolution de la situation politique en France.


« En perte de vitesse, la droite classique essaye de s’accrocher à un bout d’extrême droite, tout en habillant cela d’oripeaux politiques de droite
, estime-t-elle. Il est évident, quand on entend Guéant (le ministre français de l’Intérieur), quand on en arrive à parler de “croisade” à l’occasion d’élections cantonales, que cela a des relents d’extrême droite et de racisme qui dépassent l’échange démocratique classique. La droite fait appel à de vieux réflexes que l’on connaît chez certains Français qui ne sont pas très politisés. C’est : ” Charbonnier veut être maître chez soi”… »


Si l’on en juge par le résultat des récentes élections cantonales, cette banalisation d’un certain discours nationaliste bénéficierait plutôt au FN de Marine Le Pen… La digne fille de son père ou une présidente de parti « fréquentable », même si l’on peut ne pas partager ses idées ?


« Je trouve qu’elle se débrouille avec beaucoup d’intelligence : la preuve, votre question,
répond notre visiteuse. Elle donne l’impression d’incarner le changement par rapport aux thèses de son père, qu’il assénait avec rudesse. Il y a peut-être une manière plus conviviale, plus souriante, plus “blonde” de parler aux gens… Mais de parler de quoi ? Ce sont les mêmes valeurs ! Mais elle est assez astucieuse pour apporter les changements qu’il faut sur certains thèmes d’une grande popularité, comme la législation sur l’avortement par exemple, contre laquelle s’est battu le FN – et son père en tête – à propos de laquelle elle a déclaré qu’il ne fallait rien changer. En ce sens, elle me paraît d’une certaine façon plus dangereuse : elle confère au Front national une espèce de visibilité sociale, civilisée, conviviale. »


Une stratégie qui pourrait l’amener au second tour de la présidentielle, comme son père en 2002 ?


« Si la gauche ne se secoue pas, oui !,
soupire Gisèle Halimi. Et en l’occurrence, je déplore cette espèce de marais socialiste dans lequel on s’embourbe, en attendant Godot. Cela dénote une pauvreté de réflexion, de repères et de personnalité. Je trouve que cette attente de DSK (Dominique Strauss-Kahn) est un très mauvais point pour la campagne socialiste. Le fait d’attendre qu’il ait fini est quelque chose qui n’est pas normal. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que c’est l’homme providentiel ?… »

 

Qui aimerait-elle voir émerger à gauche ?

 

 

« Jean-Luc Mélenchon (Front de Gauche) au premier tour, ce ne serait pas mal, lâche-t-elle.Il a une manière “tribunicienne” de dire des choses que la gauche ne dit plus. Au second tour, on verra…

 

Gisèle Halimi

 
Interview effectuée dans le cadre de l'émission "La visiteuse du Soir"
DE BOECK,PHILIPPE; BOURTON,WILLIAM
Samedi 26 mars 2011

 

 

 

 

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