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12/02/2011

Y a-t-il un réformiste dans la salle? 1

parti communiste wallonie_bruxelles? jean_pierre michiels? r2forJean-Pierre Michiels était invité à un débat (9/11) chez Histoire de Voir à La Louvière. Autour des thèmes: «Le concept de révolution est-il encore mobilisé en politique ? Les partis de gauche sont-ils tous devenus réformistes ? La gauche radicale existe-t-elle encore vraiment ? » D'autres intervenants étaient présents: Raoul Hedebouw (PTB), Philippe Moureaux (sénateur PS – bourgmestre de Molenbeek), Yannik Samzun (secrétaire général PAC) et Rudy Perès (MOC).

Voici l’intervention complète de Jean-Pierre.


Le concept de révolution est-il encore mobilisé en politique ? Les partis de gauche sont-ils devenus réformistes ? La gauche radicale existe-t-elle vraiment ? Telles sont les questions structurant le débat de ce soir. Elles incluent trois concepts – révolution, réformisme et radicalité – qui méritent d’être précisés. Je vais tenter d’y apporter mon point de vue.

Il faut d’abord s’entendre sur le concept de « Révolution »

Première remarque : Bien que dans les faits, la révolution ne soit pas toujours violente, l’association « politique et révolution » est souvent étroitement assimilée à la prise de pouvoir généralement violente par un groupe souvent minoritaire. Cette image, bien ancrée dans l’inconscient collectif, est corroborée par des exemples multiples : de la Révolution française de 1789 à la Révolution d’Octobre de 1917 en passant par la Commune de Paris de 1871. Hormis sans doute pour cette dernière qui est purement et simplement absente de nos livres d’histoire, l’enseignement des deux autres occulte généralement leur rôle fondamentalement émancipateur pour s’attarder sur la violence qui les a accompagnées : révolution française égale guillotine ; révolution d’octobre égale goulag. De même, les fruits de la Révolution cubaine de 1959 (santé, instruction, culture,…) sont passés sous silence pour ne laisser apparaître que l’image –discutable au demeurant- d’une dictature sclérosée. Il est vrai que la violence révolutionnaire, qui trouvait sans doute sa justification dans la violence du camp adverse, n’a pu, pour des raisons externes (intervention militaire occidentale contre la jeune république soviétique, guerre froide et course aux armements après la seconde guerre mondiale ; isolement et embargo à l’encontre de Cuba) mais aussi à cause de dérives propres, s’abstraire des pratiques répressives et développer une société plus conforme à nos schémas démocratiques sur lesquels je reviendrai.

Cela étant, et bien que, comme le disait déjà au début des années 80 Berlinguer et le PCI, la Révolution de 1917 ait « perdu sa force propulsive » : après la chute des régimes dits communistes, nous (la gauche au sens large) sommes aujourd’hui orphelins d’un contrepoids majeur face à la force réactionnaire déterminée et déterminante de l’ultralibéralisme.

Seconde remarque : L’opposition schématique entre réforme et révolution a également dénaturé le sens même du concept de révolution. Pour faire court, le réformiste était un traître à la cause et le révolutionnaire un idéaliste borné, limite sanguinaire, coupé des réalités. Or, pendant longtemps, si les réformistes, privilégiant l’action parlementaire et les révolutionnaires, partisans de l’action directe du mouvement ouvrier, s’étripaient sur les méthodes, ils partageaient grosso modo la même conviction de la nécessité d’un changement socialiste de société. On oublie souvent que Marx en plus d’être le théoricien révolutionnaire que l’on connaît était aussi un homme politique attentif à ce qu’il appelait « le mouvement réel ». A ce titre, il n’était pas du tout fermé à des compromis susceptibles de faire progresser le processus révolutionnaire. C’est lui qui dans le Manifeste, en 1848, propose l’abolition du travail de nuit des enfants. C’est lui aussi qui écrit en 1871 (au sujet de la Commune) qu’« une série de processus historiques qui transforment les circonstances et les hommes (…) n’ont pas à réaliser d’idéal mais à libérer les éléments de la nouvelle société présente dans l’ancienne »

2 .Et en 1875 (à propos d’un programme du Parti ouvrier allemand), il écrit que « Tout pas en avant, toute progression réelle importe plus qu’une douzaine de programmes »
3 . Une autre façon en quelque sorte de dire qu’un tien vaut mieux que douze tu auras.

Pour répondre à la première question du jour le concept de révolution est-il encore mobilisé en politique ?

j’estime donc que oui, mais ce concept a évolué. Nous ne sommes pas dans une posture où le système est au bord de l’implosion ni à la veille d’une prise de pouvoir insurrectionnelle. Néanmoins, l’évolution de la société et les conséquences qu’elle a et aura sur les gens, sur les générations futures, impose des changements radicaux. La conception révolutionnaire que je partage est « que l’exigence politique, aujourd’hui, est celle d’une intervention massive du peuple lui-même, dans tous les domaines où s’exercent les pouvoirs.

4  » Y compris donc dans le domaine économique, de l’entreprise.

Il faut s’entendre aussi sur le concept de « Réformisme »

À la seconde question de la soirée, les partis de gauches sont-ils devenus réformistes ?, je voudrais en poser une autre au préalable : Y a-t-il encore des réformistes dans la salle ? Je préciserai « des réformistes à l’ancienne » car la politologue Sophie Heine en donne une définition réactualisée:

« Dans sa nouvelle conception, le réformisme devient un moyen détaché de toute fin précise (on n’est donc plus dans une posture transformatrice, ndlr). Être « réformiste » signifie dorénavant accepter les nouvelles contraintes pesant sur les économies, sans aucune référence à l’objectif final de transformation ni même d’humanisation du capitalisme. » Elle cite aussi, Jacques Moreau, intellectuel socialiste français qui définit le réformisme comme « une adaptation constante à l’évolution de la société et non sa transformation radicale et immédiate suivant un plan préconçu.»

La sociale démocratie – et même lorsque les partis communistes ont été associés au pouvoir – ont-ils pu ou même voulu apporter des réformes notables qui remettent en cause les fondements du système ou s’inscrivant simplement à contre courant de l’idéologie dominante. À l’exception peut-être des 35 h de Martine Aubry que la droite s’est empressée de torpiller, on n’en connaît pas beaucoup. Je ne m’étendrai pas sur ce qui nous attend vraisemblablement sur le plan social et économique, si d’aventure, un gouvernement fédéral venait à apparaître. 25 milliards à trouver sur le dos des citoyens pour combler les caisses de l’Etat exsangue après avoir renfloué les banques. Qui s’insurge de cela ?

L’idéologie dominante entend nous faire admettre que l’évolution ultralibérale de la société est non seulement inéluctable mais elle est « naturelle » puisque inhérente à la nature même de l’homme. Certains ont même considéré et théorisé le fait que nous vivons dorénavant la fin de l’histoire. Circulez, il n’y a plus rien à voir. Tous les moyens sont bons pour nous en convaincre et ça marche. Toutes les politiques menées ces dernières années, tant dans les Etats nationaux, qu’au niveau de l’Europe et même, au travers des organismes supranationaux, au niveau de la planète entière, ces politiques sont très largement, pour ne pas dire complètement, imprégnées de cette idéologie dominante ultralibérale.

Pire, l’Europe cadenasse. Avec la bénédiction de quasi tous, les budgets nationaux seront désormais soumis au contrôle de la Commission avec sanctions à la clef si les dits budgets ne se conforment pas aux normes imposées aux Etats par l’Europe libérale. Cela signifie que les parlements élus n’auront plus aucune autre alternative que de se coucher devant les diktats ultralibéraux de la Commission européenne. Qui s’insurge de cela ?

J’en reviens donc au modèle de démocratie à travers lequel nous, Européens, entendions juger le monde entier. Ce modèle-là est aujourd’hui mis en cause. Les parlementaires n’ont déjà pratiquement plus d’autres fonctions que d’entériner les lois concoctées par les cabinets ministériels ; il ne leur sera plus possible d’opter pour des solutions alternatives qu’ils jugeraient plus favorables à leur peuple. Qui s’insurge de cela ?

Dans un tel contexte, ce serait vraisemblablement une avancée importante – quasi révolutionnaire – que les partis réformistes le redeviennent. Avant d’envisager des réformes transformatrices, reprenons la petite phrase de Marx, citée plus haut : « … libérer les éléments de la nouvelle société présente dans l’ancienne » : et donc, aujourd’hui encore, défendre les services publics, réduire le temps de travail en maintenant les salaires, rendre la fiscalité plus juste, contrôler le crédit et les secteurs économiques porteurs comme l’énergie,… Affirmer cela, est-ce faire preuve de radicalité ? Si oui, il faut s’entendre encore sur le concept de « radicalité ».

À la question la gauche radicale existe-t-elle encore vraiment, je répondrai « Oui mais elle ne va pas bien ». On pourrait en rester là, mais je vais quand même développer un peu. Elle ne va pas bien parce qu’elle est extrêmement divisée, inaudible (La faute aux média ? Sans doute. La faute à l’idéologie dominante qui rend opaque et incrédible la notion même d’alternative ? La faute à la confusion de son message ? Sans doute aussi.) Peut-être encore parce qu’à maints égards et pour des raisons diverses, elle s’est déconnectée du mouvement réel dont parlait Marx.

Toutefois, la logique du système capitaliste (rebaptisé insidieusement économie de marché), l’inéluctabilité du libéralisme économique,… sont devenus intolérables. De même qu’est intolérable l’idée communément admise que nos enfants et peut-être même nos petits-enfants vivront moins bien que nous. De même qu’est intolérable un monde où des peuples entiers crèvent de faim ou de maladies alors que les progrès techniques et les richesses produites devraient permettre à chacun de vivre dignement ; Engels, à son époque le disait déjà…

Alors si être radical, c’est s’opposer en même temps qu’à l’ultralibéralisme au réformisme tel que le définit Sophie Heine, alors oui la gauche radicale doit exister plus que jamais et je m’inscris personnellement dans cette radicalité. Et j’aspire, dans la foulée, à ce qu’émerge d’un large rassemblement progressiste, un projet transformateur qui change radicalement les conditions de vie des citoyens. Il me paraît peu vraisemblable à court terme que la gauche radicale, telle qu’elle est aujourd’hui, soit en mesure de répondre à cette aspiration. Quoiqu’il en soit, si l’on peut raisonnablement penser qu’un processus transformateur ou pourquoi pas, d’évolution révolutionnaire, comme le disait Jaurès, sera long et semé d’embuches, il y a me semble-t-il urgence, extrême urgence à ce qu’un « réformisme radical » pour reprendre une expression avancée par Sophie Heine, se réapproprie le champ politique. Ce qui me fait attendre tout autre chose que le melting-pot d’extrême centre que nous propose les partis qui nous représentent et se présentent comme les plus progressistes sur le marché électoral de la Belgique.

1  Analyse de Jean-Pierre Michiels, coordinateur de l’ACJJ – novembre 2010. Intervention lors d’une soirée organisée le 9 novembre à La Louvière par la Maison de la Laïcité, le PAC et la bibliothèque provinciale. Cette soirée s’inscrivait dans le cadre d’un cycle « Révolution(s)… c'est-à-dire ? » ; le thème du jour était « Politique et Révolution(s) ».

2  Extrait de La guerre civile en France, cité par Claude Renard in Réformes et Révolution, édité en 2005 par l’ACJJ.

3  Extrait de La critique du Programme de Gotha, id.

4  Communisme, l’avenir d’une espérance

 

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