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La grande amertume des Palestiniens du Liban

liban palestine.jpgUne loi vient de leur ouvrir l'accès au travail dans leur pays d'accueil. Mais, 62 ans après leur exil, les réfugiés palestiniens dénoncent la précarité de leur sort et continuent de réclamer le « droit au retour » dans leurs anciennes maisons.
 
Si chaque famille malheureuse l'est à sa façon, comme dans la célèbre phrase d'ouverture d'Anna Karénine, la diaspora palestinienne du Liban continue d'occuper une place à part dans le long martyrologe des Arabes de Palestine. Soixante-deux ans après la fuite de leurs aïeux jetés sur les routes de l'exil lors de la création de l'État d'Israël en 1948, et vingt ans après la fin de la guerre civile libanaise, les réfugiés palestiniens au pays du Cèdre restent des citoyens de seconde zone, quasiment privés de droits civils et personnels.

La récente décision du Parlement libanais de leur offrir un début d'existence légale, votée il y a peu, est la première reconnaissance officielle du problème. Jusqu'à présent presque totalement exclus de toute existence légale, cantonnés pour la majorité dans des emplois non déclarés et faiblement qualifiés, ils comptent sur la nouvelle législation pour bénéficier de permis de travail en règle ou d'indemnités de départ à la retraite. «Même si un certain nombre d'activités, notamment la fonction publique et la plupart des professions libérales, leur restent interdites, tout comme l'accès aux soins et à la propriété, leur statut devrait ainsi devenir le même que celui de n'importe quel travailleur étranger au Liban, explique Nadim Houry de Human Rights Watch. Ces mesures, aussi limitées soient-elles, représentent un premier pas. Il faut attendre de voir si elles seront suivies d'effets. »

L'identité libanaise en question

Au quartier général de l'UNRWA, l'agence des Nations Unies créée en 1949, à l'époque avec un mandat de trois mois, pour venir en aide aux réfugiés palestiniens, on se félicite de cette décision. « Ça va dans la bonne direction, dit Hoda Souaiby, porte-parole de l'agence à Beyrouth. Beaucoup reste à faire, mais ces dispositions vont leur permettre d'améliorer leurs conditions de vie. » La question palestinienne reste au Liban un sujet explosif. L'irruption de ces réfugiés en majorité sunnites, dans un pays reposant sur un équilibre

confessionnel déjà fragile, a été suivie par celle de l'OLP, chassée de Jordanie après le Septembre noir de 1970. L'OLP s'était taillé un État dans l'État avant de se heurter militairement aux chrétiens, puis aux chiites pendant la longue guerre civile libanaise, et de précipiter plusieurs invasions israéliennes. Une histoire qui a laissé un goût amer aux Libanais. Bien que le nombre de réfugiés palestiniens soit sans doute inférieur aux 400 000 enregistrés par l'ONU - probablement plus proche de 250 000 -, la crainte de leur installation définitive, tawtîn en arabe, reste vive dans un Liban d'à peine 4 millions d'habitants, où chaque confession s'arc-boute sur ses réseaux et privilèges.

« Les Palestiniens sont victimes d'un système où tout est soumis à des influences communautaires, explique Sari Hanafi, sociologue à l'Université américaine de Beyrouth, lui-même d'origine palestinienne. En l'absence d'un État régulateur, la question palestinienne au Liban touche directement au problème de l'identité libanaise : dans une société où les minorités sont institutionnalisées, leur présence est ressentie comme une menace, notamment par beaucoup de chrétiens. » Ces derniers se souviennent de l'alliance des musulmans sunnites avec les Palestiniens sous la bannière islamo-progressiste pendant la guerre civile. Les chiites, eux, redoutent l'apport électoral que les Palestiniens pourraient apporter à leurs rivaux sunnites.
 Beaucoup craignent aussi que l'assimilation des Palestiniens fasse le jeu d'Israël. Le vice-ministre israélien des Affaires étrangères, Danny Ayalon, a jeté la semaine dernière un peu plus d'huile sur le feu en saluant le vote du Parlement libanais comme une avancée vers la solution du problème du «droit au retour», rêve palestinien et cauchemar israélien.

Paradoxe, dans un pays qui n'en manque pas, les Libanais s'enflamment plus volontiers pour le sort des Palestiniens de Gaza ou de Cisjordanie que pour ceux qui vivent à leurs portes. Depuis la fin de la guerre, plus de la moitié des Palestiniens du Liban restent confinés dans des camps de réfugiés, entièrement dépendants de l'assistance de l'UNRWA. Le camp de Chatila et le quartier voisin de Sabra ne sont qu'à quelques minutes des immeubles ultramodernes du centre de Beyrouth, sur la route de l'aéroport. Ces noms continuent à résonner dans la litanie de drames qui accompagne l'histoire de l'exil palestinien, depuis le massacre en septembre 1982 de 800 à 3 000 Palestiniens (le chiffre varie largement selon les sources) par les milices chrétiennes au lendemain de la mort de leur chef, Bachir Gemayel, dans un attentat. Les forces israéliennes, qui venaient de s'emparer de Beyrouth-Ouest, en furent les témoins passifs.

Près de trente ans plus tard, les ruelles du camp offrent toujours un spectacle affligeant. Venelles parfois étroites comme des couloirs, qui se réduisent à de simples fentes entre des maisons de plus de six étages, invraisemblables empilements de moellons qui se sont élevés de façon anarchique à la place des tentes des premiers réfugiés, façades penchées les unes vers les autres, ne laissant plus apparaître qu'une mince bande de ciel derrière des enchevêtrements de fils électriques, égouts à ciel ouvert où pataugent des enfants, petites fenêtres donnant sur des murs et des cours comme dans d'anciens ghettos d'Europe centrale, échopes minuscules, appartements d'une ou deux pièces ou s'entassent des familles entières.

Chatila est l'une des îles du triste archipel des camps palestiniens, douze enclaves misérables et insalubres où, six décennies après la fuite de leurs grands-parents, les réfugiés vivent toujours, gardant précieusement les clés de leurs anciennes maisons, depuis longtemps détruites ou occupées par d'autres, s'accrochant à l'illusion qu'un jour ils rentreront dans un pays qu'ils n'ont jamais connu.

Dans ces zones de non-droit exclues de toutes les juridictions libanaises, le désespoir et le désoeuvrement favorisent le bouillonnement des idéologies extrémistes. Nahr al-Barid, dans le nord du pays, a été en partie détruit par l'assaut de l'armée libanaise contre le groupe salafiste de Fatah al-Islam en 2007. L'immense camp d'Aïn el-Héloué, près de Saïda, est travaillé par toutes les branches de l'islam extrémiste qui prospèrent dans la région.

Les mesures votées par le gouvernement libanais apparaissent tout à coup comme un peu dérisoires, comparées à la misère matérielle et morale qui y règne. Devant un petit salon de coiffure, Fahdi, contremaître sur des chantiers est pourtant heureux de cette loi. « Il faut voir comment on vit ici. Même les Palestiniens réfugiés dans d'autres pays ont pitié de nous. Un ingénieur palestinien sera embauché comme chef de chantier à 800 $ par mois au lieu de 2 500 $ pour un Libanais. Si la loi peut changer ça, tant mieux. » Né dans le camp dans une famille originaire d'un village proche d'Acre, Fahdi se défend d'avoir l'intention de s'installer au Liban. «Si je le pouvais, je partirais tout de suite. N'importe où, sauf peut-être en Israël, dit-il. Les Libanais ont tort de dire que nous cherchons à nous installer ici. Nous ne revendiquons que le droit au retour en Palestine. En attendant, nous ne voulons que des droits élémentaires, celui de travailler, d'acheter notre maison. »

Sans que les chiffres soient vérifiables, Fahdi affirme que tous les Palestiniens qui ont pu partir ont quitté le camp. «Il n'y a pas plus de la moitié des habitants qui soient palestiniens aujourd'hui à Chatila. On trouve des Sri-Lankais, des Indiens, et même des Libanais attirés par les loyers très faibles. Les Palestiniens les plus riches, et souvent les chrétiens, soit ont obtenu par des passe-droits la nationalité libanaise, soit ont émigré. »

« Je n'attends plus rien »

Dix des douze enfants de Mme Nafyé vivent au Danemark. Arrivée à 20 ans au Liban en 1948, cette vieille dame se souvient du village de tentes du camp à son arrivée, remplacé par des murs de parpaings et des toits de tôle, plusieurs fois détruit et reconstruit au cours des longues années de la guerre civile. Les deux ventilateurs qui brassent l'air moite de son minuscule rez-de-chaussée s'arrêtent régulièrement à chaque coupure de courant. « Le Liban ne nous a jamais traités comme des êtres humains. J'étais dans le camp quand ils nous ont massacrés en 1982. Il y avait sept corps entassés sous ma fenêtre. Entre eux et les Israéliens, on nous a tout fait subir. Aujourd'hui, nous n'avons ni papiers ni travail. Je n'attends plus rien d'eux. »

Dans son petit café, Khaled a une autre lecture de la soudaine générosité des autorités libanaises. « Aucun État arabe ne nous est jamais venu en aide. Cette loi est inspirée par les Américains et les Israéliens, qui veulent qu'on devienne des citoyens libanais pour que nous renoncions au droit au retour et nous installions définitivement ici. C'est la première étape d'un grand projet. »

Une dernière catégorie de Palestiniens risque de ne même pas pouvoir bénéficier de cette législation. Désignés sous le terme de « non-enregistrés », les anciens combattants de l'OLP et leurs familles, arrivés de Jordanie en 1970, ne figurent pas sur les listes de l'ONU. « Je n'ai même pas de papiers. Je risque de me faire arrêter dès que je sors du camp », explique Majed, un colosse noir originaire du camp de Jabaliya, dans la bande de Gaza. « Nos papiers ont disparu avec la fin de l'administration égyptienne de Gaza en 1967. » Majed a participé à tous les combats des fedayins pendant la guerre civile, contre les Israéliens, les chrétiens libanais et les chiites d'Amal pendant la guerre des camps. Blessé en 1982, il n'embarque pas avec le gros de l'OLP à destination de Tunis. « Je vis ici depuis. Comme un prisonnier. »

La présence au Liban des Palestiniens est ressentie comme une menace, notamment par beaucoup de chrétiens

Sari Hanafi, sociologue à l’université américaine de Beyrouth
Extrait du Figaro

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