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Suite de notre dossier: "Comment le patriarcat et le capitalisme renforcent-ils conjointement l’oppression des femmes ?"

feminisme3-229x300.jpgFéminisme de « lutte de classe »

Partant du constat de l’importance du travail domestique, le courant féministe « luttes de classe », en fait l’analyse suivante [5] :

L’oppression des femmes a précédé le capitalisme mais ce dernier l’a profondément modifiée. Le travail domestique, au sens précis du terme, est né avec le capitalisme. En remplaçant, dans une large mesure, la petite production marchande agricole et artisanale par la grande industrie, il a formalisé de plus en plus la séparation entre les lieux de production (les entreprises) et les lieux de reproduction (la famille), assignant aux femmes ce rôle de responsable du logis. Cette nouvelle idéologie de la femme au foyer, apparue avec la bourgeoisie, a renforcé le mépris qui pesait sur les femmes « contraintes » de travailler à l’extérieur, faute d’un mari susceptible de les entretenir. Cette idéologie ne fut pas propre à la bourgeoisie, elle a au contraire contaminé tout le mouvement ouvrier naissant. Mais, contrairement aux idées reçues, les femmes des milieux populaires n’ont pas cessé de travailler, prises dans les contradictions multiples liées à leurs tâches dans la famille et leurs pénibles conditions de travail. C’est pourquoi, il nous semble indispensable d’analyser conjointement l’articulation entre capitalisme et oppression patriarcale.

Le capitalisme est un mode de production dynamique et agressif et, à ce titre, il pénètre tous les rapports sociaux, y compris les rapports sociaux de sexe. Le capitalisme n’a pas hésité par exemple à faire appel massivement à la main d’œuvre féminine et enfantine très bon marché, au début du 19e siècle, pour augmenter la production et ainsi ses profits. Au fil des siècles, cette recherche du profit maximal a conduit le capitalisme à mettre en cause (partiellement du moins) l’autorité paternelle et maritale, pour faire des femmes des travailleuses « libres » de vendre leur force de travail sans l’autorisation de leur mari et des consommatrices à part entière.

 Cet appel à la main d’œuvre féminine a connu de nouveaux développements au début des années 1960 et aujourd’hui encore sur le plan mondial. Avec la délocalisation des industries traditionnelles ou de pointe, en Afrique du Nord, en Amérique latine ou en Asie, le patronat, recherchant de nouveaux profits, a recruté sur le marché du travail des jeunes femmes. Ces jeunes ouvrières surexploitées ont pu néanmoins acquérir ainsi une certaine indépendance financière par rapport aux hommes de la famille, propice à l’exigence de nouvelles libertés.

 Par ailleurs, dans les pays capitalistes développés, de plus en plus d’activités qui étaient réalisées dans la famille, sont externalisées, prises en charges dans un premier temps par les services publics (école, santé, etc.) ou de plus en plus médiatisées par le marché : la fabrication des vêtements, les repas, etc.

 L’oppression des femmes est utile au système capitaliste . Le capitalisme, tout en favorisant, au nom des profits, une certaine émancipation des femmes, reste malgré tout très attaché à l’institution familiale traditionnelle. Pourquoi ?

Dans nos sociétés, la famille joue un rôle fondamental dans la reproduction des divisions (et de la hiérarchie) à la fois entre les différentes classes sociales et entre les genres auxquels sont assignées des fonctions économiques et sociales différentes : au nom de leur fonction « maternelle », les femmes doivent assumer l’ensemble des tâches liées à l’entretien et à la reproduction de la force de travail et de la famille ; les hommes, eux, sont toujours censés être les pourvoyeurs économiques principaux. Ce qui permet, au nom de la prétendue complémentarité des rôles, dans le cadre de la ségrégation professionnelle, de maintenir des discriminations salariales au détriment des femmes.

La famille joue en outre un rôle de « régulateur » du marché du travail. En période d’expansion économique, comme cela a été le cas pendant une trentaine d’années, jusqu’au milieu des années 1970, les femmes ont été massivement sollicitées comme main d’œuvre bon marché dans toute une série de branches industrielles comme l’électronique, puis comme salariées dans le tertiaire. Mais en phase de récession économique, comme celle que l’on a connue dans les trente dernières années, les employeurs et l’Etat n’ont de cesse d’inciter les femmes à se retirer partiellement ou totalement du marché du travail, pour aller se consacrer à « leur » vocation maternelle. Quand il y a des reprises économiques (quel que soit son degré de durabilité), certains investissements sont envisagés à nouveau dans les équipements collectifs, non pas prioritairement dans un souci d’égalité, mais avant tout pour « libérer » la force de travail féminine soumise à la flexibilité des horaires.

Quelle que soit la période, le travail domestique des femmes permet à l’Etat de faire des économies en matière d’équipements collectifs et au patronat de payer moins cher ses salarié-e-s. Si les femmes n’étaient pas les seules responsables de ce travail dans le cadre familial, il faudrait prévoir une baisse massive du temps de travail pour l’ensemble de la population et le développement significatif des équipements sociaux.

La fonction d’autorité de la famille a été largement entamée par les évolutions récentes du statut des femmes dans la société, au profit de sa fonction « affective ». Néanmoins, les défenseurs de l’ordre social capitaliste n’hésitent pas à recourir à la défense de l’ordre familial fondé sur la différence et la hiérarchie des sexes. Pour les plus chauds partisans de la famille traditionnelle, l’autorité paternelle réhabilitée devrait par exemple servir de rempart contre les « débordements » éventuels des jeunes laissés pour compte des banlieues.

Enfin, et cela peut paraître contradictoire à première vue avec le point précédent, la famille a un immense avantage : c’est une institution relativement souple (ses formes se sont diversifiées considérablement en l’espace de trente ans). Elle peut jouer un rôle de soupape non négligeable face aux contraintes subies par les salarié-e-s dans leur vie professionnelle. La plus grande partie de la population ne peut ni choisir son travail, ni ses conditions de travail. En période de chômage, les « choix » sont restreints au maximum. Mais en « choisissant » son ou sa conjoint-e, en « choisissant » d’avoir des enfants, de manger tel ou tel produit, d’acheter telle marque de voiture plutôt qu’une autre, de partir en vacances pour telle ou telle destination (pour ceux qui le peuvent), chaque individu-e peut avoir le sentiment de retrouver sa liberté perdue hors des murs familiaux. Toute la publicité entretient cette illusion. Ce sentiment de liberté est malgré tout limité par deux éléments fondamentaux : le niveau des ressources financières dont chacun-e dispose ; le sexe (ou plutôt le genre) auquel on appartient et l’âge. En raison des tâches domestiques dont elles sont « responsables » et des violences conjugales qu’elles sont encore trop nombreuses à subir, les femmes connaissent bien les limites de leur liberté. Les enfants de même, soumis pour certains (et plus particulièrement certaines) à l’autoritarisme de leurs parents, voire à des sévices.

Ce sont ces différents éléments (pris comme un tout) qui expliquent pourquoi la famille reste un « pilier » fondamental de la société capitaliste. Ainsi, contrairement à ce que semblent penser certaines féministes, on voit mal comment la libération des femmes, de toutes les femmes et non pas seulement d’une petite minorité, pourrait aboutir sous le régime capitaliste. C’est pourquoi, il nous semble indispensable, même si cela implique des conflits inévitables, de faire converger les luttes des femmes contre l’oppression patriarcale et la lutte des salarié-e-s contre l’exploitation capitaliste. Un exemple de difficulté dans cette convergence : des syndicalistes hommes ne trouvent pas « convenable » que des femmes travaillent en usine ou ne sont pas prêts à participer une lutte de femmes sous prétexte que c’est par la lutte « globale » (entendez « des hommes ») que les femmes gagneront des acquis. De plus, certains apprécient rester « maîtres chez eux ».

(A suivre)

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