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27/10/2010

Quand la haine de soi se décharge sur l'autre

imagesCAR45RJ0.jpg« Combinés l'un avec l'autre, le chômage de masse et l'effondrement de la cellule familiale produisent une déstructuration anthropologique sans précédent ».

Marianne : Comment expliquez-vous cette multiplication, notamment chez les adolescents, d'actes ultraviolents sans motifs crapuleux ? 

J-P Le Goff : La stupeur de certains commentateurs m'étonne. Depuis des années, une partie de nos élites s'est enfermée dans une « bulle » qui se rêve pacifiée et hygiéniste, un mixte d'angélisme et de cécité niant ces phénomènes avec un discours gentillet sur la jeunesse, nourri par l'iodée que tout est affaire de conditions économiques et sociales … Il faut rompre avec cette illusion d'une extériorité du mal à la personne humaine, comme si toute pulsion d'agressivité n'était qu'un pur produit des conditions sociales et d'institutions défectueuses, et qu'il suffirait donc de les changer pour que s'institue le « meilleur des mondes ». Un gauchisme post-soixante-huitard a triomphé par étapes dans la gauche française, conduisant une bonne partie de  celle-ci à rompre avec l'anthropologie républicaine traditionnelle-marquée par une vision beaucoup plus réaliste de l'homme.


Au profit de quelle vision ?

J-P Le Goff : Un refus, d'abord, de tout jugement qui, de près ou de loin, rappellerait la morale. L'euphémisme et la victimisation se sont tellement répandus que les agresseurs eux-mêmes sont avant tout considérés comme des victimes. Jean-Pierre Chevènement avait suscité un tollé en évoquant les « sauvageons », formule plutôt empreinte de mansuétude-en jardinage, un sauvageon est une plante qui a grandi sans tuteur-, mais qui heurtait cette gauche bien-pensante pour qui l'autorité reste synonyme de domination, et qui se refuse à assumer les fonctions répressives nécessaires à toute vie collective.

Vous suggérez donc que l'ultraviolence revient d'autant plus sur le devant de la scène que sa possibilité a été obstinément niée dans l'éducation ?

J-P Le Goff : L'enfance et la jeunesse ont été érigées en de purs moments d'innocence, et idéalisées au nom d'un épanouissement individuel qu'il ne faut pas contrarier. Les nouvelles couches moyennes ont promu l'idée d'une créativité enfantine qu'il faut laisser s'exprimer en libérant les enfants des carcans contraignants du passé. Ce modèle éducatif, prohibant toute expression d'agressivité, favorise le sentiment de toute-^puissance chez les enfants. Parce qu'on refuse de reconnaître cette part sauvage, on décrète qu'elle n'existe pas ou que de gentils pédagogues et psychologues peuvent la faire disparaître en douceur grâce à leurs boites à outils. En assumant plus leur rôle d'autorité, des adultes et des institutions ont placé certains jeunes dans des situations paradoxales des plus déstabilisantes.

Cette « lame de fond » culturelle nous empêcherait ainsi de comprendre ces phénomènes d'ultraviolence ?

J-P Le Goff : En donnant une idée déformée de l'humain, elle empêche de bien saisir l'ampleur et l'intensité de la déstructuration identitaire qui s'est amorcée depuis les années 70. S'il est vrai que les crimes et les passages à l'acte violents ont existé de tout temps, le caractère inédit des actuelles montées aux extrêmes, accompagnées d'une sauvagerie qu'on croyait révolue, devrait nous faire réfléchir. Car deux phénomènes inquiétants n'ont cessé d'additionner leurs effets : d'une part, le chômage de masse et le développement de la précarité, d'autre part, la dislocation de la structure familiale, gentiment rebaptisée « famille recomposée ». Là aussi, une gauche moderniste a le plus grand mal à affronter, par peur de ringardise, le rôle essentiel de structuration joué par la famille. Combinés l'une avec l'autre, la précarité socioéconomique et l'effondrement de la cellule familiale produisent des effets puissants de déstructuration anthropologique, qui rendent possibles ces actes de violence non maîtrisés.

Le travail, pour vous comme pour Freud, c'est le principe de la réalité …

J-P Le Goff : Il permet, en effet, la confrontation avec la limite du possible, et il est une condition essentielle de l'estime de soi par le fait de se sentir utile à la collectivité, et de pouvoir être autonome en gagnant sa vie. L'exclusion du travail de catégories sociales de plus en plus massives au nom d'une compétitivité mondialisée est tout à la fois un problème social et anthropologique  qui lamine l'ethos commun. Cette dimension est quasi absente de la plupart des discours politiques, alors qu'elle est essentielle pour notre vie collective.

Mais pourquoi cette violence s'exprime-t-elle si facilement ?

J-P Le Goff : Dans les anciens villages et les bourgs, les quartiers, les cités ouvrières, tout le monde connaissait tout le monde. Les relations sociales étaient souvent marquées par une grande âpreté des relations, mais prévalaient un solidarité et un régulation sociale minimales par les habitants eux-mêmes. Des drames survenaient, mais les débordements de violence étaient maintes fois jugulés par la collectivité imprégnée d'une morale commune : « Il y a des choses qui ne se font pas ... ».

Dans le passé, les bagarres n'étaient pourtant pas rares ?

J-P Le Goff : Non, mais il s'agissait d'une tolérance vis-à-vis d'une violence qui elle-même flirtait avec la limite, surtout quand elle venait des jeunes générations qu'on ne considérait pas alors comme des adultes avant l'heure : « Il faut bien que jeunesse se passe ». Cette brutalité était ritualisée et pouvait être canalisée par les jeux, le sport et le service militaire qui, avec le travail, constituait une étape clé du passage à l'âge adulte pour les garçons, contraints à renoncer à leurs fantasmes de toute-puissance infantile. Aujourd'hui, toutes les manifestations d'agressivité sont vues comme le signe d'une montée aux extrêmes pathologique qu'il faut soumettre au tamis de l'expérience psychoclinique, tandis que des « cellules psychologiques »servent tant bien que mal de palliatifs aux victimes des agressions. Misère d'une époque où l'on répond par l'éthique du care à la désintégration des liens sociaux élémentaires !

Récemment, une étudiante qui avait fait une queue-de-poisson en voiture fut pourchassée et violée par sa « victime ». Que révèle ce type de comportement ?

J-P Le Goff : Des actes involontaires ou anodins peuvent aujourd'hui être interprétés comme signe d'un « irrespect », d'une insulte ou d'une agression insupportable, provoquant un déchaînement de violence sans pareil. Au-delà de cet exemple, que je me garderai de commenter, ces criminels me semblent être sous l'empire de leurs affects et de leurs pulsions : la moindre remarque, le moindre geste mettent le feu aux poudres, et font basculer leur destin? Ils deviennent meurtriers, si l'on peut dire, par « inadvertance », incapables de mesurer la gravité de leurs actes, quitte à dire qu'ils ne l'ont « pas fait exprès ». Le moindre regard peut provoquer une montée aux extrêmes parce qu'il ravive des blessures et des humiliations passées, des fragilités internes insupportables, inassimilables. L'image dévalorisée de soi-même, la haine de soi, se décharge sur l'autre, avant parfois de se retourner contre soi. Ils ont « la haine ». Et n'oublions pas non plus le sentiment de toute-puissance que peut procurer la domination ou la destruction de l'autre. Certains peuvent y prendre goût.

Que faire face à cette ultraviolence ? S'occuper des parents ?

J-P Le Goff : Je suis tenté de reprendre la remarque sceptique d'un psychiatre, qui travaille sur ces cas extrêmes et explique qu'on a aujourd'hui souvent affaire à « des bébés qui font des bébés », avec des déstructurations familiales que les psychiatres ont le plus grand mal à traiter. Je ne crois plus aux discours éducatifs et normatifs, parce que, dans bien des cas, ceux-ci ne peuvent tout simplement pas être compris et encore moins assimilés.

Qu'est-ce qui distingue votre analyse pessimiste des discours de la droite ultrasécuritaire?

J-P Le Goff : Une différence élémentaire : ce « tout sécuritaire » de droite n'est que le symétrique inversé de l'angélisme d'une certaine gauche? Toutes deux ne savent plus comment s'attaquer aux conditions sociales qui rendent possibles ces violences. Et l'opposition entre répression et prévention est le type même du faux débat : le maintien nécessaire de la sécurité publique ne peut remplacer une réflexion de fond sur les causes de ces phénomènes. Si la reconstruction problématique d'un éthos commun ne se décrète pas, il devrait être envisagé dans une option dépassant les clivages idéologiques et partisans, dans la mesure où il engage notre responsabilité collective.

Par Jean-Pierre Le Goff (Extrait de Marianne juin 2010)

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