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Davide en Belgique - Extrait

 Le 11 mai 1950, une explosion provoque la mort de 39mineurs dans un charbonnage à Trazegnies. Parmi les victimes, trois italiens. Dans la foulée, Pasolini rédige une courte fiction intitulée « Davide en Belgique », vision d’un mineur revenu passer quelques jours dans son Frioul natal. Ce texte ne sera publié qu’après la mort de Pasolini.

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En voici un extrait:

 

MINE 120.jpg« Les galeries, disait Davide, s’étendent parallèlement, les unes au-dessus des autres, à cent, deux cent mètres de distance, et communiquent entre elles par une multitude de boyaux creusés dans la roche, d’une hauteur maximale de quarante centimètres. On n’y passe qu’en rampant.

Nous, on descendait en équipe à mille ou deux mille mètres de profondeur, dans une galerie, et arrivés là, on se glissait dans les boyaux en rampant. On avait une lampe et tout le matériel nécessaire, si bien que quand on était allongés, on pouvait à peine bouger. On perçait la roche, elle s’effritait et dégringolait en bas du boyau, le long d’une sorte de rigole. Au-dessus de ma tête, devant moi, je voyais les souliers de mon camarade qui grimpait à plat ventre en visant la roche, vers la galerie supérieure. Au-dessus de nous, deux kilomètres de terre. »

 

Le Frioulan de Davide, qui résonnait d’accents français ou flamands, était aussi massif que ces deux kilomètres de terre, il coupait le souffle.

 

Son visage est resté très jeune, imberbe, ses yeux transparents, d’un bleu si clair que l’on ne distingue pas la cornée de la pupille.

 

Et pourtant, comme il a vieilli. Il a une ride au coin des lèvres – la ride des deux mille mètres sous terre, des cafés de Charleroi, des prostituées du Nord. Une ride imprimée sur lui telle une ombre, un abcès, une plaie.

 

Sa vie de western ou d’Aube tragique, ramenée ici, à San Giovanni, à Casarsa, retraduite dans un frioulan babylonien, enivrée avec le vin très vieux, semble l’enorgueillir : et puis, n’est-ce pas lui qui paye le litre ?

 

Il parle avec confiance et largesse, déjà sérieux comme un vieil émigrant, cassé, brûlé. En lui, la terre étrangère devient gigantesque, des Alpes à la mer du Nord. La Belgique s’est superposée au petit Frioul, aspirant sa vie.

 

A présent, cette permission, ce bref retour au pays n’est qu’une concession : ce qui compte désormais, c’est ce qui est au-delà des Alpes, la mine, le cabaret, les Polonais sanguinaires, la chambre partagée avec trois camarades, le noir du charbon.

 

Ces mots échangés avec son vieil ami peuvent passer pour un surplus, une parenthèse contemplative, un repli momentané sur les intérêts d’une époque désormais révolue. C’est dans les galeries étroites, dont la seule pensée coupe le souffle, que se trouve le futur de Davide.

 

Dans quelques jours il repartirait : il semblait être redescendu ici rien que pour tester, en en parlant, la valeur de son aventure. Une aventure terrible, qui ne lui laissait pas un moment de répit, qui le passionnait à chaque instant de sa journée – de cette journée à nouveau passée dans le Frioul, oisif, avec son costume du dimanche et de la brillantine dans les cheveux ; ce n’était peut-être qu’une erreur, la mort.

 

Plusieurs de ses camarades avaient fui la mine, on les avait pincés à Bruxelles, jetés en prison (où ils avaient passé leurs plus belles journées belges) et renvoyés en Italie. Onorino, à présent à demi phtisique, revenu de Belgique, se plantait devant les casernes avec deux bidons en fer blanc, attendant le rata. Mais Davide appartient clairement à la catégorie de ceux qui sont destinés à tenir bon : le voilà qui sort de l’ascenseur avec une croûte de charbon épaisse de deux doigts autour du blanc-bleu de ses yeux, le voilà brûlé par la bière, sur les petites tables blanches parmi les prostituées, le voilà encore debout près du comptoir à commenter son obsession. Dans trois ou quatre jours, nouveau chapitre de la chanson de geste. A la gare de Casarsa, même si ce n’est pas avec la solennité de la première fois, ses camarades l’escorteront avec force rires et grandes tapes sur les épaules ; on boira le vin blanc rituel au bar de la gare ; puis ce sera l’omnibus Udine-Venise, le hurlement – joyeux – du dernier adieu.

 

Les morts de Rome - Fragments

 

A Rome, où il s’installe à partir de janvier 1950, Pasolini entame la rédaction d’œuvres romanesques dont l’objectif est de transposer sur le plan narratif les données brutes de son nouvel environnement, les personnages et les paysages. Il veut parvenir, dit-il, à la mimésis violente et absolue du milieu ambiant. Pasolini affirme par là même la supériorité du roman sur les enquêtes ou études sociologiques et ethnologiques.

 

De nombreux textes romains seront publiés après sa mort.

 

Voici deux fragments d’une nouvelle intitulée « Les morts de Rome. », écrite en 1959.

 

Fragment I

 

tibre.jpgC’est l’heure creuse. Sur le quai du Tibre, roule un tram, à demi vide. Son grincement remplit l’avenue ensoleillée : quelques passagers assis sur les banquettes. Parmi eux, un jeune, entre 20 et 25 ans, aux cheveux bruns, au visage défiguré par les misères morales et matérielles : un visage de vieux cordonnier, mais en même temps désespéré, étrange.

 

Le tram arrive à la hauteur d’un pont sur le fleuve : au centre de la ville qui, à cette heure-ci, est presque déserte, dans une blancheur d’ossuaire. Près de l’arrêt,

il y a un bar, lui aussi presque vide.

Le jeune homme descend, s’attarde un peu au soleil, inexpressif, crispé. Puis il entre dans le bar. Ce doit être un vieux client, un jeune connu dans le quartier. En effet, le barman, de son âge, est son copain. Le jeune commande un cappuccino et, en attendant puis en buvant, bavarde avec le barman. Un dialogue désincarné, allusif, presque codé. Les deux, évidemment, ont été compagnons d’aventures, deux mauvais garçons : mais le barman, non par force morale, mais contraint par les nécessités objectives, a, comme on dit, « retrouvé la raison », et il travaille. Avec le nouveau préfet de police, avec les nouvelles méthodes policières, on ne plaisante plus. Notre jeune, lui, a continué à « faire son chemin » et il est tout frais sorti de taule.

 Il boit son cappuccino, il traîne un peu, puis il va au fond d’une pièce obscure du bar, aux toilettes : il s’y en ferme. Là, tout seul, il sort une lettre, une enveloppe, un crayon, et s’arrangeant comme il peut, il écrit quelques lignes à son père, avec une écriture de gamin du peuple presque analphabète : il lui demande pardon de ce qu’il va faire. Puis il sort de sa poche un revolver et l’examine, pour voir s’il marche comme il faut.

Il sort des toilettes, traverse le bar, salue son compère et s’en va.

 

Dehors, le soleil l’éblouit. Il franchit le pont, presque désert sous la lumière. Il le traverse tout doucement, comme incertain, partagé et en même temps décidé.

 

Du pont, on aperçoit des pans superbes de la ville, avec des gestes infimes, quotidiens, antiques de la vie : un pêcheur, des gamins sur le rive, des filles : et la ville, dans de tranquilles enfilades d’immeubles sous le soleil.

 

Maintenant, il est au-delà du pont. Il s’engage dans quelques rues de l’autre quartier et il a tôt fait d’arriver où il devait arriver. D’un air indifférent, anonyme, il se met à attendre, comme tapi.

 

Il regarde devant lui : de l’autre côté de la rue, il y a la porte d’un commissariat de police. Entre cette porte et lui, pendant l’attente, se produisent les habituelles et minuscules broutilles de l’après-midi : un vieux mendiant qui ramasse des mégots, un homme qui descend d’une Fiat 600 pour bavarder avec une femme qui l’attendait, un petit jeune avec un chien…

 

Et soudain, de la porte du commissariat, se dirigeant vers la jeep rouge garée là-devant, sortent des policiers.

Parmi eux, il y en a un… un visage... un visage brûlé par le soleil, avec des moustaches… une image fulgurante. Le jeune homme sort son revolver et tire. Le policier tombe, blessé près de la jeep. Puis le jeune homme plaque son revolver contre sa propre tempe : le voilà par terre, un cadavre, un chiffon étendu sous la tranquille lumière du soleil, au milieu des gens, atterrés, qui accourent.

 

Fragment II

 

Devant un portail, les deux amis aristocrates prennent congé : baisemain, signe d’adieu. Elle entre dans sa villa umbertienne. Il continue, calmement, pas à pas sur le quai. Il est fatigué, ses nobles cheveux blancs sont agités par la brise sur un front moite de sueur : il marche avec résignation, hostilité. Le monde n’est plus son monde.

 

Les autres passants qui, bruyants, pleins de vie, le frôlent, semblent appartenir à une autre espèce.

 

La tragédie se produit de façon foudroyante, à hauteur du pont. Il est en train de traverser la rue, un trolleybus survient, rapide, le heurte, il frappe contre la balustrade d’un pont, les gens accourent…

 

Le rite triste commence : la police, l’ambulance, la morgue.

 

Lui, le vieux prince, n’avait pas ses papiers dans ses poches, c’est un inconnu. A la morgue, il n’y a plus aucune différence entre les autres et lui.

 

appenins.jpgLes gens viennent, pour chercher… Il y a une pauvre femme qui cherche son mari : un chômeur venu de province, d’un village perdu des Apennins, chercher du travail à Rome, et qui a disparu à Rome, depuis vingt jours, un mois, sans plus donner aucune nouvelle. La femme ne reconnaît pas dans le prince le pauvre bougre au chômage qu’elle cherche.

 

Il y a deux jeunes frères, deux ouvriers, qui cherchent leur père qui, comme ils le disent eux-mêmes avec résignation, sans honte, a souvent l’habitude de sa saouler : il y a plusieurs jours qu’il a disparu de la maison, ivre justement, et personne ne l’a revu. Eux non plus ils ne reconnaissent pas leur ivrogne de père dans le vieux prince.

 

Maintenant la nuit tombe, le sombre pèlerinage est terminé : le prince aborde la première nuit de son éternité, en même temps que les humbles que le destin lui a donnés comme compagnons des derniers instants, chacun ignorant ce que l’autre a été durant son existence…

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