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Nouvelles 126-2

Le curieux "paradis" du Dalaï Lama et comment il s'est transformé en mythe hollywoodien
Domenico 
Losurdo

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ébré et transfiguré par la cinématographie hollywoodienne, le Dalaï Lama continue sans aucun doute à jouir d’une vaste popularité: son dernier voyage en Italie s’est terminé solennellement par une photo de groupe avec les dirigeants des partis de centre-gauche, qui ont ainsi voulu témoigner estime et révérence à l’égard du champion de la lutte de « libération du peuple tibétain».
            
Mais qui est réellement le Dalaï Lama ? Disons déjà, pour commencer, qu’il n’est pas né dans le Tibet historique, mais dans un territoire incontestablement chinois, très exactement dans la province de Amdo qui, en 1935, année de sa naissance, était administrée par le Kuomintang. En famille, on parlait un dialecte régional chinois, si bien que notre héros apprend le tibétain comme une langue étrangère, et est obligé de l’apprendre à partir de l’âge de trois ans, c’est-à-dire à partir du moment où, reconnu comme l’incarnation du 13ème Dalaï Lama, il est enlevé à sa famille et enfermé dans un couvent, pour être soumis à l’influence exclusive des moines qui lui enseignent à se sentir, à penser, à écrire, à parler et à se comporter comme le Dieu-roi des Tibétains, c’est-à-dire comme Sa Sainteté. 
             
1.     Un « paradis » terrifiant
             
Je tire ces informations d’un livre (Heinrich Harrer, Sept ans au Tibet, diverses éditions en français autour du film de J-J. Annaud, je reprends ici la notation des pages de l’auteur de l’article dans la version italienne du livre, chez Mondadori, NdT) qui a même un caractère semi-officiel (il se conclut sur un « Message » dans lequel le Dalaï Lama exprime sa gratitude à l’auteur) et qui a énormément contribué à la construction du mythe hollywoodien. Il s’agit d’un texte, à sa façon, extraordinaire, qui réussit à transformer même les détails les plus inquiétants en  chapitres d’histoire sacrée.

En 1946, Harrer rencontre à Lhassa les parents du Dalaï Lama, qui s’y sont transférés désormais depuis de nombreuses années, abandonnant leur Amdo natal. Cependant, ceux-ci ne sont toujours pas devenus Tibétains : ils boivent du thé à la chinoise, continuent à parler un dialecte chinois et, pour se comprendre avec Harrer qui s’exprime en tibétain, ils ont recours à un « interprète ». Certes leur vie a changé radicalement : « C’était un grand pas qu’ils avaient réalisé en passant de leur petite maison de paysans d’une province chinoise reculée au palais qu’ils habitaient à présent et aux vastes domaines qui étaient maintenant leur propriétés ». Ils avaient cédé aux moines un enfant d’âge tendre, qui reconnaît ensuite dans on autobiographie avoir beaucoup souffert de cette séparation. En échange, les parents avaient pu jouir d’une prodigieuse ascension sociale. Sommes-nous en présence d’un comportement discutable ? Que non. Harrer se dépêche immédiatement de souligner la « noblesse innée » de ce couple (p. 133) : Comment pourrait-il en être autrement puisqu’il s’agit du père et de la mère du Dieu-roi ?
             
Mais quelle société est donc celle sur laquelle le Dalaï Lama est appelé à gouverner ? Un peu à contrecœur, l’auteur du livre finit par le reconnaître : «  La suprématie de l’ordre monastique au Tibet est absolue, et ne peut se comparer qu’avec une dictature. Les moines  se méfient de tout courant qui pourrait mettre en péril leur domination ». Ce n’est pas seulement ceux qui  agissent contre le « pouvoir » qui sont punis mais aussi « quiconque le met en question » (p. 76). Voyons les rapports sociaux. On dira que la marchandise la meilleure marché  est celle que constituent les serfs (il s’agit, en dernière analyse d’esclaves).

Harrer décrit gaiement sa rencontre avec un haut- fonctionnaire : bien que n’étant pas un personnage particulièrement important, celui-ci peut cependant avoir à sa disposition « une suite de trente serfs et servantes » (p.56). Ils sont soumis à des labeurs non

seulement bestiaux mais même inutiles : « Environ vingt hommes étaient attachés à la ceinture par une corde et traînaient un immense tronc, en chantant en cœur leurs lentes mélopées, et avançant du même pas. En nage, et haletants, ils ne pouvaient pas s’arrêter pour reprendre leur souffle, car le chef de file ne l’autorisait pas. Ce travail terrible fait partie de leur impôt, un tribut de type féodal ». Ç’aurait été facile d’avoir recours à la roue, mais « le gouvernement ne voulait pas la roue » ; et, comme nous le savons, s’opposer ou même seulement discuter le pouvoir de la classe dominante pouvait être assez dangereux. Mais, selon Harrer, il serait insensé de vouloir verser des larmes sur le peuple tibétain de ces années-là : « peut-être était-il plus heureux ainsi » (p.159-160). 
              
Un abîme incommensurable séparait les serfs des patrons. Pour les gens ordinaires, on ne devait adresser ni une parole ni un regard au Dieu-roi. Voici par exemple ce qu’il advient au cours d’une procession : « Les portes de la cathédrale s’ouvrirent et le Dalaï Lama sortit lentement (…) La foule dévote s’inclina immédiatement. Le cérémonial religieux aurait exigé que l’on se jetât par terre, mais il était impossible de le faire à cause du manque de place.  Des milliers de gens  se courbèrent donc, comme un champ de blé sous le vent. Personne n’osait  lever les yeux. Lent et compassé, le Dalaï Lama commença sa ronde autour du Barkhor (…) Les femmes  n’osaient pas respirer ».
             
La procession finie, l’atmosphère change radicalement : « Comme réveillée soudain d’un sommeil hypnotique, la foule passa à ce moment-là de l’ordre au chaos (…) Les moines soldats entrèrent immédiatement en action (…) A l’aveuglette, ils faisaient tourner leurs bâtons sur la foule (…) mais malgré la pluie de coups, les gens y revenaient comme s’ils étaient possédés par des démons (…) Ils acceptaient maintenant les coups et les fouets comme une bénédiction. Des récipients de poix bouillante tombaient sur eux, ils hurlaient de douleur, ici le visage brûlé, là les gémissements d’un homme roué de coups ! » (p.157-8).
             
Il faut noter que ce spectacle est suivi par notre auteur avec admiration et dévotion. Le tout, ce n’est pas un hasard, est compris dans un paragraphe au titre éloquent : « Un dieu lève la main, en bénissant ».  Le seul moment où Harrer a une attitude critique se trouve quand il décrit les conditions d’hygiène et de santé dans le Tibet de l’époque. La mortalité infantile fait rage, l’espérance de vie est incroyablement basse, les médicaments sont inconnus, par contre des médications assez particulières ont cours : « souvent les lamas font des onctions à leurs patients avec leur salive sainte ; ou bien tsampa ( ? NdT) et beurre sont mélangés avec l’urine des saints hommes pour obtenir une sorte d’émulsion qui est administrée aux malades ». (p.194).

Ici, même notre auteur dévot et tartuffe a un mouvement de perplexité : même s’il a été « convaincu de la réincarnation du Dieu Enfant » (p. 248), il n’arrive cependant pas à  « justifier le fait qu’on boive l’urine du Buddha vivant », c’est-à-dire du Dalaï Lama. Il soulève la question avec celui-ci, mais sans trop de résultats : le Dieu-roi «  ne pouvait pas combattre seul de tels us et coutumes, et dans le fond, il ne s’en préoccupait pas trop ». Malgré cela, notre auteur, qui se contente de peu, met de côté ses réserves, et conclut imperturbable : « En Inde, du reste, c’était un spectacle quotidien de voir les gens boire l’urine des vaches sacrées ». (p.294).
             
A ce point, Harrer peut continuer sans plus d’embarras son œuvre de transfiguration du Tibet prérévolutionnaire. En réalité, celui-ci est lourd de violence, et ne connaît même pas le principe de responsabilité individuelle : les punitions peuvent aussi être transversales, et frapper les parents du responsable d’un délit même assez léger voire imaginaire (p. 79). Qu’en est-il des crimes considérés comme plus graves ? « On me rapporta l’exemple d’un homme qui avait volé une lampe dorée dans un ces temples de Kyirong. Il fut déclaré coupable, et ce que nous aurions nous considéré comme une sentence inhumaine fut exécutée. On lui coupa les mains en public, et son corps mutilé mais encore vivant fut entouré d’une peau de yak mouillée. Quand il arrêta de saigner, il fut jeté dans un précipice » (p. 75).

 Pour des délits mineurs aussi, par exemple, « jeu de hasard » on peut être puni de façon impitoyable s’ils sont commis les jours de festivité solennelle : « les moines sont à ce sujet inexorables et inspirent une grande crainte, parce que plus d’une fois il est arrivé que quelqu’un soit mort sous la flagellation de rigueur, la peine habituelle » (p. 153). La violence la plus sauvage caractérise les rapports non seulement entre « demi-dieux » et « êtres inférieurs » mais aussi entre les différentes fractions de la caste dominante : on « crève les yeux avec une épée » aux responsables des fréquentes « révolutions militaires » et « guerres civiles » qui caractérisent l’histoire du Tibet prérévolutionnaire (la dernière a lieu en 1947) (p.224-5). Et pourtant, notre zélé converti au lamaïsme ne se contente pas de déclarer que « les punitions sont plutôt drastiques, mais semblent être à la mesure  de la mentalité de la population » (p.75). Non, le Tibet prérévolutionnaire est à ses yeux une oasis enchantée de non-violence : « Quand on est depuis quelques temps dans le pays, personne n’ose plus écraser une mouche sans y réfléchir. Moi-même, en présence d’un tibétain, je n’aurais jamais osé écraser un insecte seulement parce qu’il m’importunait » (p.183). Pour conclure, nous sommes face à un « paradis » (p.77). Outre Harrer, cette opinion est aussi celle du Dalaï Lama qui dans son « Message » final se laisse aller à une poignante nostalgie des années qu’il a vécues comme Dieu-roi : « nous nous souvenons de ces jours heureux que nous passâmes ensemble dans un pays heureux » (happy) soit, selon la traduction italienne, dans « un pays libre ».

2. Invasion du Tibet et tentative de démembrement de la Chine  
             
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Ce pays « heureux » et « libre », ce « paradis » est transformé en enfer par l’ « invasion » chinoise. Les mystifications n’ont pas de fin. Peut-on réellement parler d’ « invasion » ? Quel pays avait donc reconnu l’indépendance du Tibet et entretenait avec lui des relations diplomatiques ? En réalité, en 1949, dans un livre qu’il publie sur les relations Usa-Chine, le Département d’Etat américain publiait une carte éloquente en elle-même : en toute clarté, aussi bien le Tibet que Taiwan y figuraient comme parties intégrantes du grand pays asiatique, qui s’employait une fois pour toutes à mettre fin aux amputations territoriales  imposées par un siècle d’agression colonialistes et impérialistes. Bien sûr, avec l’avènement des communistes au pouvoir, tout change, y compris les cartes géographiques : toute falsification historique et géographique est licite quand elle permet de relancer la politique commencée à l’époque avec la guerre de l’opium et, donc, d’aller vers le démantèlement de la Chine communiste.
             
C’est un objectif qui semble sur le point de se réaliser en 1959.  Par un changement radical en regard  de la politique suivie jusque là, de collaboration avec le nouveau pouvoir installé à Pékin, le Dalaï Lama choisit la voie de l’exil et commence à brandir le drapeau de l’indépendance du Tibet. S’agit-il réellement d’une revendication nationale ? Nous avons vu que le Dalaï Lama lui-même n’est pas d’origine tibétaine et qu’il a été obligé d’apprendre une langue qui n’est pas sa langue paternelle. Mais portons plutôt notre attention sur la caste dominante autochtone.
             
D’une part, celle-ci, malgré la misère générale et extrême du peuple, peut cultiver ses goûts de raffinement cosmopolite : à ses banquets, on déguste « des choses exquises  provenant de tous les coins du monde » (p.174-5). Ce sont de raffinés parasites qui les apprécient, et qui, en faisant montre de leur magnificence, ne font assurément pas preuve d’étroitesse provinciale : « les renards bleu viennent de Hambourg, les perles de culture du Japon, les turquoises de Perse via Bombay, les coraux d’Italie et l’ambre de Berlin et du Königsberg » (p.166). Mais tandis qu’on se sent en syntonie avec l’aristocratie parasite de tous les coins du monde, la caste dominante tibétaine considère ses serviteurs comme une race différente et inférieure ; oui, « la noblesse a ses lois sévères : il n’est permis d’épouser que quelqu’un de son rang » (p. 191). Quel sens cela a-t-il alors de parler de lutte d’indépendance nationale ? Comment peut-il y avoir une nation et une communauté nationale si, d’après le chantre même du Tibet prérévolutionnaire, les « demi-dieux » nobles, loin de considérer leurs serviteurs comme leurs concitoyens, les taxent et les traitent d’ « êtres inférieurs » (p. 170 et 168) ?
             
D’autre part, à quel Tibet pense le Dalaï Lama quand il commence à brandir le drapeau de l’indépendance ? C’est le Grand Tibet, qui aurait du rassembler de vastes zones hors du Tibet proprement dit, en annexant aussi les populations d’origine tibétaine résidant dans des régions comme le Yunnan et le Sichuan, qui faisaient partie depuis des siècles du territoire de la Chine et qui furent parfois le berceau historique de cette civilisation multiséculaire et multinationale. C’est clair, le Grand Tibet représentait et représente un élément essentiel du projet de démantèlement d’un pays qui, depuis sa renaissance en 1949, ne cesse de déranger les rêves de domination mondiale caressés par Washington.  
             
Mais que serait-il arrivé au Tibet proprement dit si les ambitions du Dalaï Lama s’étaient réalisées ? Laissons pour le moment de côté les serfs et les « êtres inférieurs » à qui, bien entendu, les disciples et les dévots de Sa Sainteté ne prêtent pas beaucoup d’attention. Dans tous les cas, le Tibet révolutionnaire est une « théocratie » (p.169) : « un Européen est difficilement en mesure de comprendre quelle importance on attribue au plus petit caprice du Dieu-roi ». Oui, « le pouvoir de la hiérarchie était illimité » (p.148), et il s’exerçait sur n’importe quel aspect de l’existence : « la vie des gens est réglée par la volonté divine, dont les interprètes sont les lamas » (p.182). Evidemment, il n’y a pas de distinction entre sphère politique et sphère religieuse : les moines permettaient « aux Tibétaines les noces avec un musulman à la seule condition de ne pas abjurer » (p.169) ;  il n’était pas permis de se convertir du lamaïsme à l’Islam. Comme la vie matrimoniale, la vie sexuelle aussi connaît sa réglementation circonspecte : « pour les adultères, des peines très drastiques sont en vigueur, on leur coupait le nez » (p. 191).  C’est clair : pour démanteler la Chine, Washington n’hésitait pas à enfourcher le cheval fondamentaliste du lamaïsme intégriste et du Dalaï Lama.
             
A présent, même Sa Sainteté est obligé d’en prendre acte : le projet sécessionniste a largement échoué. Et voilà  apparaître des déclarations par lesquelles on se contenterait de l’ « autonomie ». En réalité, le Tibet est depuis pas mal de temps une région autonome. Et il ne s’agit pas que de mots. En 1988 déjà, tout en formulant des critiques, Foreign Office, la revue étasunienne proche du Département d’Etat, dans un article de Melvyn C. Goldstein, avait laissé passer quelques reconnaissances importantes : dans la Région Autonome Tibétaine, 60 à 70 % des fonctionnaires sont d’ethnie tibétaine et la pratique du bilinguisme est courante. Bien sûr, on peut toujours faire mieux ; il n’en demeure pas moins que du fait de la diffusion l’instruction, la langue tibétaine est aujourd’hui parlée et écrite par un nombre de personnes bien plus élevé que dans le Tibet prérévolutionnaire. Il faut ajouter que seule la destruction de l’ordre des castes et des barrières qui séparaient les « demi-dieux » des « êtres inférieurs » a rendu possible l’émergence à grande échelle d’une identité culturelle et nationale tibétaine. La propagande courante est l’envers de la vérité. 
             
Tandis qu’il jouit d’une ample autonomie, le Tibet, grâce aussi aux efforts massifs du gouvernement central, connaît une période d’extraordinaire développement économique et social. Parallèlement au niveau d’instruction, au niveau de vie et à l’espérance moyenne de vie, s’accroît aussi la cohésion entre les différents groupes ethniques, comme confirmé entre autres par l’augmentation des mariages mixtes entre Hans (Chinois) et Tibétains. Mais c’est justement ce qui va devenir le nouveau cheval de bataille de la campagne anti-chinoise. L’article de B. Valli sur La Repubblica du 29 novembre 2003 en est un exemple éclatant. Je me bornerai ici à citer le sommaire : « L’intégration entre ces deux peuples est la dernière arme pour annuler la culture millénaire du pays du toit du monde ». C’est clair, le journaliste s’est laissé  aveuglé par l’image d’un Tibet à l’enseigne de la pureté ethnique et religieuse, qui est le rêve des groupes fondamentalistes et sécessionnistes.

 Pour en comprendre le caractère réactionnaire, il suffit de redonner la parole au chroniqueur qui a inspiré Hollywood. Dans le Tibet prérévolutionnaire, en plus des Tibétains, et des Chinois, « on peut rencontrer aussi des Ladaks, des Boutans (orthographe non garantie, NdT), des Mongols, des Sikkimais, des Kazakhs, etc ». Les Népalais sont aussi largement présents : « Leurs familles demeurent presque toujours au Népal, où eux-mêmes rentrent de temps en temps. En cela ils se différencient des chinois qui épousent volontiers des femmes tibétaines, et mènent une vie conjugale exemplaire ». (p. 168-9). La plus grande « autonomie » qu’on revendique, on ne sait d’ailleurs pas très bien si pour le Tibet à proprement parler ou pour le Grand Tibet, devrait-elle comporter aussi la possibilité pour le gouvernement régional d’interdire les mariages mixtes et de réaliser une pureté ethnique et culturelle qui n’existait même pas avant 1949 ?
             
3.     La cooptation du Dalaï Lama en Occident et dans la race blanche et la dénonciation du péril jaune  
 
            
Bush---dalaiL’article de Repubblica est précieux car il nous permet de cueillir la subtile veine raciste qui traverse la campagne anti-chinoise actuelle. Comme il est notoire, dans sa recherche des origines de la race « aryenne » ou « nordique » ou « blanche », la mythologie raciste et le Troisième Reich ont souvent regardé avec intérêt l’Inde et le Tibet : c’est de là qu’allait partir la marche triomphale de la race supérieure. En 1939, à la suite d’une expédition de SS, l’autrichien Harrer arrive en Inde du Nord (aujourd’hui Pakistan) et, de là, pénètre au Tibet. Lorsqu’il rencontre le Dalaï Lama, il le reconnaît immédiatement, et le célèbre, comme membre de la race supérieure blanche : « Sa carnation était beaucoup plus claire que celle du tibétain moyen, et par certaines nuances plus blanche même que celle de l’aristocratie tibétaine » (p. 280). Par contre, les chinois sont tout à fait étrangers à la race blanche. Voilà pourquoi la première conversation que Sa Sainteté a avec Harrer est un événement extraordinaire : celui-ci se trouve « pour la première fois seul avec un homme blanc » (p. 277). En tant que substantiellement blanc le Dalaï Lama n’était certes pas inférieur aux « européens » et était de toutes façons « ouvert aux idées occidentales » (p. 292 et 294). Les Chinois, ennemis mortels de l’Occident, se comportent bien autrement. C’est ce que confirme à Harrer un « ministre–moine » du Tibet sacré : « dans les écritures anciennes, nous dit-il, on lisait une prophétie : une grande puissance du Nord fera la guerre au Tibet, détruira la religion et imposera son hégémonie au monde » (p.114). Pas de doute : la dénonciation du péril jaune est le fil conducteur du livre qui a inspiré la légende hollywoodienne du Dalaï Lama.
             
Revenons à la  photo de groupe qui a mis un terme à son voyage en Italie. On peut considérer comme physiquement absents mais bien présents du point de vue des idées Richard Gere et les autres divas de Hollywood, inondés de dollars pour la célébration de la légende du Dieu-roi, venu du mystérieux Orient. Il est désagréable de l’admettre mais il faut en prendre acte : tournant le dos depuis quelques temps à l’histoire et à la géographie, une certaine gauche se révèle désormais capable de ne plus s’alimenter que de mythes théosophiques et cinématographiques, sans plus prendre de distances même avec les mythes cinématographiques les plus troubles. 
             
Titre original : La Chine, le Tibet et le Dalaï Lama
Publié dans « L’Ernesto. Rivista Comunista », n° 5, novembre/décembre 2003, p. 54-57.
Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio


 

Un avis intéressant sur le film " Bienvenue chez les Ch’tis."chtis

Pourquoi « Bienvenue chez les Ch’tis », film de Dany Boon, davantage qu’un succès commercial constitue, comme le faisait remarquer l’écrivain Pierre Drachline, un phénomène de société ?

Quelques années en arrière, le public français tremblait et pleurait avec « Titanic », aujourd’hui bientôt vingt millions de spectateurs hexagonaux, toutes générations confondues, rient et sont émus avec « Bienvenue chez les ch’tis ». Que s’est-il donc passé entre la projection d’une superproduction d’un film catastrophe à effets spéciaux relatant l’annonce d’un monde qui allait sombrer corps et biens et ce film, on ne peut plus simple, suivant la virée pour faute d’un directeur de la Poste en terre sinistrée du nord de la France ? Qu’a donc compris Dany Boon et avec lui le quart de la population et qui visiblement laisse perplexes nos élites et silencieux nos élites médiatiques ? Eh bien disons, entre autre chose, que « Bienvenue chez les Ch’tis » répare et réhabilite l’image de tout un peuple en reconsidérant les couches populaires autrement que comme des babaches (des primaires). Pourquoi ? Comment ? Eh bien en mettant en lumière l’expérience que font et feront de plus en plus les couches moyennes, ou qui se vivent comme telles, de leur retour au sein des couches populaires. Il y a quelques jours, l’économiste Patrick Artus expliquait sur une radio que la mondialisation liquidait de fait les couches moyennes des pays développés. Nous y voilà ! Alors bien sûr, il y a celles et ceux encore épargnés, celles et ceux de ces couches plus très moyennes qui ne voient rien venir, celles et ceux qui refusent en se cramponnant à une manière de voir dépassée (la femme du directeur de la Poste), ceux qui déploient des banderoles injurieuses et qui ce faisant, croient se rassurer à bon compte, celles et ceux pour qui les marques de luxe remplacent les perruques poudrées aristocratiques du 18è siècle... et... enfin, quelle leçon, mais quelle leçon reçoit le directeur de la Poste (Kad Merad) de la part de ses collègues !

Quelle leçon, de tact, de pudeur, de solidarité, de simplicité, de fraternité, d’ouverture d’esprit, ce représentant des couches moyennes reçoit de ses subordonnés appartenant aux couches populaires ! Au point que devant l’évidence, ce directeur accepte tout de go de faire partie du groupe et des leurs, montrant ainsi métaphoriquement le chemin à suivre... Quant au reste, une lecture par trop littérale conduirait à oublier que « Bienvenue chez les Ch’tis » est une fiction et aussi ce que Dany Boon, en véritable artiste, sait par expérience : « l’imagination est la reine du vrai » (Baudelaire).

Dany Boon dont les origines populaires ne sont un secret pour personne sait manifestement de quoi il parle, ce comique a choisi de prendre les clichés les plus éculés pour les retourner. Le rire déclenché est à la fois libérateur, réparateur et réconciliateur. En cela, à la manière d’un Ken Loach comique, ce film participe à la connaissance de la réalité. Alors, bien sûr, il y en aura qui seront toujours trop « comme il faut » pour être en mesure de comprendre qu’une cuite monumentale (moment extraordinaire de fraternisation dans le film) ne fait pas des protagonistes des alcooliques ! Il y aurait tant à dire, le service public postal (avant que la Poste ne veuille devenir un service financier), le beffroi versant religieux et versant laïc, la France qui continue...

Ce film populaire dit, entre autre, cette chose très simple : un peuple qui récuse la violence et le bling-bling des marchands bornés qui nous gouvernent, un peuple qui sait réinventer la solidarité est en voie de recréation. A nous de le voir ou pas. A nous d’en être ou pas. C’est la bonne nouvelle que répand le film de Dany Boon à travers le pays qui l’accueille avec engouement.

Valère STARASELSKIAFGHANISTAN : LA QUADRATURE DU CERCLE


 

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Cette horreur, obscurcie longtemps au niveau des médias par les conflits en Irak et en Israël/Palestine, a déjà sept ans.  Il n'est pas du tout exclu  qu'elle entre dans l'histoire comme une guerre de trente ans et pourquoi pas de cent? D'abord régionale, puis insérée dans un « conflit de civilisations »  bien pire que les croisades et la Jihad de leur temps.  Nick Robertson, de la chaîne CNN, vient de décrire, en observateur sur place, les impasses en termes de conflit débordant de l'Afghanistan jusqu'au coeur d'un Pakistan instable, déchiré, corrompu, imprévisible et puissance nucléaire plus portée à affronter l'Inde, ennemi héréditaire, que son impossible mixture interne de modernité de façade et de  fondamentalisme.  Rorry Stewart, ex-diplomate britannique et gestionnaire sceptique sur le terrain d'un projet civil, analyse en édifiantes écritures, jusque dans l'hebdomadaire « Time »,  la quadrature du cercle : la solution militaire est impossible et l'approche politique est pourrie par le néo-conservatisme fort pétrolier appliqué par l'Administration Bush et le Pentagone.  L'Afghanistan (faut-il le rappeler?) n'a jadis pu être réduit par l'Empire de sa Majesté.  L'Armée Rouge s'y est perdue dans son Vietnam.  L'Afghanistan n'a pas de tradition au niveau d'un gouvernement central et « rassemble » des chefs de guerre régionaux, des producteurs de pavot et trafiquants de narcotiques, des services administratifs, policiers, militaires et judiciaires (1) aussi « fiables » que ceux du régime sud-vietnamien de Saïgon. Le commandant Massoud, trop dérangeant, a été assassiné « opportunément ».  Le seul élément d'appartenance commune est la haine, visible et/ou cachée, de l'occupant nord-américain et autrement occidental. Les talibans, porteurs d'une idéologie aussi odieuse que celle du wahabisme saoudien, sont disséminés dans la population qui leur sert de bouclier comme des maquisards valeureux.  Les frappes aériennes et les technologies de l'art moderne de tuer (bombes à fragmentation et  uranium appauvri, etc...)  endeuillent de plus en plus (près de cent morts le 22 août) des civils qui ne sont pas tous des ruraux.

L'engrenage
 
Fin 2001, le Conseil de Sécurité de l'ONU a condamné les talibans et légitimé juridiquement l'intervention.  C'est ainsi que la France de Chirac/Jospin a envoyé des forces spéciales qui, selon le général Henry Bentegeat, alors chef d'état- major des armées (2), auraient presque capturé Ben Laden..  Un débat sans vote avait eu lieu à l'Assemblée nationale.  Après cet alignement méconnu, une Force internationale d'assistance à la sécurité (ISAF) réunissant des contingents divers a été créée.  L'OTAN l'a reprise en 2003.  C'est dans ce cadre que la Belgique a participé bon gré mal gré au conflit, aux côtés d'anciens comme de nouveaux et présumés futurs membres de l'Alliance (Pologne, Roumanie, Géorgie...).  Nicolas Sarkozy-candidat aux élections présidentielles a exprimé des vives réticences que le Président Sarkozy ne ressent plus du tout, au contraire : il y aura cependant d'ici quinze jours un débat parlementaire avec vote.  En Belgique, le sept février dernier, la décision a été prise de porter la contribution du pays au niveau d'environ 500 militaires, quelques F-16 remplaçant ou s'ajoutant aux paisibles C-130 de « l'aide humanitaire».  Selon certains, les appareils de combat auront une présence  purement dissuasive !  La couverture budgétaire n'est pas claire.  Les fantassins ne prendront pas part aux opérations terrestres et resteront dans leurs bases ?  Kandahar,  dans le sud de plus en plus périlleux, n'est pourtant pas garantie contre les attaques de casernes, de prisons, de bâtiments publics les plus divers.  En commission sénatoriale de la Défense, le vice-président Josy Dubié et le S.P ont fait objection.  Les Députés P.S Flahaut et Moriau, avec des soutiens MR, CDH et VLD,   ont déposé une résolution aussi importante que curieuse.  Car il faut protéger nos militaires : par l'envoi de chanteurs et chanteresses  (nb : violables…)  de l'Armée du Salut avec musiques pacificatrices et casseroles?  Plus sérieusement, le texte propose l'inscription de clauses d'exemption dans la définition de la mission et un calendrier de sortie à proposer au sommet de l'OTAN ?!  Le Parlement devrait être dorénavant informé au « préalable » et avec transparence et régularité : mais à quand un débat en séance plénière?  Enfin, la Communauté internationale et pas seulement une OTAN aux tentacules en extension permanente, même au péril de l'Union Européenne - devrait tenter de jouer un rôle significatif. 

Et bientôt?

Ceci conduit à ce que voudra la prochaine présidence des Etats-Unis.  Tout le monde sait que Barack Obama s'est lucidement opposé à l'unilatéralisme néo conservateur en Irak et à « une mauvaise guerre, au mauvais moment, au mauvais endroit ». Mais à Berlin, il a appelé les Européens à s'engager avec plus de force(s) en Afghanistan, contre un terrorisme particulier.  En fonction d'une décision trop peu connue de l'ère Bush, depuis mars 2003, l'Administration républicaine (3), ne disposant pas d'effectifs suffisants pour mener simultanément des opérations d'envergure en Irak et en Afghanistan, a  désaffecté beaucoup de ses troupes de la deuxième zone. Elle n'aimait pas trop, par ailleurs, une présence autre que la sienne dans la grande région destinée à accueillir les oléoducs et gazoducs de la future exploitation de gisements en Asie centrale. Aujourd'hui, l'armée américaine, qui devrait devenir résiduaire en Irak, est destinée dans tous les scénarios au « Go Back Home » et ne peut être transférée en masse en Afghanistan. Beaucoup de supplétifs occidentaux sont donc « indispensables » en ce pays, à Kaboul et au nord mais surtout au sud de la capitale...
La guerre ne sera pourtant jamais gagnée en Afghanistan par les Occidentaux. Une solution politique doit être recherchée avec tous les partenaires possibles et souhaitables. La Belgique, quoiqu'en « évaporation » selon son Ministre des Affaires Etrangères, et,  dans une proportion beaucoup plus sérieuse, l 'Union Européenne, doivent s'y employer. Notre Europe, dont le Traité de Lisbonne avorté  a prévu un accroissement des moyens militaires (pourquoi ?), se grandirait au yeux de beaucoup de ses citoyens avant le renouvellement du Parlement en 2009 si elle admettait enfin- le non irlandais de juin dernier étant bien pesé- que l'OTAN en pavillons relevant de l'intérêt des Etats-Unis n'est pas son hall d'entrée, ni non plus sa cage depuis que le Pacte de Varsovie est mort. La culture politique nord-américaine vit dans la consommation et  l'exportation de la peur, trop largement en tout cas. J'ai toujours espéré et considéré que notre culture n'est  et ne peut pas être du même crû. Quant aux missions de militaires de Belgique à l'extérieur, j'y souscris chaque fois que les populations s'en trouvent protégées (nos démineurs de la FINUL au Liban, dont cinq ont été victimes de leur devoir, agissent en bienfaiteurs) et lorsque les consignes en matière de légitime défense sont claires, ce qui ne fût hélas pas le cas au Rwanda.   

Ernest Glinne, ancien Ministre, Député européen honoraire, ex-délégué auprès du Congrès US.

(1) Le principal juge anti-drogue a été assassiné le 05/09/2008
(2) « Le Monde » du 23/08/2008
(3) « The New York Review Of Books » du 14/08/2008, article de Samantha Power, « The Democrats and National Security ».


 Jörg Haider : l’insupportable hommage du social-démocrate Heinz Fischer

HaiderCar-460b_1007729cL’homme toujours bronzé qui s’est tué au volant de sa voiture de luxe en roulant à une vitesse excessive ce samedi n’était pas un leader populiste [1] ainsi que le clament à foison les médias dominants. Il était un dirigeant politique raciste et xénophobe, fils d’un nazi de la première heure et lui-même issu d’un parti, le FPÖ, fondé par d’anciens nazis.

Celui qui se fit connaître dans les années 1990 par ses « dérapages » pro-nazis (En 1991, Haider du renoncer à son poste de gouverneur de Carinthie après avoir fait l’éloge de la politique de l’emploi du IIIe Reich. En 1995, il récidiva en qualifiant la Waffen-SS de "partie de l’armée allemande à laquelle il faut rendre honneur".) et antisémites (Il déclara notamment au Parlement de Vienne que les camps de concentration nazis n’étaient que des "camps disciplinaires".), s’est ensuite rendu populaire par sa virulence contre les Slaves, qui se traduisit notamment dans sa province de Carinthie par son opposition aux écoles slovènes et aux panneaux routiers bilingues. Ce n’est pas un hasard si Filip Dewinter, le leader du Vlaams Belang, lui rend aujourd’hui un vibrant hommage.

Jörg Haider aura été un symbole de la résurgence de l’extrême droite que connait toute l’Europe. Il y eut en 1984 l’arrivée du Front national de Jean-Marie Le Pen au Parlement européen, puis l’Allemagne avec les Republikaners, la Belgique avec le Vlaams Block (1989), la Russie avec le Parti libéral-démocrate (1993), l’Italie où cinq ministres néo-fascistes entrèrent au gouvernement de Silvio Berlusconi (1994), la Norvège avec la percée du Parti du progrès (1997), l’Autriche avec l’entrée du FPÖ de Haider au gouvernement (2000), le Danemark avec le retour du Parti du peuple (en 2001) ou encore les Pays-Bas avec le succès de la liste Pim Fortuyn (2002).

En quelques années la plupart de ces partis xénophobes ont pu surfer sur la lâcheté et l’électoralisme amoral de nombreux politiques près à tous les silences et à toutes les compromissions afin de se maintenir au pouvoir. Ils se sont infiltrés toujours davantage au cœur de l’Europe. À Vienne, en 2000, l’entrée du FPÖ au gouvernement avec les conservateurs de Wolfgang Schüssel avait soulevé l’indignation de tous et quatorze États membres de l’Union (sur quinze) prononcèrent des sanctions unilatérales contre l’Autriche. Elles furent levées, quasi immédiatement (le 8 septembre 2000), après qu’une commission de « sages » eut établi que, si le FPÖ était « un parti extrémiste encourageant les sentiments de xénophobie », les ministres du FPÖ s’étaient montrés « respectueux des valeurs communes européennes ». Une honte, mais aussi un symbole de la politique de compromission en vigueur dans nos pays.

Ces dernières années, Haider, comme d’autres leaders néo-nazis, avait policé son discours mais il n’avait rien renié de son passé ni de ses pratiques xénophobes. Ainsi, s’était-il encore fait admonester la semaine dernière par le Haut commissariat aux réfugiés (HCR) pour avoir exilé des demandeurs d’asile dans un centre isolé au milieu des alpages.

Il est révélateur autant que révoltant d’entendre le président de la République autrichienne, le social-démocrate (SPÖ) Heinz Fischer, saluer ce jour la mémoire « d’un homme politique de grand talent capable de soulever l’enthousiasme (...) ». Ce crachat à la figure de toutes les victimes du nazisme constitue à nouveau un exemple de la lamentable guenille idéologique qu’est aujourd’hui devenue l’internationale (avec un tout petit "i") socialiste (avec un microscopique "s").

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