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04/12/2008

Nouvelles N° 126 ( 1 ère partie)

Quand la spéculation tue : le monde face à un Tsunami alimentaire

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Les émeutes de la faim sautent d’un continent à l’autre. Les prix des produits agricoles explosent sous l’effet de la pénurie et de la spéculation. Les dirigeants européens se disent tardivement conscients des menaces. Mais refusent des politiques de maîtrise publique pour brider et réguler les marchés. Ce sont pourtant les dogmes de la mondialisation qui sont en cause.
MAURICE MAGIS

 
Le constat est sans appel. Cruel. Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, la facture des importations céréalières des pays les plus pauvres du monde devrait augmenter de 56 % en 2007/2008 après une hausse significative de 37 % en 2006/2007.  Pour les pays à faible revenu et déficit alimentaire en Afrique, cette facture devrait augmenter de 74 %, selon le dernier bulletin « Perspectives de récoltes et situation alimentaire » de la FAO. Les prix du pain, du riz, du maïs et de ses dérivés, du lait, de l'huile, du soja et d'autres produits de base se sont envolés ces derniers mois dans nombre de pays en développement. Des émeutes de la faim ont été signalées en Égypte, au Cameroun, en Côte d'Ivoire, au Sénégal, au Burkina Faso, en Indonésie, à Madagascar et en Haïti. Au Pakistan et en Thaïlande, l'armée a été déployée pour éviter le pillage de la nourriture dans les champs et les entrepôts. « La flambée des prix des denrées alimentaires frappe plus durement les pauvres, car la part de l’alimentation dans leurs dépenses totales est beaucoup plus élevée que celle des populations aisées », a fait observer Henri Josserand du Système mondial d'information et d'alerte rapide de la FAO. « L’alimentation représente environ 10 à 20 % des dépenses de consommation dans les pays industrialisées, mais au moins 60 à 80 % dans les pays en développement, dont beaucoup sont importateurs nets de produits alimentaires. » En Asie, « Nous estimons qu’un milliard de personnes sont affectées par la hausse des prix des aliments » a noté le directeur général de la Banque asiatique de développement, Rajat Nag. « Cela inclut environ 600 millions de personnes qui survivent avec moins d’un dollar par jour. »

La situation peut-elle s’améliorer ? Si la croissance prévue de la production en 2008 se matérialise, la situation actuellement tendue sur l’offre céréalière mondiale pourrait se relâcher en 2008/09, espère le rapport de la FAO. Mais beaucoup dépendra des conditions climatiques, prévient-elle, rappelant qu'à la même époque l'an dernier, les prévisions de la production céréalière pour 2007 étaient bien meilleures que la production finalement obtenue. Les conditions climatiques défavorables ont dévasté les récoltes en Australie et les ont réduites dans nombre d'autres pays, en particulier en Europe. Et « Des conditions climatiques favorables seront bien plus cruciales pour cette nouvelle campagne, car les réserves mondiales de céréales sont épuisées. Les stocks céréaliers mondiaux chuteraient à 405 millions de tonnes en 2007/08, soit 21 millions de tonnes en moins, ou 5 % de moins que leur niveau déjà réduit de l'année précédente. Il s'agit là du niveau le plus bas jamais atteint en 25 ans.

Causes et effets

Il ne manque pas d’experts pour mettre en évidence les causes de la crise actuelle : hausse de la demande générée par l’engouement pour les agrocarburants, sécheresse en Australie, trop de pluie en Europe, modification des comportements alimentaires dans les pays émergents… Sans nécessairement s’entendre sur l’impact relatif des unes ou des autres. Moins encore sur les conditions nécessaires pour en sortir.

Convaincus que la crise alimentaire mondiale risque d'infliger à l'ONU de graves revers en matière de lutte contre la faim, de maintien de la paix et de développement, le secrétaire général de l'organisation, Ban Ki-moon, et les dirigeants de 27 agences et fonds des Nations unies ont pourtant lancé, fin avril encore à Berne, un nouveau cri d’alarme. « Nous considérons que la hausse dramatique des prix alimentaires dans le monde entier est devenue un défi sans précédent, de proportions mondiales, qui représente une crise pour les plus vulnérables, y compris les citadins pauvres», a déclaré l'ONU. «C'est actuellement le problème numéro un», a ajouté le directeur de la communication de M. Ki-moon, Michael Meyer. «Nous devons mettre au diapason tous les gouvernements, toutes les agences internationales, les entreprises privées et les fondations», a ajouté le fonctionnaire onusien.
Ban Ki-moon a donc exhorté la communauté internationale à débloquer rapidement des sommes d'argent afin d'apporter un soutien aux fonds d'urgence du Programme alimentaire mondial (PAM), où il manque aujourd'hui 755 millions de dollars, selon ses responsables. «Sans le financement de ces fonds d'urgence, nous risquons encore le spectre d'une famine, d'une malnutrition et d'émeutes à une échelle mondiale et dans des proportions sans précédent», a-t-il prévenu. Le secrétaire général des Nations unies a ainsi exprimé l'espoir que les dirigeants de la communauté internationale participent en juin à une réunion à Rome pour trouver des moyens de soulager la crise alimentaire, soulignant qu'ils étaient précédemment restés sourds aux avertissements lancés par la FAO et d'autres organismes.

La faute du FMI

fmi-logoLa rencontre de Berne avait aussi pour objectif de faire parler les institutions internationales d'une seule voix sur des questions centrales telles que l'impact du développement des agrocarburants sur l'augmentation des prix des denrées alimentaires. Le rapporteur spécial de l'ONU sur le droit à l'alimentation, Jean Ziegler, au terme de son mandat, s'en est pris aux politiques «aberrantes» du Fonds monétaire international, qui a, selon lui, imposé, dans les pays où il intervient, la plantation de produits destinés à l'exportation au détriment de l'agriculture de subsistance.

L’universitaire suisse n’a pas manqué une occasion depuis des années pour attirer l’attention des décideurs mondiaux sur la situation des affamés dans le monde ainsi que sur les dégâts des mécanismes de marché dans l’agriculture des pays en développement. S’appuyant sur les terribles données de la FAO qui mettent en évidence la remontée du nombre des personnes victimes de la faim (plus de 854 millions l’année dernière), il a toujours affirmé avec force sa croyance en la nécessité de reconnaître « le droit à l’alimentation » comme « partie intégrante des droits fondamentaux de l’homme ».

C’est en ce sens que ce défenseur de la préservation des cultures vivrières a qualifié dernièrement de « crime contre l’humanité » le fait d’affecter aujourd’hui des terres et de la production céréalière aux biocarburants… Dans le rapport de son dernier mandat, il y a quelques semaines devant le Conseil des droits de l’homme, il expliquait : « Un certain nombre de gouvernements et d’organisations intergouvernementales appuient la théorie néolibérale qui ne reconnaît pas l’existence des droits économiques, sociaux et culturels et limite les droits de l’homme aux seuls droits politiques et civils. Selon les tenants de cette théorie, seul un marché mondial totalement libéralisé et privatisé peut éliminer la faim et la malnutrition dans le monde. Les faits prouvent le contraire. »

Pas tendre avec le système financier multilatéral, le rapport de Ziegler accuse : « Les institutions de Bretton Woods (la Banque mondiale et le FMI - NDLR), avec le gouvernement des États-Unis et l’Organisation mondiale du commerce refusent de reconnaître l’existence même d’un droit de l’homme à l’alimentation et imposent aux États les plus vulnérables le Consensus de Washington qui privilégie la libéralisation, la déréglementation, la privatisation et la compression des budgets nationaux des États. Ce modèle, qui génère encore plus d’inégalités, (…) a des conséquences particulièrement catastrophiques pour le droit à l’alimentation par trois de ses aspects : la privatisation des institutions et des services publics, la libéralisation du commerce agricole et le modèle de réforme foncière fondé sur le marché. »

Au cœur du scandale

Son successeur, Olivier de Schutter, s’est, lui aussi, montré sévère pour le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, les pays riches : « Beaucoup criaient dans le désert depuis des années pour qu’on soutienne l’agriculture dans les pays en développement. Rien n’a été fait contre la spéculation sur les matières premières, pourtant prévisible depuis qu’avec la chute de la bourse, les investisseurs se repliaient sur ces marchés. […] Les plans d’ajustement structurel du Fonds monétaire international ont poussé les pays les plus endettés, notamment en Afrique subsaharienne, à développer des cultures d’exportation et à importer la nourriture qu’ils consommaient. Cette libéralisation les a rendus vulnérables à la volatilité des prix. » En clair, à des comportements spéculatifs. Une analyse qui n’a pas ébranlé Dominique Strauss-Kahn, directeur général du Fonds monétaire international : « Personne ne devrait oublier que toutes les nations comptent sur le libre-échange pour nourrir leur population. »

Et pourtant, on là au cœur du scandale. Dans son édition de mai, Le monde diplomatique relevait les appels scandaleux des agents financiers à réaliser de bonnes affaires en cette période de pénurie. Il citait ainsi la société-conseil française, Financeagri, qui, dès l’automne dernier, lançait : « Soyer un acteur de la volatilité des marchés agricoles. Ne restez plus spectateurs. Informez-vous ». Et construisez donc des fortunes sur le dos des affamés. Mais en Belgique aussi, la KBC, première banque du pays, a lancé un produit financier dont le rendement est lié à l’évolution du prix du blé, du maïs, du soja, du café, du sucre et du cacao. La souscription a été clôturée en 25 jours. Il s’est trouvé des clients de la banque pour s’en offusquer. Une partie du monde politique – une partie seulement, la droite étant aux abonnés absents – a réagi au slogan sans vergogne de la KBC : « Tirez avantage de la hausse du prix des denrées alimentaires. » Des organisations non gouvernementales ont réclamé des mesures « radicales ».

Des profits à la pelle

Il en faudrait, en effet, quand les marchés agricoles sont devenus la proie de spéculateurs qui, inquiets des fluctuations du dollar et des effets de la crise bancaire, courent d’un secteur à l’autre, du pétrole au blé, du zinc au maïs, en quête de profits maximaux. « Les indices agricoles, rappelle le Diplo, font un tabac auprès des fonds d’investissement. Entre la fin du premier trimestre et la fin du quatrième trimestre 2007 (…) le volume des capitaux gérés par les fonds d’investissement cotés sur les produits agricoles européens a quintuplé » passant de 99 millions d’euros à 583 millions. Aux Etats-Unis, le phénomène est encore plus spectaculaire : il a été multiplié par sept l’an dernier (1).
Indécent. Mais ces chiffres ne heurtent pas seulement la morale. Ils appellent d’autres réponses politiques et économiques pour sortir de cette situation. Blé ou du riz, les stocks resteront bas en 2008 pour plusieurs raisons. Les grands pays développés négligent les stocks de précaution, à commencer par l’UE. Les pays pauvres n’ont pas les moyens de stocker. 40 % des stocks mondiaux de céréales se trouvent en Chine pour 22 % de la population. Par le passé, ce pays a souvent été touché par les disettes et les dirigeants chinois font en sorte que le pays dispose en permanence d’une réserve stratégique de six mois.

Globalement, le prix du riz a doublé en cinq ans sur les marchés mondiaux pour se situer à 393 euros la tonne en moyenne au mois de décembre 2007. L’offre peine à suivre l’évolution de la demande depuis plusieurs années. Les conséquences de ces hausses de prix, on l’a vu, sont dramatiques pour les pays pauvres importateurs net de céréales et encore plus pour les populations les plus démunies de ces pays pauvres. Les populations de ces pays subissent désormais une inflation annuelle à deux chiffres sur les produits alimentaires. En Europe, les principales victimes sont aussi les ménages modestes. Car la hausse des prix touche d’abord les produits alimentaires de base comme les pâtes, le pain, les produits laitiers, les viandes blanches. Ensuite, les prix dits « d’entrée de gamme » sont les plus touchés par la hausse en raison de la faible marge des industriels qui produisent des denrées de « premiers prix » sous la coupe des grandes surfaces. Enfin, moins le ménage a de revenus, plus la part de l’alimentation grève son budget.

Responsabilité européenne

De leur côté, les négociateurs de l’Organisation mondiale du commerce jouent la carte de la baisse des tarifs douaniers agricoles pour mieux promouvoir les intérêts des multinationales de l’industrie de pointe et de la finance. Or cette mise en concurrence brutale ruine rapidement des millions de paysans à travers le monde et risque de déboucher demain sur des pénuries alimentaires et des famines, tout en favorisant de nouvelles spéculations sur les prix.

Il y aurait urgence, d’abord, à sécuriser les approvisionnements alimentaires en augmentant les stocks de sécurité de céréales et d’oléagineux qui se conservent facilement en silos d’une récolte à l’autre. Ce genre de décision appartient aux responsables politiques. Ceux des 27 pays membres de l’Union européenne – on l’a vu avec le tour donnée à la Politique agricole commune qui a vidé les stocks et les frigos – font montre d’une criminelle inconséquence. Ils ont renoncé à tout travail de réflexion sur le sujet et délégué l’essentiel de leurs responsabilités à une Commission européenne ultralibérale, incompétente sur les dossiers agricoles, soumise aux lobbies industriels et commerciaux.

La Commission européenne annonce un « choc alimentaire avec l’effet potentiel d’un tsunami économique et humanitaire. » Le primat de l’intérêt général, de l’avenir commun, sur les logiques du profit à tout prix est ainsi devenu un impératif vital. Il impose de brider les marchés financiers. Refuser de la voir est faire montre d’un dogmatisme criminel.

1. « Comment le marché mondial des céréales s’est emballé », Le Monde diplomatique, mai 2008.


Bombe à retardement ?

L’été dernier, nous mettions en garde contre les dangers d’un marché mondialisé des agrocarburants agricoles (« Energies vertes ? Agrocarburants : mythes et réalités », août 2007). Un cri d’alarme qui se justifie. De plus en plus de voix s’élèvent pour confirmer ce double danger : un bilan écologique discutable et l’influence de plus en plus grande de ces productions sur l’envolée des prix alimentaires.

Labourer plus de superficies, retourner des prairies et défricher des forêts pour augmenter les hectares consacrés au blé, au colza, au maïs, à la canne à sucre, aux betteraves et aux palmiers à huile, c’est, disent-elles, contribuer à d’importantes émissions de CO2, donc à une accélération du changement climatique.

Les partisans de ces cultures industrielles affirment proscrire la déforestation pour les étendre. À supposer qu’ils tiennent parole, ces nouvelles productions énergétiques prendront la place des cultures vivrières qui migreront alors vers les zones forestières à défricher. C’est déjà le cas pour la culture du soja et l’élevage bovin en Amazonie tandis que la canne à sucre prend leur place sur des zones agricoles plus anciennes au Brésil.

En Indonésie, les entreprises engagées dans la culture du palmier à huile défrichent la forêt primaire à grande échelle. En Afrique, l’huile de palme utilisée pour la consommation humaine est déjà hors de prix tandis que plusieurs pays en font de l’agrocarburant.

L’Union européenne a retenu le chiffre de 10 % d’agrocarburants à incorporer dans les véhicules à l’horizon 2020. Cet objectif est aujourd’hui sérieusement mis en question. D’autant qu’il s’agirait d’externaliser l’essentiel de cette production et des émissions de CO2 qui lui seront imputables dans les pays du Sud au détriment de leur souveraineté alimentaire.

Si certains pays peuvent trouver légitime de produire des agrocarburants afin de réduire leur dépendance énergétique, rien ne serait pire que d’en faire un marché mondial pratiquant la sélection par l’argent et donnant la priorité au réservoir des voitures de riches sur l’estomac des pauvres.

Le marché mondial encore naissant des agrocarburants, une énorme bombe à retardement ?

1,2 à 1,7 milliard de dollars pour survivre

fao_logoLa FAO a exhorté les bailleurs de fonds et les institutions de financement internationales à revoir leurs programmes d’assistance en faveur des pays les plus affectés par la flambée des prix des denrées alimentaires. Selon une première estimation, les financements supplémentaires requis pour mettre en œuvre les programmes et projets dans ces pays se situeraient entre 1,2 milliard et 1,7 milliard de dollars. Une somme ridiculement basse au regard des dépenses d’armements dans le monde. Ou de la guerre des Etats-Unis en Irak. Ou encore des paquets de milliards gracieusement offerts par les banques centrales pour renflouer les caisses des financiers privés aux comptes déséquilibrés par la spéculation.

Dans le monde, 37 pays sont actuellement confrontés à des crises alimentaires, selon le rapport. Parmi ceux-ci :

Côte d'Ivoire: les prix du riz en mars 2008 ont plus que doublé par rapport à leurs niveaux un an plus tôt.

Sénégal: les prix du blé en février 2008 ont été multipliés par deux par rapport à ceux constatés un an auparavant pendant que le sorgho augmentait de 56 %.

Nigéria: sur le marché sous-régional important de Dawanau, les prix du sorgho et du millet ont doublé sur les cinq derniers mois.
Somalie: l'an dernier dans le nord du pays, le prix de la farine de blé a presque triplé.

Soudan: à Khartoum, la capitale, les prix du blé en février de cette année étaient 90 % plus élevés qu'un an plus tôt.

Ouganda: les prix du maïs en mars 2008 ont grimpé de 65 % par rapport à leurs niveaux de septembre.

Éthiopie: à Addis-Abeba, les prix du maïs en mars 2008 ont doublé en 12 mois et ceux du blé ont bondi de 42 %.

Mozambique: dans la capitale Maputo, les prix du maïs en mars étaient 43 % plus élevés qu'il y a un an.

Philippines: les prix du riz ont augmenté de 50 % ces deux derniers mois.
Sri Lanka: les prix du riz en mars 2008 ont été multipliés par deux en 12 mois pendant qu'au Bangladesh ils augmentaient de 66 % sur la même période.

Tadjikistan: les prix du pain en février étaient deux fois plus élevés que ceux observés en février 2007, pendant qu'en Arménie, le prix de la farine de blé a augmenté d'un tiers sur la même période.

Haïti: les prix des denrées alimentaires sont de 50 à 100 % plus élevés qu'ils ne l'étaient un an auparavant.


Le salaire minimum des postiers allemands fait des vagues en Europe .

 

deutsche postLe parlement allemand a voté l’octroi obligatoire d’un salaire minimum pour les facteurs à partir du 1er janvier 2008. Un changement qui menace les fondements même de la libéralisation du secteur .
Caroline Lallemand

 La décision découle de la crainte de la Deutsche Post  de perdre des parts de marché au profit des concurrents qui paient leurs employés à des tarifs planchers (voir Trends-Tendances du 11 octobre). La Deutsche Post et une vingtaine d’opérateurs postaux, qui représentent 80 % des employés du secteur, ont ainsi conclu un accord avec le syndicat Verdi pour fixer un salaire horaire minimum – jusque-là inexistant en Allemagne – de 8 € à 9,80 € de l’heure, après négociations et comparaison avec d’autres secteurs, notamment celui de la logistique.

Dans la foulée, la réaction des concurrents de Deutsche Post n’a pas tardé. Le groupe néerlandais TNT et l’allemand Hermes Logistik ont annoncé qu’ils gelaient leur projet de se lancer dans la distribution de courrier en Allemagne. Le groupe d’édition Axel Springer, propriétaire de la société de services postaux PIN, ancien monopole désormais semi-public, a quant à lui décidé la suppression de « plus de 1.000 emplois (…) dans un premier temps ». Toutefois, selon le Financial Times Deutschland, Pin Group avait l’intention de supprimer des emplois bien avant l’adoption du salaire minimum. Au total, ce serait 20.000 emplois des 60.000 emplois chez les concurrents de Deutsche Post qui seraient menacés.

Autre conséquence : inquiète de l’accord salarial dans la poste allemande qui menace TNT, La Haye a décidé de repousser l’ouverture à la concurrence totale de la poste néerlandaise, initialement prévue pour début 2008 .
Ces réactions en cascade font douter de la décision du gouvernement d’Angela Merkel. D’autant que ce salaire minimum paraît élevé par rapport aux standards internationaux et aux autres salaires allemands. Mais, surtout, c’est l’idée de voir le salaire minimum se généraliser à toute l’économie qui inquiète les entrepreneurs. Les sociaux-démocrates militent en ce sens et la chancelière ne semble pas opposée au projet. « Ce seront alors cinq millions d’emplois qui seront sur la sellette », a averti le président de la Fédération nationale des industries allemandes, Jürgen Thumann. La décision a aussi été fortement critiquée par Jean-Claude Trichet, directeur de la BCE qui la considère comme « inutile ».

Une manœuvre cynique pour briser la concurrence.

Pour les concurrents de la poste semi-publique Deutsche Post, qui versent des salaires bien moins élevés, cette mesure revient de facto à préserver le monopole de la société historique après la libéralisation totale au 1er janvier 2008 du marché postal allemand. L’accord a été négocié par la Deutsche post pour briser la concurrence dans un marché bientôt libéralisé, avance le Financial Times. Selon le quotidien britannique, c’est mauvais pour l’Allemagne et l’Europe. Cela restreint la concurrence et entrave la libéralisation du marché postal, et cela tue l’emploi.

Trends-Tendances 

Commentaire de la rédaction : la presse économique n’aime pas les mesures sociales qu’une régulation étatique pourrait apporter


La grève, les otages et le chevalier blanc
Chronique de Hugues Le Paige

Changeons de modèle économique

I
l faut réorienter les modes de production et de consommation vers des pratiques écologiquement soutenables et socialement justes, et non augmenter le productivisme, la flexibilité et la compétitivité.

 

D'accord, les prix augmentent, ce n'est agréable pour personne. Mais faut-il vraiment pour cela bouleverser toute l'économie ?", s'interrogeait récemment M. Timmermans, directeur général de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB). Pour la FEB, poser la question c'était y répondre, par la négative.

Pourtant... L'économie menace de tomber en récession. L'explosion des prix du pétrole est en passe de faire s'effondrer tout l'édifice en précipitant dans la misère des dizaines de milliers de ménages en Belgique, des centaines de millions de par le monde. Dans ces conditions, faut-il vraiment poursuivre en serrant les dents, comme semble le dire la FEB ? On ne saurait imaginer attitude plus irresponsable.

Selon nous, cet aveuglement volontaire face à une situation très grave témoigne d'un immobilisme dogmatique et partant, de la profonde incapacité de la FEB s'adapter à la nouvelle donne.

Pour comprendre ce qui est en train de se passer et envisager des solutions réalistes, il importe de s'attarder un instant sur la dynamique qui sous-tend la crise actuelle.

Nos sociétés dites "développées" sont organisées autour du principe économique de "la croissance". Celle-ci serait à la fois la condition et le moyen de créer de la richesse dont les retombées profiteraient à tous. Dans cette logique, il est nécessaire d'accroître les capacités de production de biens et de services, ce que les travailleurs sont sommés d'assumer. Il faut également s'assurer que ces produits seront consommés rapidement par un consommateur soumis pour ce faire à un matraquage publicitaire permanent.

Après un demi-siècle de cette croissance économique accélérée, où en sommes-nous ? Si les Trente Glorieuses ont assurément permis l'amélioration du confort matériel d'une bonne partie de la population occidentale, elles ont aussi laissé une frange non négligeable d'entre nous dans une situation désastreuse et entraîné "le reste du monde" dans un état de précarité croissant. Dans le même temps, on peut constater que le chômage n'a pas disparu, que le travail devient à nouveau, depuis une trentaine d'années, de plus en plus éprouvant et vide de sens, que la répartition des richesses est de plus en plus inéquitable et que l'état de la planète se dégrade dangereusement. On ne produit et consomme pas en fonction de besoins réels, en tenant compte du caractère limité des ressources naturelles et avec un dessein de justice sociale, mais en fonction de potentialités spéculatives, dont tire profit une infime minorité sans soucis des générations futures. Bref, cette croissance socialement ravageuse nous procure chaque jour un petit peu moins de satisfaction et l'on continue pourtant à la glorifier allègrement.

Une autre réalité commence aujourd'hui à apparaître crûment : cette croissance-là n'est pas tenable. Le dogme croissantiste repose en effet tout entier sur un oubli gros comme un monde : pour produire les biens et services que la manipulation publicitaire nous pousse à consommer, il faut de la matière et de l'énergie. Or, l'homme ne peut pas créer de matière ni d'énergie. Il ne peut que transformer les ressources terrestres pour les rendre utiles à son usage. Ce faisant, il génère des pollutions dont les niveaux sont devenus insoutenables tant ils dépassent les capacités de recyclage naturels. Ainsi, pour fabriquer et faire avancer une automobile, il faut du pétrole, qui une fois consumé est irrémédiablement transformé en CO2.

 changement-img1D'un point de vue matériel, le processus économique fonctionne donc comme une gargantuesque machine qui consume les ressources et les transforme en pollution. A la sortie de cette machine, du côté des pollutions, on observe une saturation dont le bouleversement climatique est l'une des dimensions les plus graves. A son entrée, il y a désormais une pénurie. Il se trouve en effet qu'aujourd'hui, la principale ressource d'énergie utilisée par la machinerie économique commence à manquer : le pic du pétrole est imminent, voire déjà franchi. Jusqu'ici, le pétrole était peu cher car facilement accessible et en quantité suffisante, mais le pétrole est un stock qui ne se renouvelle pas à l'échelle du temps humain. Au niveau mondial, l'offre de pétrole devient insuffisante, d'autant plus que des pays géants comme le Brésil, la Chine et l'Inde veulent à leur tour en consommer comme l'Occident le fait depuis la dernière guerre. Sait-on par exemple que l'Indonésie va se retirer de l'organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), sa production étant désormais insuffisante pour satisfaire sa demande intérieure ?

L'ère de l'énergie peu chère est derrière nous.

Voilà une règle que la FEB connaît bien : quand l'offre d'un produit ne répond plus à la demande et que cette dernière ne faiblit pas, les prix montent. Fluctuations spéculatives et ajustements conjoncturels mis à part, le prix du pétrole va donc continuer à augmenter pour atteindre des niveaux inconcevables jusqu'ici.

Ne nous trompons pas de conclusion. Avec un prix du baril de plusieurs centaines de dollars, c'est tout le système économique qui flanche, car le pétrole, qui est en quelque sorte le sang de la croissance, ne vient plus l'irriguer suffisamment. Le pétrole et ses dérivés sont utilisés dans tous les secteurs de production : agriculture, transports, construction, distribution, pharmacie, textile, technologies de l'information, etc.

Le pic du pétrole rend la poursuite de "la croissance" impossible puisque la boucle production/consommation est cassée. Déjà, "la croissance" s'essouffle et apparaissent les premiers signes de la récession payée en premier lieu par les plus démunis.

L'objectif désormais, lequel est une urgence sociale impérieuse, doit être d'organiser la décroissance de la consommation des ressources naturelles non renouvelables de ceux qui en consomment le plus pour que les besoins vitaux de tous soient rencontrés. Il s'agit d'organiser une désescalade de la puissance industrielle (1) pour réorienter les modes de production et de consommation vers des pratiques écologiquement soutenables et socialement justes, et non augmenter le productivisme, la flexibilité et la compétitivité comme nous le propose la Fédération des entreprises de Belgique.

Face à cette situation qu'elle ne comprend pas - ou pire, qu'elle feint d'ignorer -, La FEB continue à pousser sur l'accélérateur économique sans changer de modèle. Autant dire qu'elle nous demande de foncer droit dans le mur. Il s'agit aujourd'hui de sortir du tout-au-pétrole, de stopper les émissions de gaz à effet de serre, de relocaliser l'économie tout en renforçant la solidarité sans laquelle il ne peut y avoir de réponse pacifique et équitable à ce problème global. Persistant dans un comportement insensé, irresponsable, radicalement inadapté aux défis d'aujourd'hui, la FEB refuse de remettre en question le dogme économiste qui est une impasse. A croire que son action ne vise qu'à maintenir les privilèges d'une caste, quitte à jeter des pans entiers de la population dans la misère et à dévaster la planète.

Le pic du pétrole est là ; il faut revoir l'économie de fond en comble et l'assujettir à l'écologie et à la justice sociale.

1.L'expression est de J. Grinevald et Y. Rens, traducteurs du recueil de textes de N. Georgescu-Roegen : "La décroissance. Entropie - écologie - économie", éd. Sang de la Terre, 2006.

Michèle Gilkinet, Jean-Baptiste Godinot, François Schreuer et Pierre Eyben


Crise financière : la finance contre l’humanité
Thomas Coutrot  

ponzi_coverEn janvier 1920, à Boston, un petit escroc imaginatif, Charles Ponzi, trouva une manière astucieuse de gagner de l’argent sans se fatiguer. La technique était simple : il achetait en Italie des « coupons-réponses internationaux » (IRC en anglais) – des timbres émis par la poste italienne – que les familles envoyaient dans leurs courriers à leurs membres émigrés aux USA pour qu’ils puissent affranchir leur réponse. Puis il revendait à l’US Postal Service ces coupons au prix en dollar du timbre américain – bien plus élevé que le prix en lires qu’il avait payé. Il prétendait profiter ainsi tout à fait légalement d’une faille dans le dispositif des postes internationales. (Aujourd’hui, dans les salles de marché des grandes banques, exactement la même technique est largement utilisée sous le nom d’« arbitrage », bien sûr pas pour des timbres mais pour des titres ou des devises).

Ponzi créa une société, la Securities Exchange Company, et promit un rendement de 50% en 45 jours. Les premiers investisseurs reçurent en effet la rémunération promise, et la nouvelle se répandit rapidement. En quelques mois, 17000 épargnants furent attirés par la perspective de gains rapides, et confièrent à Ponzi plusieurs dizaines de millions de dollars. En août, on s’aperçut enfin qu’il rémunérait les premiers investisseurs avec les sommes confiés par les suivants, sans avoir acheté pratiquement le moindre coupon-réponse en Italie. Il fut arrêté et son système s’effondra brutalement. Les journaux blâmèrent la naïveté et la cupidité des épargnants floués.

La « chaîne de Ponzi » est devenu un cas d’école d’escroquerie financière, et a suscité depuis de nombreux imitateurs, comme les fameuses pyramides albanaises de 1995-96, qui avaient attiré plus de la moitié de la population du pays en promettant des rendements de 40% par mois. Après l’effondrement, la presse occidentale s’est bien sûr gaussée de la naïveté de ces Albanais qui confondaient capitalisme et casino.

Le parallèle est pourtant évident entre la chaîne Ponzi et le système financier actuel. Certes, la finance internationale ne promet pas 40% par mois, mais seulement 15% par an. Le jeu est donc moins explosif, et peut durer plus longtemps. Mais au fond les mécanismes se ressemblent étrangement.

Comment les Bourses ont-elles pu depuis 20 ans garantir aux investisseurs des rendements moyens aussi élevés ? Bien sûr, d’abord en mettant en coupe réglée les entreprises et les salariés, par le chantage permanent à la fuite des capitaux que permet un système financier totalement libéralisé.

Mais un effet de type Ponzi joue aussi un rôle majeur, par l’afflux permanent de nouveaux investisseurs qui permet de faire grimper les cours et de servir les rendements promis. Fonds de pension de salariés, émirs du pétrole, fonds d’investissements et hedge funds, milliardaires d’Amérique Latine, de Russie et maintenant d’Inde et de Chine, fonds souverains des pays émergents..., tous ont afflué sur les marchés pour profiter de la fête, gonflant la bulle financière et immobilière. Avec, pour couronner le tout, l’endettement des chômeurs et salariés pauvres états-uniens, enrôlés dans la danse par un système financier avide de nouvelles recrues. D’où le développement démentiel des « subprimes », ces prêts immobiliers dont la charge de remboursement, presque nulle les premières années, devient ensuite écrasante pour des débiteurs pauvres et précaires. Mais très rentables pour les banques qui se sont empressées de refiler sur les marchés financiers ces créances douteuses empaquetées dans de jolis titres – les ABS, SIP et autres SIV...

Curieusement, aucun produit de cette « finance créative » n’a repris de Ponzi le sigle IRC. Regrettable ingratitude envers un précurseur qui avait si bien compris l’essence du capitalisme financier. Le jeu est-il fini ? Certainement pas. Le krach financier aura des conséquences lourdes pour les populations. Mais si ses règles ne sont pas radicalement modifiées, le jeu reprendra ensuite son cours dément. Ainsi la réforme des retraites annoncée par le gouvernement Fillon vise d’abord à faire baisser les pensions de la sécurité sociale par répartition pour favoriser l’« épargne retraite » par capitalisation. Et donc à réinjecter à terme quelques dizaines de milliards d’euros supplémentaires dans la chaîne du capitalisme Ponzi. Il faut vraiment être (au choix) aveugle, cupide ou irresponsable pour vouloir détourner l’argent des retraites dans ce maelstrom financier.

Attac France   

C’était en début semaine, au moment de la grève à la SNCB. J’entendais un des champions du service minimum se lancer à l’assaut des syndicats archaïques, non représentatifs et, qui plus est, preneurs d’otages. Notre chevalier blanc, coutumier des foucades et des rodomontades, semblait considérer la grève comme l’ultime atteinte aux droits de l’homme dont il est un fervent défenseur. Enfin ce n’est pas tout à fait exact : soyons de bon ton, rectifions ! Notre homme proposait qu’en cas d’arrêt de travail dans le service public des chemins de fer, les trains circulent deux ou trois heures le matin et deux ou trois heures le soir ; il restera  bien 20 heures pour faire grève, disait-il.  Que voulez-vous de plus ? Vous imaginez : une grève de 20 heures à 5 heures du matin. Voilà au moins une forme de grève civilisée en accord avec la modernité et l’air du temps. Voilà de quoi faire trembler la direction et une manière irrésistible d’imposer de nouveaux rapports de force. Pourquoi ne pas faire comme au Japon : on met un brassard pour dire qu’on est en grève mais on travaille quand même pour le respect de l’usager et du patron.

Faire grève aux chemins de fer quand les voyageurs ne circulent pas, c’est un peu comme projeter un film à l’extérieur en plein soleil. On sait que quelque chose bouge sur l’écran mais on ne voit rien. D’une efficacité redoutable. Et puis il y a  le fameux mot « otage ». Les syndicats « prennent en otage ». Les patrons, les gouvernants, les électriciens ou les pétroliers eux ne prennent jamais en otage : ils assurent la bonne gouvernance ou répondent à l’attente de leurs actionnaires comme on dit. Non le mot « otage » est réservé aux syndicats. Et le choix des mots est aussi important que les discours qu’ils composent. « Otage », un mot que certains utilisent depuis longtemps pour dévaluer toute action revendicative, un mot  encore plus connoté depuis que les terrorismes divers occupent le devant de l’actualité ; on ne dit pas encore « terrorisme syndical » mais on n’en plus si loin. Au fait, on ferait mieux de se pencher sur le « terrorisme économique » qui en spéculant  sur les denrées alimentaires prend bien, lui, l’humanité entière en otage.


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