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Nouvelles n° 25 : 2 ème partie

Témoignage

Afghanistan : Kaboul ou mes bunkers à ciel ouvert

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Ca m’aura pris du temps d’écrire cette deuxième partie... du temps, et de l’énergie que j’ai perdue depuis longtemps… depuis que je suis ici en fait … c'est-à-dire une éternité.

J’ai passé une année de ma vie à voyager, à contempler les merveilles du monde, l’Afghanistan en est une, un magnifique pays, mais contrairement à tous les autres pays que j’ai pu voir, l’Afghanistan est une sangsue, elle s’attache à vous, mais vous suce de l’intérieur.

J’ai une relation ambiguë avec l’Afghanistan. Une relation d’amour-haine. Demandez-moi si j’aime ce pays, et vous obtiendrez une réponse totalement différente selon la seconde où vous me posez la question. Est-ce que je connais l’Afghanistan serait une première question plus appropriée, parce qu’aucune personne étrangère à ce pays ne peut réellement affirmer connaître l’Afghanistan. C’est un pays underground, on n’en perçoit que la surface. Si je capte 1  % de ce qui se passe autour de moi, je peux m’affirmer chanceuse… ou naïve.

Et cette dernière affirmation est sans doute ma plus grande frustration. L’impression que j’ai depuis les 3 mois que je suis ici, cette éternité, est qu’on m’a parachutée au milieu d’ONG, de bureaux des Nations-Unies démultipliés à l’infini (UNAMA, OCHA, UNOPS, UNDP, UNHABITAT, UNHCR, WFP, FAO, ….), d’agences humanitaires bataillant tous et toutes pour obtenir les fonds nécessaires a la reconstruction d’un pays dans lequel personne ne vit vraiment … de militaires, de compagnies privées remplies d’expatriés à la recherche de dollars et contrats juteux, de diplomates, de journalistes, de semi-légionnaires, d’espions… mais ça aurait pu être n’importe où ailleurs qu’en Afghanistan.

Je vis dans des bunkers à ciel ouvert. Autour de moi, ce sont des barbelés, des murs barricadés, des sacs de sable, des gardes armés de kalachnikovs, des portes blindées, des sasses de sécurité, des grillages, et des armes encore. L’extérieur, où je ne suis pas autorisée à m’aventurer à pieds et que je ne vois qu’à travers les vitres des voitures que j’emprunte, est une succession de checks-points, de barrières, de fouilles, de kalachnikovs encore, avant de pouvoir rejoindre un autre bunker. Je passe ma vie entre des barricades, j’ai l’impression constante de vivre en résidence surveillée. Ma liberté et l’horizon me manquent, me manquent énormément.

J’ai très vite été prise de lassitude, mes yeux sont fatigués… maintenant la peur aussi m’a gagnée. Elle ne se manifeste pas constamment, mais elle est là, refoulée mais vivante. Je me suis prise pour un cow-boy en arrivant ; ce ne sont pas les menaces qui m’empêcheront de vivre… mais ici, le quotidien vous enseigne que les menaces ne sont pas toujours que des menaces.

Je suffoque, et cette sensation est accentuée sur le plan physique par la chaleur, les 50° au soleil (je dors quasiment avec mon ventilateur dans les bras… quand j’ai la chance d’avoir de l’électricité), et la poussière omniprésente qui forme un brouillard au-dessus de la ville alors que le ciel est d’un bleu impeccable.

Sous les Talibans, les gens étaient tellement pauvres et désespérés qu’ils ont coupé les arbres longeant les artères pour se chauffer l’hiver. Aujourd’hui Kaboul est un désert triste de poussière, l’air en est rempli à 75 %, à majorité de la poussière fécale qui se pose partout, à commencer par la nourriture, ce qui rend tout le monde malade. Quand je fais ma lessive, mes vêtements qui trempent dégagent une odeur d’égouts ; on se sent sale en permanence.

Quand je suis arrivée à Kaboul, j’ai fait la connaissance d’un groupe de Québécois, ils ont été ma bouffée d’oxygène tout le temps qu’ils ont été là… Parmi eux, Gerry, un semi-mercenaire dans son genre, en Afghanistan depuis de longs mois, contestataire (il a passé un bref séjour en prison au Congo pour avoir tenté d’organiser une manifestation contre Mobutu) et baroudeur dans l’âme ; on ne pouvait que s’entendre.

Grace à lui, j’ai pu avoir l’illusion d’une autonomie toute relative les premiers jours. Il a été mon garde du corps pour les 300 mètres qui séparaient mon hôtel de l’épicier du coin, que je m’autorisais à parcourir à pieds et qui avaient un goût de permission au milieu de ma séquestration forcée. Mais même pendant ces instants volés, la réalité vous rappelle à l’ordre. Check list avant de s’aventurer dans la jungle urbaine : de bonnes chaussures au cas où vous devez vous échapper en courant, vêtements confortables et de grosses chaussettes pour passer un éventuel hiver au cas où vous vous faites kidnapper, une lampe de poche, un couteau et vos médicaments essentiels dans le sac, votre GSM allumé et chargé ; car si on vous kidnappe, il est le seul moyen de localisation du moment qu’on ne vous le confisque pas et qu’il reste en état de marche.

Ca paraît surréaliste au début, puis on s’y habitue. Enfin, pour les filles, ne jamais oublier son voile, et passer au peigne fin le moindre morceau de chair apparent. Ca aussi, ça m’a paru surréaliste au début, … mais je ne m’y habitue toujours pas.

Avec Gerry, j’ai eu l’impression de faire les 400 coups. Même si mes 400 coups en Afghanistan sont bien différents de ceux de Truffaut ; marcher dans la rue le soir, faire le tour de Kaboul à moto malgré les avertissements répétés de mon consul belge, se promener dans les parcs… mais me faire prier de déguerpir illico par 6 barbus aux airs de Talibans menaçants, partir voler dans leur mini jet au-dessus de Kandahar (qu’on atteindra jamais ce jour-là parce que Madame Bush était en visite en Afghanistan et les vols prohibés au-dessus des villes). Au bout de deux semaines, j’avais fait plus en Afghanistan que la grosse majorité des gens présents depuis de longs mois.

Avec lui, j’ai aussi pu assister à un mariage afghan organisé dans un des nombreux « wedding halls » de Kaboul. Il y a une chose qui se construit plus rapidement et en plus grand nombre que les mosquées ici, ce sont ces « wedding halls ». Des énormes tours de verre ornées de néons multicolores, qui rivaliseront peut-être avec Las Vegas un jour, et qui s’appellent toujours « Paris quelque chose ». Paris, c’est "classe" partout, même à Kaboul. Les tours de verre, les Afghans les adorent et en sont fiers. Ca fait Manhattan, ça fait cité moderne.

Dans le centre de Kaboul, il y a de nombreux bâtiments en verre de plusieurs étages… fictifs, parce que si on les regarde de derrière, c’est le vide, le vide entouré de vitres façon gratte-ciel new-yorkais. Des faux buildings en quelque sorte.

Les mariages c’est comme pour tout le reste de la vie afghane : hommes et femmes séparés. Comme dans les restaurants, c’est séparé par un rideau. Dès leur adolescence, les garçons et les filles ne rentreront plus jamais en contact. Ils deviendront des étrangers l’un pour l’autre. Les parents respectifs négocieront un mariage respectueux, et les épouses et époux se rencontreront pour la première fois dans leur lit conjugal.

Je n’ai jamais eu l’occasion d’en parler avec une Afghane, mais bien avec certains de mes collègues afghans qui ont peur des filles comme on aurait peur d’un monstre extra-terrestre. Sur le plan physique, ça génère des frustrations. J’ai entendu parler plusieurs fois de soirées pendant lesquelles des lady boys se déguisent en femmes et effectuent des strip-teases pour assouvir les envies charnelles de leurs amis hommes. Sur le plan émotionnel, j’ai entendu des histoires de garçons détruits quand la fille dont ils sont tombés amoureux est forcée de se marier avec un autre. Les suicides qui en résultent ne sont choses exceptionnelles.

L’Afghanistan a beau se vendre comme étant une république islamique moderne, la condition de la femme est restée lamentable. Par exemple, si une fille se fait violer, c’est elle qui ira en prison. Dans les provinces, les filles qui se marient deviennent l’esclave de leur époux. Interdites de travailler, elles dépendent uniquement du bon vouloir de leur mari qui peut décider unilatéralement de divorcer et réduire son ex-femme en clocharde, mendiante et éternelle honte pour sa famille. Il n’est pas rare non plus de voir des fillettes de 10-11 ans devenir la seconde ou troisième épouse d’un vieillard libidineux. En dehors de Kaboul, 95 % des femmes que j’ai pu voir portent encore la burqa. Elles hantent les villes comme des fantômes. Qui oserait s’en approcher ? Moi-même, elles me font peur…

En tant que femme occidentale, j’appartiens à un troisième genre. Un troisième genre qu’on tolère... ou qu’on tolère à peine.

Je ne compte plus les regards dédaigneux que je reçois des hommes de la rue, le nombre de mains qu’on a refusé de me serrer. Je me suis fait jetée du zoo de Kaboul comme une malpropre par la police parce que mes bras n’étaient pas couverts et « choquaient » les enfants. Bien sûr c’est entièrement de ma faute, c’est évidemment à moi de m’adapter… mais c’est un écart de culture que je ne parviens pas à franchir… Accepter et me soumettre… ou partir ; je jauge le prix de mon droit d’exister à part entière tous les jours.

Je ne m’intégrerai sans doute jamais complètement ici. Les possibilités de rentrer en contact avec la population sont, de par les mesures de sécurité draconiennes, quasi-inexistantes. On travaille pour aider des gens qu’on ne côtoie pas par peur de se faire enlever et/ou tuer. Ca reste du travail de bureau, même si on veut se faire croire qu’on fait du travail de terrain. Pas tout le monde évidemment, mais la majorité.

De par ce fait, les expatriés et les Afghans ne se connaissent pas, ou très peu. Et quand on ne connaît pas, on imagine, et l’imagination est sans limite. Ici les expatriés sont tous perçus par l’essentiel de la population comme des espions à la solde du gouvernement américain, des ennemis. Donc on s’impose. J’ai l’impression constante de m’imposer.

Quand j’expliquais ca à un Afghan qui a passé sa jeunesse aux Etats-Unis, il me disait que je devais essayer et essayer encore, forcer les choses, que les gens comprendront un jour. Moi, j’ai le sentiment d’une relation amoureuse à sens unique. L’un ne veut pas ou plus, l’autre force. Et je suis fatiguée d’être celle qui force.

Ces idées fausses génèrent des rumeurs qui dans un contexte normal se limiteraient à des problèmes de réputation. Dans un pays comme l’Afghanistan, les rumeurs deviennent des problèmes de sécurité. Et personne ici ne plaisante avec la sécurité.

A Mazar, ville du Nord où je suis basée, n’existe qu’un seul restaurant où l’on sert de la nourriture internationale et de la bière ; le seul endroit de toute la province où les expatriés ont l’occasion de sortir. Pourtant mon collègue afghan m’a averti qu’il est vu par les gens de Mazar comme un haut lieu de luxure. C’est, selon leur imagination, un bordel où les expatriés boivent, baisent, se droguent, … bref un endroit satanique. M’y faire voir trop souvent, c’est jouer avec ma vie. Tout se sait, ou plutôt tout s’imagine, et très vite. Une fille qui travaille en relation étroite avec les haut-gradés de l’armée a vu sa photo apparaître comme « wanted » sur un site internet lié aux Talibans. On l’a sortie illico du pays en attendant que cela se tasse.

L’anonymat est un concept qui n’existe pas en Afghanistan : une amie qui travaille à Jalalabad s’était installée dans la ville depuis quelques heures à peine que la police venait l’avertir que sa tête avait été mise à prix par les Talibans. On se doit d’être sur nos gardes en permanence, même si on ne sait finalement jamais d’où et quand le danger viendra…

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Je ne suis pas certaine que j’ai envie de voir ma photo sur un site islamique, ni même que j’ai envie de savoir combien je vaux dans les mains des Talibans. La question est plutôt de savoir comment je vis entretemps ?

Le danger non seulement existe mais s’immisce dans votre vie la plus intime. Par exemple, le patron de l’hôtel ou je séjournais à Kaboul a appelé personnellement mon collègue afghan pour se plaindre de mon comportement inadéquat. Cet homme, je le croisais tous les jours. Nos rapports étaient ce que j’avais cru être chaleureux. Je lui demandais régulièrement des nouvelles de sa famille, je m’essayais à quelques phrases ratées en Dari qui le faisaient sourire. Pourtant je ne suis jamais qu’une pute occidentale à ses yeux. Je suis une pute parce que j’ai laissé entrer des amis masculins dans ma chambre, dans mon seul « chez moi » à Kaboul. Mais si je suis vue comme une pute, je deviens aussitôt un cafard à éliminer. Je ne serais pas la première fille assassinée pour de telles raisons en Afghanistan. Pourtant, j’ai besoin d’air. J’ai besoin d’un semblant de vie normale.

Mes moments de bonheur ici c’est quand je voyage. Ca n’étonnera personne. Dès que j’ai pu, j’ai repris la route. J’ai ressorti mon appareil photo, j’ai retrouvé mon sourire que je croyais éteint, et je me suis senti vivre. Les rares moments où j’ai pu entrer en contact avec les Afghans étaient pour moi inoubliables. C’étaient des rires, des enfants qui se bousculaient pour être devant l’objectif, des phrases échangées dans toutes les langues qu’on puisse imaginer, des invitations à partager les repas ou simplement le thé… des moments de pure humanité, des moments qui m’ont fait aimer l’Afghanistan et oublier toutes ses difficultés.

Je me souviens pourtant de mes collègues restés barricadés dans la voiture m’accusant de mettre leur vie en danger, et de mon chauffeur me sommant de rejoindre le véhicule sur le champ. Pourquoi ? Parce que les commentaires fusaient en pashto ou dari m’accusant d’être dépravée car non accompagnée d’un chaperon mâle… Je capte 1  % à peine de ce qui se passe autour de moi… Et les 99 autres pourcents, je préfère souvent ne pas les connaître. Mais la sécurité toujours… Dans un autre contexte, je serais restée malgré tout, cette naïveté qui me fait penser que tout dialogue, que tout rapprochement reste possible. Ici, c’est jouer avec sa vie. Sur cette même route où je me suis arrêtée prendre le thé, se sont faits tuer deux membres d’ONG une semaine plus tard… Dans la ville où l’on se rendait se sont fait fusiller dans leur chambre d’hôtel trois membres d’ONG 4 jours après que nous soyons partis. On n’en parle pas dans les journaux occidentaux parce que ces gens qui se font tuer sont pour la grande majorité des Afghans qui travaillent pour des organisations internationales.

On est là pour aider l’Afghanistan, mais la vie d’un Afghan n’intéresse personne. Plusieurs kidnappings et meurtres d’Afghans qui travaillent pour des organisations internationales par semaine. Ils sont des cibles faciles, et en me rendant visible, c’est leur vie que je mets en danger.

La notion de responsabilité prend une toute autre dimension ici.

Je vous parlais dans mon blog précédent de spotters, de gens qui donnent des renseignements sur les expatriés pour qu’on les kidnappe. Un de mes collègues afghans me disait : « Tu sais, Gaele Jan, si tu te fais enlever demain, ma vie est ruinée, parce qu’en étant avec toi, soit je me fais enlever aussi, soit je ne me fais pas enlever, et on va m’accuser d’être celui qui t’a vendue. Dans les deux cas, je suis perdant ». Risquer sa vie ici, se rendre visible, c’est risquer plus que sa propre vie. Je peux décider de fuir devant le danger demain ; pas les Afghans avec qui je travaille. Pas les Afghans qui travaillent pour nous « les espions à la solde du gouvernement américain ».

La situation sécuritaire s’empire de jour en jour, quasiment d’heure en heure. Pourtant, on est tous des grenouilles. C’est comme ça qu’on s’appelle entre Français. Jetez une grenouille dans de l’eau bouillante, elle tentera de s’échapper. Trempez une grenouille dans de l’eau froide que vous chauffez progressivement, elle ne se rendra compte de rien jusqu’au moment où elle mourra. On ne veut pas y croire, la situation empire, mais on ne veut pas savoir.

Les morts et les détails de leur mort, j’en suis informée par des rapports de sécurité que je reçois plusieurs fois par jour. Et je ne compte plus le nombre de mails que je delete au fur et à mesure. Ca reste irréel, ca reste des chiffres. J’ai la plupart du temps deux réactions par rapport à ca. Soit je les lis de façon complètement détachée parce que « cela n’arrive qu’aux autres », soit je les delete directement sans même les ouvrir, parce que je sais que cela peut m’arriver à moi aussi, parce que je suis fatiguée de tous ces morts, parce que c’est l’Afghanistan, et parce que je n’ai plus envie qu’on me rappelle sans cesse que je suis moi aussi en Afghanistan.

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Les Américains et leurs alliés sont en guerre dans ce pays depuis bientôt 7 ans, mais tout le monde a oublié cette guerre. Cette guerre que personne ne gagne, et que personne n’est sur le point de gagner. Les Talibans ont laissé croire aux Américains qu’ils avaient vaincu, il y a 7 ans. Entre-temps, ils ont été patients, se sont retirés au Pakistan, se sont réarmés, se sont re-entraînées, se sont multipliés, et sont plus forts que jamais. Ils font leur come-back, et on s’en sent juste témoins. Victimes aussi.

C’est une chose que j’ai apprise aussi ici. Qui est l’ennemi ? Depuis combien de temps on n’est plus habitué à avoir un ennemi ? Un ennemi est un concept qu’on voit que dans les blockbusters américains. Le méchant, le gentil. J’ai grandi dans un monde non-dichotomique, dans un monde complexe,… qui est « L’ennemi » en Europe ? En Afghanistan, je me sens Rambo. J’ai un ennemi, ce sont les Talibans. Ca paraît surréel. Pourtant ils sont là.

Je suis revenue à Kaboul aujourd’hui après une semaine passée dans le Nord. Quand je suis revenue au bureau, j’ai retrouvé tous mes collègues afghans avec une barbe. Au début, je les toisais : « C’est quoi cette dernière mode ? ». Au bout de plusieurs heures, ils m’ont expliqué que les Talibans avaient réinvesti Kaboul, qu’ils arrêtent les voitures sur les routes, battent les femmes sans burqa et les hommes sans barbe.

A la base militaire de l’aéroport de Kaboul, les militaires me disent que les Talibans ont encerclé Kaboul… ils nous observent des montagnes environnantes… On sait que quelque chose va se passer… On ne sait juste pas quand… Plus aucune route qui mène à la capitale n’est considérée comme étant sans danger… Les talibans y font exploser les convois militaires, les convois de police, les camions acheminant les marchandises, les voitures d’ONG…

Depuis que je suis ici, j’ai évité de quelques minutes deux attaques suicide, et une de mes connaissances s’est fait fusillée par les Talibans… Ca vous remet les idées en place…. « A quelle place ? » est une question mériterait un « post » à elle toute seule.


La révolution est une maladie contre laquelle il faut vacciner les enfants
2 8 septembre 1993 par Soljenitsyne
 
soljenitsineQuelques jours après le coup d’État de Boris Eltsine, alors que la presse occidentale présente la résistance des députés retranchés dans le Parlement comme une révolte de « nostalgiques de la dictature de Staline », le dissident Alexandre Soljenitsyne, auteur de L’Archipel du Goulag » qui avait fait découvrir au monde l’univers carcéral soviétique, participe, en Vendée, au bicentenaire de la révolte de Chouans. Dans son discours, il fait le lien entre « la révolte du vrai peuple de France contre les idéologues sans Dieu de Paris » et le coup de force antidémocratique à Moscou, mais il en profite surtout pour s’en prendre à l’idée même de révolution : « Toute révolution déchaîne chez les hommes les instincts de la plus élémentaire barbarie, les forces opaques de l’envie, de la rapacité et de la haine, cela, les contemporains l’avaient bien perçu. Le mot "révolution" lui-même (du latin revolvo) signifie "rouler en arrière", "revenir",[...] "rallumer", dans le meilleur des cas mettre sens dessus dessous, une kyrielle de significations peu enviables. La révolution est une maladie contre laquelle il faut vacciner les enfants. Un révolutionnaire est quelqu’un de malade ».

Bon peuple, vos gouvernants penseraient pour vous et le bien-être du peuple.  Le grand Nobel de la paix vous prendra pour un malade si vous contestez l'ordre établi. (NDLR)


Nul doute que l’aisance des uns se construit sur le déni des autres

Sans doute avez-vous entendu parler ces derniers jours de Josef Fritzl, ce septuagénaire de la ville d’Amstetten en Autriche, dont vous ignoriez probablement l’existence auparavant. Si c’est le cas, sans doute avez-vous été atterré de découvrir que cet individu avait commis sur sa famille, d’épouvantables méfaits que personne dans son entourage n’a semblé avoir remarqués… Aujourd’hui, tant les autorités que les médias se demandent, incrédules, comment de tels événements ont pu se produire sans éveiller la curiosité de certains voisins, quand la maison des Fritzl est située dans une rue animée de la localité. Comment penser qu’une ville moderne, dotée d’infrastructures récentes, parcourue par des services à la population tels la poste, la voirie, la police, et différentes régies, n’ait pas été plus attentive à de tels faits ? Sans doute, vous demandez-vous comment de tels sévices ont pu s’exercer sur des personnes plus faibles et démunies pendant près de 25 ans, dans l’un de ces pays si fiers de leur appartenance à l’Europe contemporaine ?
Sans doute, notre malaise face à ce genre de drame devrait-il nous renvoyer à nous-mêmes et à notre capacité ou non d’exercer notre attention, d’observer et s’il le faut, d’alerter les autorités sur ce qui se déroule autour de nous comme tragédies quotidiennes… au lieu de n’être capables que de réactions, toujours à posteriori, toujours trop tard… Il paraît que 200 habitants munis de cierges se sont réunis sur la place centrale pour exprimer leur soutien à la famille, et montrer au monde que la ville est sans le moindre doute une cité où de telles abominations ne peuvent advenir sans que ses habitants ne se mobilisent… Mais hélas, après coup.

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Parallèlement, nul doute que nous aurons droit pendant quelques jours encore, aux indigestes manifestations des 60 ans d’existence de l’Etat d’Israël, en mémoire au 14 mai 1948. Nul doute qu’en de multiples endroits, des minutes de silence rivaliseront avec des moments de recueillement et des discours convenus de nos représentants illustres toujours prompts à se remémorer les fautes du passé – et donc des autres – plutôt  que de prendre en compte les dérives présentes – dont ils sont directement responsables… C’est tellement plus commode ! Et nul doute que dans la foulée, ceux-là s’empresseront de fêter avec d’autant plus de faste et de bruit l’anniversaire d’un Etat qui pratique pourtant l’apartheid, que le silence se fait lourd et dès lors complice sur une Palestine désormais démembrée. D’aucuns, et non des moindres, afficheront des sourires satisfaits, flûte de champagne à la main et zakouskis plein la bouche, pour fêter l’évènement.

Nul doute que dans le même temps, une population à genoux continuera à se traîner dans ce qui lui reste de lambeaux de territoire ; que des adultes continueront à se priver de tout pour éduquer leurs enfants ; que des vieillards n’auront toujours pas les soins minima qu’ils nécessitent ; que des hommes seront encore punis collectivement pour n’importe quel injuste motif ; que des femmes seront soumises à d’incessantes humiliations ; que des adolescents seront emprisonnés et torturés ; que des enfants seront déstructurés à vie ; que des nourrissons naîtront toujours dans des situations de plus en plus précaires ; que des terres violées en de multiples endroits seront encore et encore pillées et redistribuées à des voleurs sans vergogne. Et même, que des rapports très officiels, établis par de prestigieux organismes reconnus internationalement, continueront à dénoncer les multiples dérives de cet Etat israélien qui bafoue toute règle démocratique dès qu’il s’agit des populations arabes de la région… mais resteront sans lendemain… Sauf à se rappeler vaguement, que là aussi 60 ans se sont écoulés… mais d’une Naqba qui n’en finit pas ! Et qu’au lieu de champagne y coulent des larmes, et qu’à la place de buffets débordants les rations de produits élémentaires y sont désormais dramatiquement comptées…

L’énorme différence dans le cas présent, c’est qu’il n’y a nul doute que tout ce beau monde sait ce qu’il en est. Tout ce beau monde sait que cet Etat ivre de son impunité perpétue ses crimes et ses mensonges dans une conspiration du silence à laquelle chacun de nos pays si « démocratiques », participe ! Un peu comme si, après avoir découvert les atrocités perpétrées par Josef Fritzl sur sa famille, chacun détournait le regard et poursuivait sa route... Personne ne semble vouloir voir ni reconnaître la tragédie qui se poursuit. Les quelques (trop) rares tentatives de dénonciation d’une telle situation sont désormais étouffées par une mauvaise conscience du passé, singulièrement entretenue par des voix plus fortes et des médias dominants mieux orchestrés. Et donc, nul doute que la fête en question battra son plein, que la musique et les danses feront un temps perdre la tête à beaucoup… ajoutant au délit, la volonté de l’oubli et l’encouragement à continuer d’ignorer ces faits tragiques et incontestables.

Chantez, riez et buvez donc… le jour arrive où cette injustice flagrante, cette dérive mortelle, et votre accablante lâcheté vous reviendront tel un boomerang. Et probablement quand vous vous y attendrez le moins. Nul doute qu’alors, vous serez mis face à vos responsabilités d’avoir dansé sur le cimetière palestinien que vous aurez creusé et entretenu pour la naissance d’un Etat assurément raciste et moribond dans sa définition, qui paiera cher ses crimes… Et vous, votre forfaiture !

Daniel Vanhove
Observateur civil, auteur de La Démocratie Mensonge


Obama ou McCain ? La guerre de position

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Qu’il soit démocrate ou républicain, le prochain président des Etats-Unis devra gérer l’héritage catastrophique des deux mandats Bush. Après s’être profilé en candidat du changement pour obtenir l’investiture de son parti, Barack Obama, favori des sondages, a recentré un programme qui apparaît encore bien flou. Mais il n’a pas course gagnée contre John McCain qui, porteur convaincu des valeurs conservatrices, doit toutefois se démarquer de l’image catastrophique du président sortant.
MAURICE MAGIS

Sondage après sondage, cela semble se confirmer : Barack Obama a de fortes chances de devenir le prochain président des Etats-Unis. Tel serait du moins le cas, affirment les enquêtes d’opinion, si l’on votait maintenant. Mais rien n’est acquis. Si le candidat démocrate apparaît plus crédible en matière de politique intérieure, son adversaire républicain tient la corde sur la question si sensible de l’Irak et de la conduite à tenir vis-à-vis des « Etats voyous ». Les électeurs indépendants, que se disputent les deux hommes, restent partagés. Surtout, il apparaît bien difficile de lire les programmes des deux compétiteurs.

Après avoir parfois recouru au populisme durant les primaires, M. Obama a entamé une phase de recentrage dans la plupart des domaines. Sa première publicité nationale a témoigné de son « amour » de la patrie. Mais pour le reste, la plupart des électeurs continuent à « ne pas savoir très bien » qui il est et ce qu’il veut. Si bien que, face à un homme qui s’est longtemps défini bien plus par sa biographie que par des positions claires, l’hebdomadaire le New Yorker, classé à gauche, se demandait fin juin, « où est la grande idée ?» du prétendant à la Maison Blanche.

Certes, en Europe, nombreux sont ceux qui souhaitent une Amérique nouvelle et misent sur le sénateur métis. Mais ne s’agit-il pas d’un « engouement pour une énigme » ? Peut-on oublier que « ce sont les suffrages des Américains que brigueront Obama et McCain » et qu’ils choisiront, au bout du compte, « l’homme en qui ils se reconnaissent le mieux » ? (1).

Le fait est que la couleur de la peau, pas plus que la prestance ou la jeunesse, ne constituent un projet politique. Assurément, la candidature du sénateur de l’Illinois, né de père kényan et de mère blanche originaire du Kansas, et son élection à la tête de la première puissance mondiale feraient date dans l’histoire du monde. Il y a un demi-siècle à peine qu’une femme noire refusait de céder sa place à un blanc dans un bus d’Atlanta. Elle s’appelait Rosa Parks et, par son geste, elle déclenchait le grand mouvement pour les droits civiques. D’une certaine façon, la page de la « malédiction noire » serait peut-être tournée outre-Atlantique. Et cela ne serait pas sans conséquence pour le monde. Mais encore ? Mais peut-on occulter cette évidence : certains démocrates américains sont politiquement plus à droite que la droite européenne ? Quel démocrate sera Obama s’il est élu ? Avec quelle marge de manœuvre ?
 « Course de chevaux »

Comme l’a noté Pierre Guerlain, professeur de civilisation américaine à Paris, « les médias dominants ont tendance des deux côtés de l’Atlantique à traiter le processus électoral comme s’il s’agissait d’une course de chevaux ». Des purs sangs cajolés par les milieux d’affaires. Le coût de cette campagne a battu tous les records. Selon le Center for Responsive Politics (CRP), qui a passé au crible les comptes des partis, à côté des dons de particuliers, la palme des apports en argent revient aux entreprises privées : sociétés d’investissement, immobilières, firmes liées au secteur de la santé ou de l’éducation, à la télévision ou au cinéma, aux banques et aux lobbyistes divers. « Quel que soit le prochain président, Wall Street aura un ami endetté à la Maison Blanche » a ironisé Sheila Krumholz, la directrice exécutive du CRP. Selon le site Politico, Barack Obama a largement puisé dans cette manne pour venir à bout d’Hilary Clinton. Ayant levé plus du double des fonds de John McCain, selon la Commission fédérale des élections (FEC), il pourra faire campagne dans plus d’Etats  que son rival dans un immense pays où les élections sont ainsi placées sous la dépendance de la finance. C’est précisément pour mener  la campagne à sa guise qu’il a renoncé au financement public. Justifiant ainsi ce portrait tiré par le Washington Post : «Un joueur ambitieux sur la carte électorale, un collecteur de fonds impitoyable et le directeur pointilleux de sa propre biographie ».

« Nous sommes en récession »

Cette gabegie peut paraître choquante dans un pays en pleine déroute économique. M. Obama semblait découvrir toute l’ampleur de la crise à la mi-juillet : « Il fait peu de doutes que nous sommes entrés en récession ». Sans aucun doute. Dès le mois de février, le Center for Economic and Policy Research  de Washington admettait que le doute n’était plus de mise et soulignait que « la récession va conduire à une réalité extrêmement difficile pour des millions de personnes durant les trois à quatre prochaines années. » Cela, compte tenu de la situation de départ, déjà très précaire pour des millions de citoyens dans une société toujours plus inégalitaire. Depuis lors, les faits ont largement confirmé ces sombres prévisions. Une vieille histoire. Selon le directeur du Centre d’analyse des politiques économiques de l’université New School (New York), Jeffrey Madrick, « le bilan est simple : le pouvoir d’achat du revenu familial moyen est inférieur à ce qu’il était lorsque George W. Bush a pris ses fonctions (…) Le travailleur moyen gagne moins que son père il y a trente ans » et « la naissance détermine plus que jamais le revenu à venir. » (2) Tout naturellement,  une proportion croissante de la population américain ne peut plus assumer les dépenses médicales, d’éducation et de retraite alors que les contributions patronales aux soins de santé ont atteint leur niveau le plus bas depuis quinze ans. Mais un bilan sérieux imposerait de remonter plus loin encore dans le temps. « En 1947, 20% de la population américaine recevait 43% des revenus annuels. En 2006, après des années de luttes, souvent victorieuses, contre le racisme, le sexisme et l’homophobie, 20% des Américains se partagent 50,5% de l’ensemble des revenus. Les riches sont donc devenus plus riches. » (3)

Un système failli

Il s’agirait donc, comme y invitait en août …1967 Martin Luther King – qui passe pour inspirer le candidat démocrate –, d’ « interroger le système économique, à réclamer une meilleure répartition des richesses, à mettre en cause l’économie capitaliste » (4) ? Ce genre d’invitation a coûté la vie au leader noir. Mais il se trouve aujourd’hui d’éminents économistes pour mettre en question les choix ultralibéraux qui ont amené les Etats-Unis – comme l’Europe - dans la situation actuelle. Pour Joseph Madrick, « Un début de remise en cause émerge. L’économie sous Reagan – et cela avait commencé avant lui – c’était a) moins d’impôts et moins d’investissement public ; b) déréguler pour permettre au privé de faire mieux que l’Etat » et « qui a déclaré ‘l’ère des dépenses gouvernementales importantes est terminée ?’ C’est Bill Clinton (…) Sur ce plan-là, les  ‘reaganomics’ ont gagné. En revanche, sur le second point, la dérégulation, on perçoit un fort mouvement d’opinion. Sur les questions d’emploi, de santé, de transport, etc., beaucoup pensent qu’elle a été poussée beaucoup trop loin. Les gens disent : il faut de règles, des protections. Là, on assiste à un changement important. »

Pour Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie en 2001, il faut carrément changer de modèle économique : « Les États-Unis n’éviteront la récession que grâce à des politiques publiques privilégiant les programmes sociaux et la relance économique. En augmentant les impôts, ceux des riches, s’il le faut. Nous avons besoin de plus de réglementation et non du contraire pour maîtriser l’économie. » (5) Mais les deux économistes misent-ils sur Barack Obama ? Celui-ci «a pour objectif de rassembler. Il devra aussi stimuler l’économie, réformer la réglementation du système financier de façon à éviter une autre débâcle. Et réagir à la mondialisation » conseille Stiglitz. « Il faudra voir quelles dépenses peuvent être réduites pour financer de nouveaux programmes de protection sociale. Celles liées à la guerre sont un gaspillage. Les marchands d’armes en sont les seuls bénéficiaires. Cela sera-t-il suffisant ? En tout cas, le dogme selon lequel augmenter les impôts serait nécessairement mauvais est inexact » Et il espère « un rééquilibrage. Tout va dépendre du temps qu’il faudra pour se désengager de l’Irak. »

Le poids de l’establishment

Joseph Madrick est tout aussi perplexe : « Barack Obama a l’envergure pour ‘penser’ ces questions en profondeur et la capacité d’entreprendre un changement. Mais, dans le domaine économique, il est entouré de gens très liés à l’establishment financier. Je suis pourtant certain qu’Obama sait qu’il devra augmenter les impôts. Et, autour de McCain, pas mal de conseillers le savent également. Mais ni l’un, ni l’autre ne peut le dire comme ça. »

Le fait est que, face à l’ampleur des défis sociaux et économiques, le champion démocrate fait preuve, pour le moins, d’une grande prudence. Constatant l’ampleur de la récession, il prône, a-t-il déclaré le 12 juillet, des « mesures prudentes ». Certes, il s’agissait là de savoir s’il convenait, et à quel coût pour les finances publiques, de voler au secours des géants américains du refinancement de crédit, pris dans la tourmente de l’immobilier. Soit de céder au principe si libéral de la privatisation des bénéfices et de la socialisation des pertes alors que la crise financière s’aggrave un peu plus chaque jour suite aux joutes spéculatives des banques et autres fonds d’investissements.

Mais plus généralement,  M. Obama hésite à se découvrir. Au point de déclencher l’ire du professeur à l’université d’Illinois, Walter Benn Michaels : « Mme Clinton (encore en course à l’époque. Ndlr) et M. Obama sont les emblèmes d’un progressisme américain dont l’éthique politique désapprouve et combat les inégalités qui découlent du racisme et du sexisme avec d’autant plus de vigueur que, simultanément, elle ignore les inégalités qui ne sont pas le fait de la discrimination mais de ce que nous avions l’habitude d’appeler l’exploitation. » (6)

Peut-être ne faut-il pas trop attendre de celui qui se présente en « soldat de la dignité de tout le genre humain ». C’est ainsi qu’il se présentait dans livre-programme, publié voici quelques mois sous le titre « L’audace d’espérer ». Ni la couleur de peau, ni la religion, ni la situation sociale ne doivent constituer un obstacle, y proclame l’auteur. Il faut que chacun s’engage pour que les choses changent : c’est le « yes we can » (oui, nous le pouvons) scandé dans les meetings et repris par un groupe de rock. Les discriminations sociales ne touchent pas seulement les Noirs mais désormais les Blancs frappés par les délocalisations, le chômage, la rupture du contrat social passé dans les années trente, l’absence de Sécurité sociale et de retraites… Et d’esquisser un programme « réaliste » qui veut rassembler démocrates et républicains, riches et pauvres, dans le respect du dogme du marché : « le meilleur mécanisme », aux yeux d’Obama pour assurer la répartition des richesses, pour autant qu’il soit régulé par l’État et par des impôts équitables mettant fin aux faveurs fiscales des grandes fortunes et mobilisant des fonds publics pour soigner les plaies sociales.

Consensus bipartisan

Il s’agit de « draguer » large. La ligne est tracée depuis belle lurette. En juillet 2004, candidat au Sénat, il en appelait, loin de toute idéologie et comme s’il s’agissait d’un office religieux, à miser sur le dépassement des clivages sociaux : « Il n’y a pas une Amérique progressiste et une Amérique conservatrice – il y a les Etats-Unis d’Amérique. Il n’y a pas une Amérique noire et une Amérique blanche, une Amérique latina et une Amérique asiatique ; il y a les Etats-Unis d’Amérique. (…) Nous vénérons un Dieu tout-puissant dans les Etats bleus [à majorité démocrate], et nous n’aimons pas que les agents fédéraux fouinent dans nos bibliothèques dans les Etats rouges [à majorité républicaine]. Nous préparons les championnats de basket dans les Etats bleus et nous avons des amis gays dans les Etats rouges. Des patriotes se sont opposés à la guerre en Irak et des patriotes l’ont soutenue. Nous sommes un seul peuple, nous avons tous prêté serment d’allégeance au drapeau, nous défendons tous les Etats-Unis d’Amérique. »

La candidature de M. Obama serait donc, ont relevé certains commentateurs, « postpartisane et postraciale », histoire de rassembler toutes et tous dans un large consensus au nom d’un « changement » défini essentiellement en termes moraux. Ce qui lui permet de rester largement dans le flou. Face à un McCain qui s’en tient aux recettes ultralibérales classiques – allègement des dépenses publiques, baisse de la fiscalité, réduction de l’indemnisation chômage et des dépenses de santé… , il promet que l’Etat investira dans de grands chantiers et dans la subvention d’un système d’assurance médicale accessible à chacun – mais qui restera privé. Il prévoit d’annuler des cadeaux fiscaux  accordés par George Bush aux plus fortunés et une intervention de l’Etat pour soutenir les emprunteurs immobiliers insolvables. Mais comme l’a relevé Le Monde, « au-delà des slogans de campagne, où chacun accuse l’autre de ‘compromettre la croissance’, s’il y a un ‘consensus bipartisan’ en période électorale aux Etats-Unis, note Robert Samuelson, chroniqueur au Washington Post, c’est bien ‘d’éluder les grands sujets’. »

M. Obama parle d’un « changement auquel on peut croire ». Cela ne mange pas de pain. Pour l’emporter, il a abandonné certains de ses engagements en s’éloignant de la gauche – dans l’acception américaine du mot - de l’échiquier politique. Réalisme ? Fallait-il des preuves que l’élection se gagne dans le respect des valeurs conservatrices ? Fin juin, la Cour suprême a décidé, par cinq voix contre quatre, que le viol d'un enfant ne peut justifier la peine de mort car la sanction ne serait pas « proportionnelle » au crime commis. Barack Obama, comme McCain, s'est indigné de cette décision, en rappelant qu'il est partisan de la peine de mort, "dans des circonstances très étroitement limitées, pour les crimes les plus odieux". Le 26 juin, il a salué, par contre, une autre décision de la Cour déclarant anticonstitutionnelle l’interdiction d’armes à feu dans l’arrondissement de Washington DC. Il avait déclaré le contraire en février. Il a apporté son soutien à un projet de loi sur les écoutes téléphoniques autorisées par M. Bush.

L’Iran en point de mire

En matière de politique internationale, le temps semble loin où le sénateur se positionnait à la gauche de sa rivale Hillary Clinton. Vis-à-vis de l’Iran, plus question de rencontrer le président Ahmadinejad comme il l’avait proposé, mais des « dirigeants compétents ». « Il n’y a pas de plus grande menace pour Israël et pour la paix et la stabilité dans la région que l’Iran », a-t-il tonné devant l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC), le puissant lobby pro-israélien. « Le danger iranien est grave et réel et mon but sera d’éliminer cette menace », a-t-il ajouté, avant de reprendre à son compte les menaces de George W. Bush, à savoir que toutes les options seront sur la table, qu’il fera « tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire. Tout ! ».

Sur l’Irak et le Moyen-Orient, il dit n’avoir pas oublié le temps où il avait voté contre l’intervention américaine. Désormais soucieux de renforcer sa crédibilité de chef des armées, le candidat démocrate a certes réitéré son souhait de voir la majorité des troupes américaines quitter ce pays à l'horizon de l'été 2010, et sans y laisser de bases permanentes, contrairement au vœu de M. McCain.  Parce que la guerre en Irak « pèse sur notre sécurité, notre statut dans le monde, notre armée, notre économie et les ressources qu'il nous faut pour faire face aux défis du 21e siècle. » Mais, au risque de s’inscrire dans la logique de la « guerre au terrorisme » initiée par George Bush, il annonce vouloir «réaliser nos objectifs stratégiques plus larges, à commencer par l'Afghanistan et le Pakistan, où les talibans reviennent et où Al-Qaida a trouvé refuge ».

Sur Israël, il semble vouloir faire aussi fort que Bush : « En tant que président, je ne transigerai jamais quand la sécurité d’Israël sera en jeu (…). Ceux qui menacent Israël nous menacent. » Et s’il est pour « un État juif d’Israël et un État palestinien vivant côte à côte dans la paix et la sécurité », il clame toutefois que « Jérusalem doit rester la capitale d’Israël et demeurer indivisible », rejetant ainsi une des exigences prioritaires des Palestiniens.  Mieux, il promet d’accorder à l’État hébreu 30 milliards de dollars d’aide militaire supplémentaires.

M. Obama promet toutefois une « nouvelle ère de coopération internationale »  de « reconstruire » les alliances des Etats-Unis. « Pendant huit ans, nous avons payé le prix d'une politique étrangère qui donne des leçons sans écouter », a-t-il déploré le 15 juillet.

Candidat traditionnel ?

Le Washington Post a relevé avec amusement que M. Obama offre désormais « une stratégie pas très différente sur bien des points de celle du président Bush et de John McCain. » Pour Justin Vaisse, chercheur à la Brooking Institute, « A ce stade, on ne peut deviner qu’une petite partie de ce que sera la politique étrangère (du futur président). L’essentiel à ce stade est de se faire élire. Et pour cela, on ne prend aucun groupe d’intérêt, aucun lobby à rebrousse-poil. Du coup, quand on regarde de près, les positions de McCain et Obama ne sont pas si éloignées sur de nombreux sujets. » (7)

Aux States, une brise désenchantée s’est mise à souffler dans certains journaux. « Depuis qu’il a gagné l’investiture, Obama est devenu un candidat assez traditionnel qui dit aux groupes d’intérêt ce qu’ils ont envie d’entendre » (Newsweek) ; Les républicains accusent donc Obama d’être « un politicien opportuniste, qui fera et dira n’importe quoi pour gagner » (Le Washington Post). Pour le New York Times, le sénateur démocrate recherche « le centre vital », cher à Bill Clinton .

Membre du département de sciences politiques de l’université de Paris-VIII, originaire du Massachusetts, James Cohen, ne cache pas son inquiétude : « La régime politique des Etats-Unis est-il démocratique ? On peut encore le dire, mais la marge de manœuvre de ceux qui aspirent à changer les priorités socio-économiques et le rapport entre leur pays et le reste du monde est aujourd’hui des plus réduites (…) La compétition électorale reste très conditionnée par l’argent privé (…) Si Obama, candidat d’une rare intelligence est obligé, pur des raisons électorales, de se prosterner de la sorte, on peut dire que la démocratie en souffre. » (8)

1. « Barack Obama : l’engouement pour une énigme » Le Soir, le 5 juin 2008.
2. « Le recours au crédit facile a masqué les faiblesses de l’économie » Le Monde, le 10 juillet 2008.
3. « Toutes les inégalités n’offensent pas le candidat Barack Obama ». Le Monde diplomatique, juin 2008.
4. Idem.
5.  Entretien avec Joseph Stiglitz. L’Humanité, le 5 juin 2008.
6. Le Monde diplomatique, juin 2008. Article cité.
7. « Obama ou McCain, il n’y aura pas de révolution en politique étrangère ». Chat sur le site électronique du Monde, le 4 juin 2008.
8. « Entre McCain et Obama, un choix réel mais… » L’Humanité, le 21 juin 2008.


Les révoltes de la faim dans les pays du Sud : l’aboutissement logique de choix économiques et politiques désastreux

 

Attac France

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Nous ne sommes pas dans une situation de pénurie mondiale. Quoique extrêmement faibles, les stocks sont encore suffisants pour faire la jonction entre deux récoltes. Mais l’accès à l’alimentation des populations s’est dégradé brutalement face à une augmentation considérable des prix. Elle aggrave encore la situation actuelle (20 000 morts par  jour, près de 900 millions de personnes souffrant de malnutrition dont 80% de paysans).

La faiblesse des stocks est en cause. Elle provient en partie de phénomènes nouveaux : une demande forte en céréales et oléagineux pour l’alimentation, une demande en hausse pour la production d’agrocarburants industriels (éthanol et diester) et des accidents climatiques qui ont diminué les récoltes sur certains territoires de la planète.Mais cette nouvelle tension sur les marchés révèle surtout des problèmes structurels, issus de choix économiques désastreux, basés sur la croyance des bienfaits pour l’humanité de la libéralisation des marchés agricoles et de la marchandisation tous azimuts : avançant la nécessité du remboursement de la dette, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale contraignent depuis des dizaines d’années les pays pauvres à réorienter leurs productions agricoles vers l’exportation. Ces pays ont ainsi dû délaisser leurs cultures vivrières, augmentant leur dépendance aux marchés extérieurs ;

- sous l’égide de l’Organisation mondiale du commerce et sous la pression des accords bilatéraux, les politiques agricoles de tous les pays et leurs tarifs douaniers ont été progressivement démantelés : l’agriculture paysanne des pays du Sud se retrouve sans protection, en compétition directe avec l’agriculture subventionnée et industrielle des pays du Nord ;

- la spéculation sur les marchés des matières premières accentue l’instabilité, à la baisse ou à la hausse, de leurs prix. Elle s’inscrit dans le cadre d’un capitalisme financier exacerbé, qui détériore l’ensemble des conditions de vie, y compris dans ce qu’elles ont de plus élémentaire ;

- de nombreux pays, en soutenant le développement des agrocarburants, répondent aux intérêts des multinationales mais mettent un peu plus en danger la sécurité alimentaire mondiale. Tandis que leur bilan carbone est contesté dans la plupart des cas, les cultures intensives d’agrocarburants concurrencent directement les productions alimentaires et favorisent la hausse des prix et la spéculation.

Pour toutes ces raisons qui n’ont rien de conjoncturel, il est à craindre que l’extrême pauvreté et les conflits régionaux ne fassent que s’aggraver. Seules des mesures cohérentes, en rupture avec les politiques libérales actuelles, peuvent permettre d’endiguer la catastrophe qui s’annonce : une régulation mondiale des marchés agricoles avec le recours aux stocks publics dans le cadre d’une instance internationale sous
l’autorité des Nations unies :
*   elle doit permettre une régulation des prix mondiaux  compatible avec l’intérêt général et l’instauration  d’une fiscalité procurant les ressources publiques  pour satisfaire les besoins en développement des  pays du Sud
• la reconnaissance du droit à la souveraineté alimentaire, c’est-à-dire le droit des populations, de leurs États ou Unions à définir leur propre politique agricole et alimentaire sans dumping vis-à-vis des pays tiers
• l’annulation de la dette des pays pauvres et l’augmentation substantielle de l’aide publique, à commencer par celle de l’Union européenne et de ses États membres, qui est aujourd’hui en diminution
• un moratoire pour suspendre la production d’agrocarburants et expérimenter des solutions alternatives, comme le propose Jean Ziegler, rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation.

Enfin, la crise alimentaire ne peut être résolue au détriment des impératifs écologiques, notamment par la déforestation et le développement des OGM. La crise climatique et l’épuisement des sols sont autant de facteurs qui, au contraire, accentuent la crise alimentaire. Les solutions résident dans des pratiques agricoles écologiques et sociales. Elles nécessitent en particulier une réorientation de la recherche publique agronomique et des politiques agricoles et alimentaires dans leur ensemble.

Commentaires

  • Il faut voir "le Cauchemar de Darwin" de Huber Sauper pour mieux comprendre et "Cuba, une odyssée africaine" de la Jihan El Tahri pour mieux espèrer.

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