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Nouvelles n° 119 (3 ème partie)

Interview d’Ernest Glinne dans le Pan  
glinne


Age: 76 ans

Profession: Ancien président du groupe socialiste au Parlement européen, ancien bourgmestre et conseiller communal (Ecolo) de Courcelles.

Signes particuliers: "Ernest le rebelle" mérite toujours son surnom. Ex-figure du MPW (Mouvement populaire wallon) d'André Renard et de la gauche du PS, il distille aujourd'hui son savoir politique chez les Verts. Et les bleus-blancs-rouges.

Serez-vous sincère pendant cette interview?

Bien sûr, mais je parle à titre personnel.

Vous vous présentez comme "socialiste indépendant chez Ecolo"...

Je suis écolo, je paye ma cotisation, etc. Ecolo a la vertu de reconnaître qu'il peut y avoir en son sein des tendances et des interrogations. Ecolo n'est pas la machine incarnée par exemple par Philippe Moureaux, connu pour sa tolérance sans bornes (rires)...

Si le PS respectait toujours le droit de tendance, vous y seriez encore?

Ah! Si on avait été en mesure, en 66, de poursuivre le droit de tendance défini par le PSB, notamment grâce à Collard et Spaak, je serais probablement toujours là. Mais l'hebdomadaire La Gauche a subi un coup d'Etat interne fomenté par des trotskystes - quoique j'aie toujours été avec eux contre le "socialisme réel" des pays de l'Est, qui n'était rien d'autre que du capitalisme d'Etat. Avec la mort de La Gauche mal remplacée, nous n'avons plus eu de moyen d'expression au sein du Parti! Le plus gros problème, aujourd'hui au PS, c'est qu'il n'y a plus l'animation, le débat d'auparavant. Jadis on passait par une formation militante intense: on devait même être encadré par deux parrains pour être admis et aller au cours d'encadrement le dimanche! Avant la fusion des communes, les débats en section étaient très intenses! Mais tout ça a été perdu par la déformation des militants et d'abord des candidat(e)s...

Pour en attirer davantage?

...Pour en enregistrer plus, on leur a demandé moins - sauf d'avoir un esprit de "complaisance" souple, une ambition pas trop scrupuleuse et une association dans le clientélisme.

Vous auriez pu devenir président du PS en 81, mais la procédure interne a été quelque peu malmenée...

spitaelsguybelga300Guy Spitaels et Alain Van der Biest étaient aussi candidats, mais tout le monde savait que la candidature de ce dernier était "bidon". La première entorse, c'est que les deux candidats restants n'ont pas eu un temps de parole, même limité à vingt minutes, pour exposer les raisons de leur candidature au congrès! On a dit "parlera celui qui l'emportera", et on a voté d'abord, avant d'entendre! Ensuite, certaines fédérations ont changé leur vote pour "faits nouveaux" (=?), et ont voté pour Spitaels! Et je suis passé de 55 à 49 %. Ce qui ne m'empêche pas d'avoir des relations très correctes avec Guy Spitaels, dont j'adire le savoir géopolitique...

Pourquoi avez-vous quitté le PS?

J'ai eu souvent des frictions. Dès ma première élection à la Chambre en 1961, j'étais en porte-à-faux: l'accord gouvernemental socialistes-sociaux-chrétiens comprenait des clauses concernant l'ordre public en cas de mouvements sociaux, alors que j'avais été élu par les grévistes de 60! La première grosse goutte d'eau, ce fut les affaires de corruption. En 93, j'étais vice-président de la fédération de Charleroi quand j'ai appris que le président Richard Carlier et quelques complices procédaient à des ventes intéressées de biens sociaux. J'ai demandé une enquête interne mais, évidemment, Carlier était contre! Et Van Cau et Busquin ne voulaient pas s'affronter là-dedans. Finalement, tout a éclaté, Carlier a été obligé de démissionner et "ils" ont voulu me faire dire et redire que "le pauvre camarade Richard" était victime d'un complot de l'extrême droite! J'ai quitté la section de Courcelles et la fédération de Charleroi pour celle de Thuin, où je suis resté pendant presque une bonne année. Mais certains mandataires s'y tapaient physiquement sur la gueule! Alors je me suis demandé ce que je fichais là-dedans, dans une section (très correcte) et une fédération hors de ma commune "de base" et avec des mandataires médiévaux!

...Et vous êtes passé chez Ecolo...

Il vaut mieux rester soi-même en changeant d'étiquette que se changer en gardant la même étiquette. Après ces histoires, je suis allé aux Etats généraux de l'écologie politique et j'ai rejoint Ecolo. J'avais été convaincu de la pertinence de l'écologie politique dès 1974, lorsque je m'étais intéressé aux travaux du remarquable René Dumont - qui sera plus tard le premier candidat écolo aux présidentielles françaises -, qui avait écrit Cuba est-il socialiste?, où il prônait la fin de la monoculture sucrière, etc. Je suis allé à Paris pour en discuter, mais on a surtout parlé d'écologie politique et j'en suis revenu complètement convaincu. Et je trouvais déjà qu'il était complètement absurde, pour le parti socialiste, de ne pas s'incorporer les thèses écologistes fondamentales. Quand je fus ministre de l'Emploi et du Travail, j'ai dû gérer une très sale affaire de fûts toxiques abandonnés dans un hangar liégeois, destinés à être balancés dans le Golfe de Gascogne. Une grosse quantité était déjà partie par bateau quand je les ai fait revenir, puis l'Etat belge a dû payer 120 millions pour les traiter à Mol! Le principe du "pollueur-payeur" n'avait plus qu'à s'appliquer...

L'écologie est le visage moderne de l'idéalisme socialiste?

Non, je ne dirais pas ça. L'écologie politique a évolué au fil du temps. Au départ, à part René Dumont et d'autres, les premiers se disaient "ni à gauche, ni à droite". En Belgique, c'est Paul Lannoye et quelques autres qui ont fait pencher la balance. Mais avant eux, il y a eu par exemple, comme député européen, François Roelants du Vivier, libéral bon teint d'ailleurs respectable aujourd'hui au MR! Les Etats généraux de l'écologie politique ont cependant été un rassemblement quasi œcuménique de forces progressistes, où on se sentait facilement à la gauche de la hiérarchie du PS! Mais aujourd'hui, ils sont prudents. Ils ont appris, à leurs dépens d'ailleurs, comment les grands partis peuvent manipuler un plus petit en jouant sur sa bonne foi. Le fait le plus scandaleux fut la pression exercée sur Isabelle Durant quand elle était vice-Première, pour l'affaire des vols de nuit. "Ils" voulaient en fait la peau d'Olivier Deleuze qui "emmerdait" Electrabel. Pour l'avoir, ils ont d'abord attaqué Isabelle Durant! Dès lors, Ecolo a justement décidé de ne plus se faire piéger.

En se professionnalisant de la sorte, Ecolo ressemble davantage aux autres partis?

Ca, on verra. On ne peut pas tout le temps être mis hors-jeu, l'important étant de ne pas avoir les mains sales dans le "pouvoir" d'un reniement.

Institutionnellement, vous vous y retrouvez?

Non. J'exerce en citoyen mon droit de tendance. Je n'essaye pas de rallier Ecolo à mes positions.

Ecolo est belgicain?

Il le redevient un peu, sans doute provisoirement depuis le retour de Groen! au Parlement et la reconstitution d'un groupe commun à la Chambre. Mais Ecolo n'est pas figé dans l'immobilisme de l'intérêt acquis, contrairement à d'autres. Et une réédition du livre de Kennedy Profils du courage devrait, ceci dit en passant, comporter une sérieuse évocation de Tinne Van der Straeten.

Sur l'institutionnel, vous rejoignez le Rassemblement Wallonie-France...

Oui, parce que le fédéralisme "belgicain" est arrivé trop tard pour être efficace, qu'il est trop déséquilibré et bloqué. Le fédéralisme de la désunion ne marchant plus, il faut trouver autre chose. Et les thèses du RWF sont intellectuellement et politiquement séduisantes. Je pense personnellement qu'il faut procéder en deux étapes: d'abord une phase transitoire d'indépendance de la Wallonie après un référendum spécifique, pour avoir le temps d'une relance économique qui nous permette, deuxième étape, de négocier en meilleure position notre rassemblement avec la République française. Je fais partie des rares qui se souviennent encore des paroles de Jacques Bertrand - je crois: "Et s'il [le Wallon] adore le Bourgogne / C'est parce qu'il est un peu Français / Oui mes enfants, oui mes enfants / Il y a longtemps / Que la France est notre maman / Et cette France généreuse / Ce berceau de la liberté / Saurait aux heures douloureuses / Se retrouver à nos côtés". Tout est dit! C'est du regroupement familial - sans ADN (rires). On peut déjà l'appliquer "en douce" maintenant!

Et renouer avec notre France maternelle, toujours puissance mondiale, qui peut lutter dans l'Union européenne contre les dérives de la globalisation, notamment.

La taille ne fait pas tout: quelqu'un comme Jean-Claude Juncker est écouté...

Oui, mais il est intelligent et pondéré.

Et il a une expérience et une réputation qui le précèdent. Il est social-chrétien mais bon... S'il était socialiste, il serait peut-être dans la catégorie des non-corrompus de la famille (rires)!

Et vous n'appréhendez pas d'avoir Sarkozy comme chef de l'Etat?

D'abord, il ne faut pas oublier que seules deux (Vendée et Alsace) des 22 régions françaises sont à droite, alors que les autres sont à gauche! Et Sarkozy n'est pas toute la France. Il ne doit être ni diabolisé ni angélisé.

Et quid du risque d'être une goutte d'eau dans une grande masse?

La France permet l'identité régionale: les gens des "pays" sont Provençaux ou Alsaciens ET tout autant Français! Les Wallons resteront dans leurs spécificités en les surmontant dans la République.

Vous ne donnez plus de chance à la Belgique?

Qu'est-ce qu'il nous en reste? L'Atomium et l'Expo universelle de 1958? Les quelques constructions publiques que Léopold II nous a laissées en échange de ses exactions génocidaires en Afrique? L'image romancée d'Albert Ier et de la Reine Astrid? Les prisonniers de guerre wallons en Allemagne? Internationaliste et européen, je suis en même temps wallon. La Wallonie est un "pays" de la France et de la Francité, au même titre que d'autres! Même si la Wallonie n'a pas suffisamment conscience de son appartenance commune, et souffre de sous-identités: on est d'abord Liégeois, Carolo, Namurois etc. Lors de la Fête de la Wallonie ici à Courcelles, on voyait partout des drapeaux belges, mais très peu de wallons - sauf chez moi! En face, la Flandre est une nation qui veut SON Etat. Depuis que le Parlement flamand a voté ses résolutions de blocage en 1999, les élus de Flandre ne peuvent plus faire marche arrière et ils seront élus aux régionales de 2009 sur base de ce "cahier des charges".

C'est là que vous situez le point de rupture?

Au plus tard. D'ici-là, le Parlement wallon devrait, à son tour, prendre institutionnellement position.

Et Bruxelles?

Bruxelles doit être une véritable "grande" région à part entière. Une Ville-Etat, comme Hambourg et en Europe, on y appliquerait bien sûr la convention-cadre du Conseil de l'Europe sur la protection des minorités. La prédominance de la langue française serait irréversible.

Un district européen?

Je n'aime pas l'évocation d'un district "Washington DC": jusqu'il n'y a pas longtemps, il n'y avait pas là-bas de vie municipale, tout était géré par des fédéraux! Les citoyens n'ont pas de sénateur ni de député, juste un "observateur" à la Chambre! La moitié ou presque des habitants de Washington veulent d'ailleurs passer au Maryland voisin pour participer à la démocratie!

Et pourquoi ne pas s'en tenir à une Wallonie indépendante?

Parce que c'est trop petit. Pour négocier, notamment sur l'euro, le dollar etc. Et quand on va devoir partager la dette publique, on sera trop faibles seuls pour faire entendre une raison équilibrée aux flamingants.

François Perin ou Paul-Henry Gendebien?

v2Gendebien2003
Je choisis Paul-Henry, en dépit de la verve de François Perin, que j'ai croisé à La Gauche et qui est un visionnaire diversement talentueux. Paul-Henry, je l'ai vu souffrir dans la dignité. Par exemple au Parlement alors national, quand il s'opposait, même dans la bibliothèque, à des Tindemans.



José Happart ou Robert Collignon?

RogerLallemandRobert Collignon. Je ne dis pas qu'il est mon grand héros, mais il a une conscience saine et n'est certainement pas motivé par un intérêt pécuniaire personnel. Tandis que chez Happart, le pognon compte, pour lui et son frère. Je me souviens d'une réunion lors de laquelle Cools m'a engueulé avec sa chaleureuse véhémence. Sont fortuitement apparus les Happart. L'histoire des couloirs affirme que Cools leur aurait demandé ce qu'ils voulaient, eux qui n'étaient même pas membres du Parti. José a répondu qu'il voulait être au Parlement européen, son frère à la Chambre. Et Cools, d'un air mi-furieux, mi-rigolo, de taper du poing en demandant: "et votre maman au Sénat, sans doute?" (rires)...

Jacky Morael ou Paul Lannoye?

cv_lannoyeJe ne peux pas faire un choix entre les deux. Je les mets aux mêmes niveaux de respect et d'estime; je dirais même d'affection.

Comment vous voyez-vous dans dix ans?

Mort, non?

En quoi aimeriez-vous être réincarné?

En secrétaire de Jean Jaurès ou de l'Américain Gene Debs, président du vieux parti socialiste des Etats-Unis au début du XXème siècle.

Qu'aimeriez-vous qu'on retienne de vous?

Rien de moi, mais de ceux qui m'ont tout apporté: le peuple militant. Je retiens une parole de mon beau-frère qui disait: "t'saveu Ernest, vous quand vos astez à l'maison du peupe, vos parlè de l'Internationale, hé bin nous quand nos astons din l'fosse hein, on fait l'Internationale tous les djous. Qu'on fuche Flamin, qu'on fuche Italien, qu'on fuche Marocain. Quand y da uin qui ramasse su s'tiesse, on est tertous là".

Commentaires

  • Je reconnais-là mon ami Ernest, son humour ravageur et son sens du vrai. Ernest n'a jamais trahi ses amis contrairement à d'autres qui sont arrivés au pouvoir par compromission continue.
    Continue Ernest. Amitiés.

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