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Nouvelles n° 106: Congés payés...et l'utopie devint réalité. La multinationale du XXI ème siècle: Wal-Mart à l'assaut du monde.

Congés payés et l'utopie devint réalité.

congés-payés

Voici septante ans, les travailleurs belges, après leurs camarades français, arrachaient le droit de se reposer de leur dur labeur, tout en conservant le droit à un salaire. Les congés payés allaient bouleverser la vie des salariés et l’organisation tout entière de la société …

 

Des « salopards en casquette », ces ouvriers qui, dès l’été 1936,  osèrent s’aventurer sur les plages jusque là réservées aux familles bourgeoises et bien pensantes ? L’accusation fit florès parmi les « gens biens » qui, bien sûr, ne manquèrent pas de prophétiser que les congés payés arrachés en Belgique, juste après la France du Front populaire, allaient mettre l’économie par terre. La chanson est connue.

« Toute personne a droit au repos et aux loisirs, et notamment à une limitation raisonnable de la durée du travail et à des congés payés périodiques », dit pourtant la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Il y a là comme la reconnaissance d’une évidence, d’un droit inaliénable. Pour « universel » qu’il se veuille, ce document reste pourtant du domaine de l’utopie pour des millions d’êtres humains dans plusieurs parties du monde. Et l’idée même de bénéficier de vacances, si elle semble chez nous aujourd’hui bien banale, ne s’imposa qu’au terme d’une longue période de revendications et de luttes syndicales dans nos régions de puissant développement économique.

Les congés payés ont constitué une avancée sociale majeure apparue, ici et là, au début du XXe siècle en Europe. Elle a bouleversé la vie du prolétariat et, au-delà, la société tout entière. Pourtant, en Belgique comme en France, c’est dans la discrétion que  cette conquête sociale a été fêtée, y compris dans les milieux syndicaux. Comme s’il était incongru d’évoquer les grandes luttes du passé à l’ère de la « pensée unique » et de la remise en cause des conquêtes historiques du monde du travail.

 

 Une idée neuve

 

L’idée de « vacances annuelles » ne vient guère à la surface qu’au XIXe siècle avec la montée en puissance de l’industrialisation et la mise en place de structures

ouvrières organisées. Jusque là, les jours de repos des travailleurs salariés s’étaient largement confondus avec les fêtes religieuses. L’apparition de la société capitaliste, au sens contemporain, allait bouleverser les structures sociales en place depuis des siècles. Désormais, dans les zones urbanisées, là où se concentre en masse le prolétariat, l’ouvrier constitue un maillon – le moins coûteux – du processus de production. La bourgeoisie, elle, commence à passer en famille des vacances organisées à la montagne ou sur les plages, voire dans des régions plus exotiques. Le tourisme est né, réservé aux catégories sociales aisées.  Les prolos n’ont ni le temps, ni l’argent pour en profiter.

On observe toutefois des avancées, dans différents pays européens, dès le début du XXe siècle. En Grande-Bretagne, berceau avec la Belgique de l’industrialisation et de l’organisation scientifique du travail, une loi accorde en 1901 six jours de congés aux mineurs d’âge et aux femmes. Dans les faits, elle sera souvent appliquée aux hommes. Les syndicats britanniques, peu avant la Première guerre mondiale, inscrivent les congés payés dans leur programme. C’est souvent par le biais de conventions collectives que les congés payés vont s’étendre, sans que la loi ne sanctionne cette conquête. Des conventions sectorielles du même type étaient apparues dans différents pays, comme l’Allemagne (dès 1905), le Danemark, la France, l’Italie, l’Autriche-Hongrie ou les Pays-Bas. En Allemagne, plus de 86% des salariés bénéficiaient par ce biais de congés payés dès 1921.

Les « accords de Matignon »

 

La France de l’entre-deux guerres, elle, était à la traîne, malgré de nombreux conflits sociaux. En 1900, les employés du métro parisien obtinrent une dizaine de jours de congés. Mais le Parlement refusa d’élargir cet acquis à l’industrie. Des grèves de mineurs et de métallos échouèrent en 1923 et 1924. En 1931, encore, une proposition de loi instaurant les vacances ouvrières payées fut votée à l’Assemblée nationale, mais rejetée par le Sénat. Vint alors, en 1936, l’époque du Front populaire, l’arrivée de la gauche au pouvoir. Et, immédiatement, dans la foulée de la victoire électorale, l’irruption en masse du mouvement populaire dans le débat politique. Ce fut le déclenchement de grèves en série, avec occupation d’usines, en mai et en juin, avec, notamment, au cœur des luttes, des revendications salariales et les congés payés. Le Premier ministre socialiste, Léon Blum, tout en décrétant illégales les occupations, dut céder du terrain. Les fameux « accords de Matignon », signés dans la nuit du 7 au 8 juin 1936, amenèrent des augmentations salariales, l’abaissement à 40 heures de la durée légale du travail et 15 jours de congés payés par an.

Historiques, ces accords eurent un puissant retentissement dans l’Europe entière. Face aux forces conservatrices et au patronat, le Front populaire avait fait reculer les frontières du possible. Comme l’ont abondamment rappelé des historiens, en 1936, « se conjuguèrent en France une expérience antifasciste, une expérience  gouvernementale inédite et un très puissant mouvement de masse ». Danielle Tartakowski notait récemment que « dans les années 20, faire de la politique, c’était voter, droit réservé aux hommes de plus de 21 ans. Le Front populaire a marqué l’entrée en politique, sous des formes nouvelles – la rue, la grève, la fête – des femmes, des jeunes, des immigrés ». Aux législatives du 3 mai 1936, « on attendait la victoire de la gauche, mais pas l’arrivée en tête des socialistes devant les radicaux, ni la poussée du PCF », relève Michel Marguairaz qui rappelle que « grâce au mouvement social, le gouvernement de Blum ira plus loin que le programme initial du Front ou, entre autres, ne figuraient pas les congés payés. »

Les rapports capital-travail allaient s’en trouver durablement modifiés. Mais, sur un autre plan, le Front populaire fut aussi une grande victoire antifasciste et une victoire politique des forces progressistes coalisées. Il ne faut pas oublier que, deux ans auparavant, en février 1936, en pleine crise économique, les ligues d’extrême droite, encouragées par les victoires de Mussolini en Italie et d’Hitler en Allemagne, étaient montées à l’assaut de la République. La « gueuse » comme l’appelaient les milices fascistes. Les années 1930 avaient aussi été une époque de dur affrontement entre la classe ouvrière – c’est la période des marches de chômeurs - et le patronat, mais aussi avec les ligues. C’est de ces mobilisations qu’allait sortir le Front populaire. Avec ce beau mot d’ordre de « front populaire pour le pain, la paix, la liberté » qui allait donner son nom à ce moment historique. La droite allait toutefois y trouver motif à se radicaliser encore, regardant avec gourmandise du côté de l’Italie et de l’Espagne, profitant des limites de la politique gouvernementale. Car la belle alliance allait buter sur de difficiles contradictions. Si la politique sociale et culturelle du cabinet Blum fut brillante, ses réformes politiques allaient vite se faire timides. Dès 1937, Léon Blum proclamait une « pause » dans les réformes. Face au franquisme, la France et la Grande-Bretagne optaient pour la « non intervention », laissant le champ libre à Hitler. La capitulation à Munich en septembre 1938 sonnait le glas de la coalition antifasciste. Et en novembre 1938, la violente répression, par le radical Edouard Daladier, d’une grève contestant l’abandon de la loi des 40 heures servait d’oraison funèbre…

Réticences belges

 

Mais en Belgique ? Une loi luxembourgeoise de 1926, instaurant des congés payés, contribua à la prise de conscience de la problématique chez nous. De telles lois avaient également été adoptées avant 1936 dans des pays aussi différents que le Chili, l’Espagne, l’Italie, le Mexique, le Portugal, la Roumanie, la Tchécoslovaquie, la Chine ou la Suède. En Union soviétique, la loi du 9 novembre 1922 octroyait des congés payés à tous les ouvriers : tous les salariés reçurent 15 jours de congés, les jeunes de moins de 18 ans et les travailleurs occupés à des tâches insalubres, deux semaines supplémentaires.

 

En 1919, le Traité de Versailles signé par les vainqueurs de la boucherie de 14-18 mentionnait que

« le travail de l’homme ne peut être considéré comme une marchandise ». Formidable avancée, au moins sur le plan des principes. Le Traité créait l’Organisation Mondiale du Travail (OIT), mettant ainsi pour la première fois la question sociale au cœur des enjeux internationaux.  La question des congés payés fut déjà évoquée lors de la première conférence internationale sur le travail, à Washington en 1919. Mais… si les syndicalistes belges, notamment, se démenèrent à l’OIT pour faire de cette revendication un enjeu central, il n’en alla pas de même pour le gouvernement. En avril 1930, la Belgique fit partie des pays qui rejetèrent une proposition d’inscrire les congés payés des ouvriers à l’ordre du jour de la Conférence internationale sur le travail. Il en ira ainsi jusqu’en 1935 .

Pourtant, dès 1921, « Le mouvement syndical belge », bulletin syndical socialiste notait avec emphase :

« Quoi qu’en disent les ronchonneurs, la conquête des vacances annuelles pour les ouvriers en général représentera aussi une des réformes qui contribuera à nous faire accomplir un grand pas sur la voie de la révolution sociale ( …) Les patrons, comme pour toutes nos autres revendications vociféreront que le production en souffrira, que l’industrie périclitera (…) Cela est bien connu et cela ne compte plus. Notre prolétariat est assidu et, comme tout autre, il a bien le droit de bénéficier d’un congé annuel. » (1)

A l’époque, « les congés payés constituent encore, en grande partie, un phénomène inconnu dans notre pays. Les ouvriers travaillaient parfois seize heures par jour, et sept jours par semaine. Ils ne bénéficiaient de quelques heures de congé que pour les jours fériés religieux et ce n’est qu’alors qu’ils échappent brièvement à leur misérable environnement. » (2).
Ce sont les mineurs qui, les premiers, ont réclamé des congés annuels, et cela dès le début du XXe siècle. Mais c’est dans les années 1920 que des accords d’entreprises introduisent chez nous le principe des congés payés. Chez le producteur automobile Minerva, puis à la Bell Telephone, chez Gevaerts, dans l’industrie métallurgique d’Anvers, chez Solvay à Couillet ou dans l’industrie diamantaire.

 

Divergences syndicales

 

En 1923, le sénateur socialiste Lombard, dépose une proposition de loi visant à une application générale des congés payés. En 1925, le ministre socialiste des Communications Edward Anseele octroie un congé de huit jours aux cheminots. Lors de son congrès annuel, la même année, la Commission syndicale belge, ancêtre de la FGTB, met la question à son ordre du jour, et demande la création d’une caisse à laquelle tous les employeurs devront s’affilier et qui assurera le paiement du pécule de vacances. Mais le combat syndical en faveur d’un régime légal des congés payés ne se déploiera que tardivement, la revendication salariale restant longtemps prioritaire pour d’évidentes raisons. De plus, les « philosophies» des organisations syndicales, chrétiennes et socialistes divergeront longtemps sur le fond. Les premiers estiment que les jours de congés payés peuvent être répartis sur l’année, congés religieux inclus. Les socialistes estiment qu’une période de vacances digne de ce nom doit s’établir sur plusieurs jours successifs.

 

En octobre 1926, la Commission syndicale lance une pétition pour exiger des congés payés légaux. Les mineurs se mettent en grève pour renforcer la revendication, appuyés par les métallos. Mais une proposition de loi socialiste se trouve une fois de plus reléguée au second plan. « En 1932, ma revendication relative aux congés payés ne figure même plus parmi les mots d’ordre de la fête du 1er mai (…) En 1933,1934 et 1935, le  ‘Mouvement syndical belge’ ne fait plus référence aux congés payés pour les ouvriers dans ses mots d’ordre habituels du 1er mai. » (3)

Comme en France

 

Mais voilà 1936.  Les grèves déferlent sur la France. La fronde sociale passe la frontière attisée chez nous par le chômage, les fermetures d’entreprises, le blocage des salaires, la vie chère…. Les dockers d’Anvers arrêtent le travail le 3 juin, rapidement rejoints par des mineurs liégeois. Plus d’un demi million de travailleurs passent à l’action. Un moment dépassées, les directions syndicales font front pour exiger « la réadaptation générale des salaires, avec fixation d’un minimum de 32 francs par jour et un relèvement des allocations familiales ; la semaine des 40 heures ; l’instauration de mesures légales pour garantir le plein exercice de la liberté ouvrière de vacances payées. » Le 17 juin, le Premier ministre Paul Van Zeeland convainc le patronat d’accepter augmentations de salaires, semaine des 40 heures et congés payés. C’est que les élections législatives du 24 mai ont vu, d’une part,  une percée des communistes et, de l’autre, la montée en puissance de l’extrême droite. Le mouvement syndical a semblé perdre la maîtrise de la base. Le gouvernement veut à tout prix éviter une crise. Enfin, les vacances des ouvriers sont un fait légal. Même si, dans le paternalisme ambiant, beaucoup – tant dans les sphères syndicales qu’au sein du patronat - estimeront que les travailleurs ne sont pas prêts à faire sagement usage de leur temps libéré…
« Cette conquête extrêmement importante est obtenue dans une période, certes riche en acquis sociaux, mais également troublée par la montée des totalitarismes, la dérégularisation des systèmes démocratiques et des marchés économique. Elle est également à resituer dans l’histoire de la réduction du temps de travail (…) Une première étape avait été franchie en 1905 lorsqu’avait été promulguée la    loi portant sur le repos dominical. En 1921, c’est au tour de la loi limitant le temps de travail à 8 heures par jour et à 48 heures par semaine (…) l’obtention de cette semaine de congé va bouleverser la vie quotidienne des familles ouvrières. Une seconde semaine sera obtenue en 1952, une troisième en 1967, une quatrième en 1975. » (4) Il est vrai que des vacances ouvrières étaient déjà organisées avant 1914 en Belgique pour le personnel de certaines administrations communales, dans les banques et les assurances.

 

Comme l’a noté Georges Séguy, l’ancien secrétaire de la CGT française, avec la généralisation des congés payés dans le secteur privé, « c’était comme un rêve qui se concrétisait, la découverte d’une vie nouvelle (…) Ce qui était vu comme une utopie pouvait devenir réel dans des conditions de basculement complet du rapport de force politique (…) C’était impossible d’imaginer qu’un jour les patrons puisent accepter de vous payer pour aller vous reposer. »

Les arguments patronaux opposés aujourd’hui à la réduction du temps de travail sont identiques à ceux que l’on entendait dans les années 1930 contre les congés payés. En Belgique, en France, en Europe en général, le slogan à la mode est « travailler plus pour gagner plus ». Une manière d’aller à contre sens de l’histoire.

1« Les vacances annuelles en Belgique. La genèse et l’évolution ». Par Jean-Pierre Descan, licencié en histoire. Texte écrit en 1994 pour l’Office national des vacances annuelles

 

.2Ibidem3Ib.
4« Les 70 ans de congés payés ». Par Florence Loriaux (Carhop). En Marche, 15 juin 2006

 

Par Maurice Magis

Extrait du JDM


En 1992, le président des Etats-Unis eut cette formule : « Le succès de Wal-Mart est le succès de l’Amérique ». Désormais, la multinationale de la distribution est devenue la plus grosse entreprise du monde. Et le dumping social qu’elle pratique – elle vient d’être condamnée à 172 millions de dollars d’amende pour avoir refusé à ses employés une pause déjeuner – contamine l’économie occidentale. Ainsi, au nom de la lutte contre Toyota, General Motors, qui a déjà annoncé 30.000 suppressions d’emplois, entend imposer à ses ouvriers une baisse des salaires, et à ses fournisseurs, une réduction de prix. Delphi, le plus gros équipementier américain, voudrait carrément payer ses salariés 9,50 dollars de l’heure au lieu de … 28 dollars actuellement.

 

 

La multinationale du XXI ème siècle :

 Wal–Mart à l’assaut du monde

 

wal-mart

« Des haillons de fortune » : cette définition rituelle du « rêve américain » de mobilité sociale doit dénicher en permanence son lot de jolies histoires qui entretiendront l’illusion commune. Ce fut John D. Rockefeller, petit comptable à Cleveland, métamorphosé à 31 ans en patron du pétrole le plus puissant du monde. Ce fut Steve Jobs, quittant l’université sans diplôme pour fonder dans son garage une société, Apple, qui rendit le jeune Californien milliardaire, à l’orée de son trentième anniversaire.

 

Au tour de Wal-Mart à présent, mais en plus grand.

 

Au départ, une petite boutique dans un des Etats (l’Arkansas) les plus pauvres du pays. A l’arrivée, un chiffre d’affaires tournant autour de 310 milliards de dollars en 2005, une famille dont quatre des fils comptent au nombre des dix personnes les plus riches de la planète, une chaîne d’hypermarchés devenue à la fois la plus grosse entreprise du monde – elle a dépassé Exxon Mobil en 2003 – et le premier employeur privé.

Les seules ventes de Wal-Mart représentent 1CD acheté aux Etats-Unis sur 5, 1 tube de dentifrice sur 4, 1 couche-culotte sur 3 .Et, de façon plus significative, 2,5 % de l’ensemble du produit national brut (PNB) américain ! - selon The Wall Street Journal, 3 décembre 2005 – Plus riche et plus influente que cent cinquante pays, l’entreprise doit aux règles qu’ils ont mises en place le pouvoir qu’elle exerce aujourd’hui.

A ce niveau de puissance, inutile en effet, de s’étonner que la plupart des transformations (économiques, sociales et politiques) de la planète aient trouvé leur pendant – parfois aussi leur origine, leur courroie de transmission, leur accélérateur – à Bentonville, dans l’Arkansas, siège de la firme .

Combat contre les syndicats, délocalisations, recours

à une main-d’œuvre surexploitée que la réglementation du travail et les accords de libre-échange rendent chaque année plus prolifique : c’est le modèle de Wallerant.

Pression sur les fournisseurs pour les contraindre à serrer leurs prix en comprimant leurs salaires (ou à s’implanter à l’étranger).

Flou des émissions pour favoriser l’enchaînement des tâches et pourchasser ainsi le moindre temps mort, la moindre pause : c’est le modèle de Wal-Mart.

Construction de bâtiments hideux (les « boites à chaussures ») achalandés par l’armada des 7.100 camions géants de l’entreprise, roulant et polluant 24 h sur 24 afin de bourrer à l’heure dite les coffres des millions de voitures alignées dans les parkings immenses de presque chacune de ses 5.000 grandes surfaces que la multinational exploite : c’est le modèle Wal-Mart.

 

Et puis, quand les syndicats contre-attaquent, quand les écologistes se réveillent, quand les clients enfin mesurent ce que « les prix les plus bas » leur dérobent, quand les artistes oublient un instant de se vendre pour relayer le mouvement populaire, quand des citoyens font barrage à l’installation de nouveaux cubes de béton sur leurs territoires, c’est encore Wal-Mart qui, cette fois, recrute d’anciens  « communicants » de la Maison Blanche, démocrates ou républicains, et leur enjoint de blanchir l’image de l’entreprise, de saturer les médias . Ils diront : désormais, Wal-Mart est « éthique », elle ne cherche qu’à créer des emplois – certes médiocrement payés, mais mieux vaut peu que rien, et les clients aiment tant les prix bas … - Ils ajouteront que la quête obstinée de rendement a permis d’augmenter la productivité nationale. Et que, dorénavant, l’entreprise défendra l’environnement comme elle a secouru les victimes de l’ouragan Katrina. Exploitation, communication : un modèle, encore …

Au fond, comment s’en étonner vraiment ?

 

Profiter du libre échange

 

On ne devient pas la plus grosse entreprise du monde par hasard, uniquement parce que, quarante ans plus tôt, le fondateur, Sam Walton (décédé en avril 1992, quelques jours après avoir reçu des mains de l’ancien président Georges Herbert Bush une des plus hautes distinctions américaines) a eu l’illumination de vendre des pastèques sur le trottoir du magasin, et d’offrir en même temps aux enfants de ses clients des promenades à dos d’âne sur le parking.

Le premier Wal-Mart ouvre en 1962, à Rogers en Arkansas, dans une zone rurale et délaissée. Neuf ans plus tard, l’entreprise a élargi sa sphère d’influence à cinq Etats. Les premiers marchés qu’elle dessert, de faible densité, sont ignorés des grands distributeurs : Wal-Mart y assoira son monopole, avant de s’étendre ailleurs. Elle privilégie la périphérie des centres urbains pour profiter à la fois de la clientèle des villes et du prix plus bas des terrains. Anticipant en 1991 l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), que le président William Clinton, ancien gouverneur de l’Arkansas, fait ratifier deux ans plus tard, le Petit Poucet de Bentonville s’internationalise et débarque au Mexique. Le Canada suit en 1994. Puis viennent le Brésil et l’Argentine (en 1995), la Chine (en 1996), l’Allemagne (en 1998), le Royaume-Uni (en 1999). En 2001, les recettes de Wal-Mart dépassent le PIB de la plupart des pays, dont la Suède. Carrefour, numéro deux du secteur (72 milliards d’euros en 2004), que Wal-Mart a envisagé de racheter en 2004, est plus présent à l’international. Mais l’entreprise fondée par Sam Walton se prévaut d’un atout maître : les 100 millions d’Américains qui iraient désormais chercher les « everyday low prices » (« les prix chaque jour plus bas ») qu’elle leur propose.

 

Plus bas, ils le sont. En moyenne de 14 %. Mais à quel prix ?

 

C’est toute la question. La réponse diffère selon qu’on se soucie de l’individu client à l’affût des meilleures affaires, ou plutôt des salariés, des fournisseurs d’une entreprise assez puissante pour imposer à chacun de tenir – et de réduire – ses coûts. Pour que le client de Wal-Mart soit comblé, le travailleur doit souffrir … Pour que les prix de Wal-Mart et de ses sous-traitants soient toujours les plus bas, il faut aussi que les conditions sociales se dégradent alentour. Et mieux vaut donc par conséquent que les syndicats n’existent pas. Ou que les produits viennent de Chine …

 

La schizophrénie du client qui économise avec un tel acharnement qu’il contribue, chemin faisant, à appauvrir le producteur qu’il est aussi, peut paraître théorique et lointaine. Mais compte tenu de la puissance que Wal-Mart exerce (8,5 % des ventes de détail des Etats-Unis, hors automobile), la contradiction devient vite réelle et immédiate. Ainsi, la firme de Bentonville se targue des « 2.329 dollars par an » qu’elle « permet d’économiser aux familles qui travaillent » ; elle affirme avoir accru en 2004 le pouvoir d’achat de chaque Américain de 401 dollars en moyenne et, la même année, permis la création, directe ou indirecte, de 210.000 emplois (c’est l’idée que l’argent économisé par ses clients a été affecté à d’autres consommations, et a donc dopé l’activité ailleurs).

 

Les adversaires de la multinationale ont en tête des indicateurs moins affriolants. Les prix bas ne tombent pas du ciel ! Ils s’expliquent pour partie par la baisse de 2,5 % à 4,8 %, du revenu moyen des salariés dans chacun des comtés des Etats-Unis où la multinationale s’est installée. La firme déprime les rémunérations là où elle se déploie. Elle crée les conditions des « everyday low prices ». Au passage, elle multiplie le nombre de clients qui n’auront bientôt d’autre recours que de devoir économiser dans ses rayons.

Car, entre le pot de fer de la distribution et les pots de terre de la sous-traitance, des employés de la multinationale, des grandes surfaces rivales, le « jeu du marché » opère un triple effet de déflation salariale. D’abord, à cause de la domination d’une entreprise peu prodigue envers ses « associés » (le terme d’usage). Ensuite, à cause de la destruction de la plupart de ses concurrents, ou de l’obligation, qui leur est faite pour survivre, de s’aligner sur son moins-disant social. Enfin, et surtout, à cause des oukases que Wal-Mart exerce sur ses fournisseurs, Etats compris, dont elle détermine souvent de fait les prix (en 2002, elle achetait par exemple 14 % des 1,9 milliard de dollars de produits textiles exportés aux Etats-Unis par le Bangladesh) .

Au fil de ses pérégrinations, la firme de Bentonville n’a jamais renoncé à deux de ses caractéristiques d’origine : le paternalisme et l’aversion pour les syndicats. Dans le Sud américain, les Etats les plus pauvres – en particulier l’Arkansas du temps où M. Clinton en était le gouverneur – se sont régulièrement vantés de la médiocrité des rémunérations locales pour attirer les investissements des entreprises. les choses sont tout à fait simples pour les 1.300.000 « associés » de Wal-Mart aux Etats-Unis : il n’y a pas de syndicats !

Mme Mona Williams, porte-parole de l’entreprise, s’en est expliquée : « Notre philosophie est que seuls des associés malheureux voudraient adhérer à un syndicat. Or Wal-Mart fait tout ce qui est en son pouvoir pour leur offrir ce qu’ils veulent, et ce dont ils ont besoin ». A condition, on l’a compris, de ne pas avoir « besoin » de trop : « est-il vraiment réaliste, interroge Mme Williams, de payer quelqu’un 15 ou 17 dollars de l’heure pour remplir des rayons ? ». Le PDG de l’entreprise, M. Lee Scott Jr, ne remplit pas les rayons. Il a donc reçu 17,5 millions de dollars en 2004.

 

Pour mieux se préserver de syndicats au réalisme incertain, chaque gérant de magasin dispose d’une « boite à outils ». Dès la première sève de mécontentement organisé, il appelle une ligne rouge qui dépêche par avion privé un cadre supérieur de Bentonville. Plusieurs jours de pédagogie maison suivront, infligés aux « associés » pour les purger des mauvaises tentations. En 2000 pourtant, rien n’y fait : le rayon découpe d’une boucherie texane de Wal-Mart s’affilie à une organisation ouvrière. L’entreprise supprime ce service et renvoie les « mutins ». C’est illégal, mais la procédure de recours, qui ne débouche jamais sur grand-chose (la déréglementation est passée par là), est interminable. D’ailleurs, elle dure toujours. L’année dernière, les « associés » d’une succursale québécoise veulent eux aussi être représentés par un syndicat. Wal-Mart ferme la boutique et explique : « Ce magasin n’aurait pas été viable. Nous avons estimé que le syndicat voulait altérer de fond en comble notre système d’opération habituel ».

 

Ce n’est pas faux. Pour réussir, le modèle Wal-Mart lui impose de payer ses « associés » 20 % à 30 % en dessous de ses concurrents du secteur, mais aussi d’être beaucoup plus chiche qu’eux, quand il s’agit de déterminer les protections sociales (maladie, retraite, …) sur lesquelles ses employés peuvent compter . Comme souvent, avec les patrons libéraux, l’Etat ou la charité servent de voiture-balais. Après qu’un rapport du Congrès eut estimé que chaque salarié de Wal-Mart coûtait 2.103 dollars par an à la collectivité, sous forme de compléments d’assistance divers (santé, enfants, logement), une étude interne de l’entreprise a admis : « Notre couverture sociale coûte cher aux familles à bas revenus, et Wal-Mart compte un nombre important d’associés et d’enfants d’associés sur les registres de l’aide publique ».

 

Guerre de supermarchés

 

Moins de 45 % des employés peuvent en effet s’offrir l’assurance médicale que leur propose l’entreprise ; 46% des enfants d’ « associés » sont, soit dépourvus de toute protection, soit couverts par le programme fédéral réservé aux indigents (Medicaid) . Profits privés (10 milliards de dollars en 2004), pertes publiques. Forçant un peu le trait , M. Jesse Jackson, candidat démocrate à la Maison Blanche en 1984 et en 1988, a récemment comparé les rayons de la multinationale à des « plantations » lui rappelant les conditions de travail des champs de coton du Sud .

Mais, cette fois, le Sud est en train de gagner la guerre.

Celle des salaires. En 2002, Wal-Mart annonce qu’elle va s’attaquer au marché californien et installer dans la région de Los Angeles une quarantaine de ses supercenters, où l’on trouve tout, de l’alimentaire à l’accessoire automobile .Réaction des concurrents menacés (Safeway, Albertson) ? Ils exigent illico de leurs employés – représentés par un syndicat, eux – une réduction des rémunérations et des garanties sociales. D’un côté, 13 dollars de l’heure et une bonne couverture médicale ; de l’autre (Wal-Mart), 8,50 dollars et une protection minimale. Le combat était inégal .En octobre 2003, les 70.000 employés des chaînes installées en Californie refusent les concessions qu’on leur réclame, et se mettent en grève. Celle-ci dure cinq mois. Lock-out, recrutement de remplaçants : vingt-cinq ans de déréglementation du droit de travail confortent la riposte patronale. Le syndicat cède.

Quand Wal-Mart arrive, les petits commerces ferment. Depuis que la firme s’est installée en Iowa, au milieu des années 1980, l’Etat a perdu la moitié de ses épiceries, 45 % de ses quincailleries et 70 % de ses confectionneurs pour hommes. Empruntant au registre habituel du "populisme de marché" de la droite américaine, l'entreprise assure néanmoins qu'elle ne fait que défendre des consommateurs désargentés qui, légitimement, réclament "les prix les plus bas" à des corporations grassouillettes de producteurs ou de détaillants nantis de rémunérations indéfendables. La multinationale, amie du président Bush, se prévaut d'être "élue" chaque jour par les dollars de ses clients rangés en files patients devant les caisses enregistreuses de ses magasins.

 

Pour M. Scott, tout le reste ne serait que vision "utopique" et pastorale destinée à des privilégiés, pendant que les sans-grade, eux, «  ne pourraient pas accéder à une vie agréable, uniquement parce que d'autres ont arrêté une image particulière de ce que le monde devrait être, au lieu de se soucier d'abord de la méthode la plus efficiente pour servir le consommateur ». Et M. Scott menace à mots couverts : si une localité refuse Wal-Mart, sa voisine l’accueillera. La rebelle subira alors tous les inconvénients de la soumise (destruction des commerces de proximité, baisse des salaires) sans profiter d’aucun de ses avantages (emplois, recettes de l’impôt foncier).

 

Même liberté surveillée pour les sous-traitants. Tel un Gosplan privé, le plus gros détaillant du monde peut déterminer le prix de ses fournisseurs, les salaires qu’ils versent, leurs délais de livraison. A eux ensuite de se débrouiller, d’employer des clandestins, d’aller se fournir en Chine. Qu’un « accident » survienne, et Wal-Mart pourra toujours prétendre que ce n’est pas directement son affaire, qu’elle est bien sûr outrée d’apprendre ce qui s’est passé … Mais quelle multinationale se comporte différemment ? Aux Etats-Unis, Sanofi Aventis sous-traite par exemple  son nettoyage à une entreprise qui sous-paie ses salariés, ne leur procure aucune assurance-maladie, et combat leur droit syndical. Wal-Mart va juste un peu plus loin que la plupart des autres : « Selon le journal mexicain La Jornada, certains (de ses) fournisseurs sont contraints de laisser leur puissant donneur d’ordres fouiller dans leurs comptes pour traquer les coûts superflus ».

 

 Wal-Mart n’est au fond que le symptôme d’un mal qui va. Chaque fois que le droit syndical est attaqué, que les protections des salariés sont rognées, qu’un accord de libre-échange accroît l’insécurité sociale, que les politiques publiques deviennent l’ombre portée des choix des multinationales, que l’individualisme du consommateur supplante la solidarité des producteurs, alors, chaque fois, Wal-Mart avance …

 

Serge Halimi

Extrait du Monde Diplomatique

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