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24/09/2006

Nouvelles n° 105: SPECIAL MOYEN ORIENT: Qui va arrêter Israël?

Qui va arrêter Israël?

 

Les Etats-Unis ont donné à Israël leur feu vert pour attaquer le Liban afin de décapiter le Hezbollah. Au mépris, à nouveau, du droit international. Cette position est-elle tenable dans la durée ? Les dirigeants hébreux annoncent une guerre longue. Et les leaders du mouvement islamiste apparaissent comme des héros aux yeux des foules arabes.

C’était il y a près de septante ans. Presque hier à l’échelle de l’Histoire. L’aviation allemande bombardait la population de Guernica dans le nord de l’Espagne. La ville fut détruite. L’Espagne républicaine hurlait sa souffrance à la face du monde. Picasso, en une toile célèbre, dénonça dans l’urgence la brutalité aveugle et la souffrance des innocents. Les grandes puissances occidentales décidèrent de regarder ailleurs. On connaît le coût de cette lâcheté…

Mais halte là, dira-t-on. Comparaison n’est pas raison et l’histoire ne repasse pas les plats. Soit. Voyons donc au moins l’évidence. Aujourd’hui, au Pays du Cèdre, comme naguère au Pays basque, nos gouvernements font preuve de la même « prudence coupable » qui, au regard du droit des peuples et des lois internationales, s’apparente bel et bien à une faute criminelle. Quand des centaines de civils sont sacrifiés sous les bombes, n’y a-t-il pas, au minimum, obligation à porter secours à un peuple en danger ? Or, pour dire le moins, la diplomatie patauge. Elle peine à se dégager du marigot des calculs cyniques, des intérêts contradictoires, des stratégies égoïstes des uns, froidement hégémoniques des autres. Et au bout du compte, la langue de bois, de ce bois très dur que nourrit la soi-disant « guerre au terrorisme », ne va-t-elle pas réussir à dissimuler de lâches et sinistres compromissions ? Déjà, le mal est fait, et la démonstration, une fois de plus, que la dite « communauté internationale » est une coquille vide …

Pour quel gain ?

Car enfin, si l’histoire ne se répète pas, elle bégaye. C’est The Economist qui rappelait que « la guerre qui vient d’éclater entre Israël et le Liban semble misérablement familière. Le joyeux déluge de sang, la mise en pièce des vies et des maisons, les flots de réfugiés : tout cela s’est passé de la même manière au même endroit. En 1982, un gouvernement israélien a envoyé ses tanks au cœur de Beyrouth pour écraser ‘l’Etat dans l’Etat’ de Yasser Arafat. Un quart de siècle plus tard, l’aviation d’Israël pulvérise le Liban pour écraser l’Etat dans l’Etat établi par le Hezbollah (…) A l’époque, Israël ne s’est pas réjouie longtemps. La guerre a tué des milliers de Palestiniens et de civils libanais, en même temps que des centaines de soldats israéliens et syriens. Cela a amené des années de misère au Liban- et bien sûr aucune paix en finale à Israël. Le même cycle stupide semble se répéter. » (1)

Stupide. Pour aller où ?

Depuis des semaines, l’armée israélienne pilonne le Liban. Elle lui a offert des milliers de tonnes de bombes. Officiellement, il s’agissait de récupérer deux soldats enlevés par le « Parti de Dieu ». Mais à aucun moment, le Hezbollah n’a fait mine de fléchir. Bien au contraire, il est apparu plus intransigeant encore qu’avant le déclenchement des hostilités. Selon le quotidien israélien Ha’aretz, « il semblerait que, à l’instar de l’armée israélienne, le Hezbollah s’était préparé pour cette confrontation depuis le retrait des troupes israéliennes du Liban, en mai 2000 (…) Le gouvernement israélien ne peut pas arrêter l’opération militaire sans avoir récolté un gain politique. Mais, d’un autre côté, une confrontation trop longue endommagera sérieusement la force morale des citoyens israéliens, sans aucune garantie concernant les résultats de cette campagne militaire. « Le comble de l’absurde », comme a titré L’Orient - Le jour ? Selon le quotidien libanais, « la stratégie israélienne traduit une méconnaissance des réalités stupéfiante. Ce n’est pas en mettant à l’épreuve le culte du sacrifice inhérent à la communauté chiite que l’on peut, l’espace d’une campagne militaire, dresser celle-ci contre le Hezbollah. Ce n’est pas en faisant de la banlieue sud de Beyrouth un paysage lunaire que l’on viendra à bout de la véritable adulation que vouent au chef de la résistance islamique les foules palestiniennes. ».

Cécité criminelle

Or, c’est là que se situe officiellement  le double objectif du gouvernement israélien : détruire le Hezbollah et ruiner la capacité de résistance des Palestiniens, y compris dans les territoires occupés. Mais c’est là aussi que l’on peut vérifier la cécité criminelle des dirigeants hébreux. Car le premier résultat de la nouvelle guerre qu’ils ont lancée, c’est que, en transformant la lutte contre le Hezbollah en guerre contre un pays arabe, Israël a amplifié le rôle de ce mouvement, renforcé son poids politique et moral dans la région, fait de ses leaders des héros aux yeux des masses musulmanes humiliées.

Au-delà donc des arrières pensées des uns et des autres, il faut en finir au plus vite avec ce que le chroniqueur d’Ha’Aaretz Yitzhak Laor a appelé « le climat d’aventurisme militaire alimenté par des généraux de Tsahal » et leur tactique, « plus de personnes tuées, plus de bombes et plus de frappes contre des civils (notamment les horreurs de Gaza). »
     
Or, dans un premier temps, la diplomatie internationale n’a pas été à la hauteur des défis. Le G8, réuni au sommet de Saint-Pétersbourg, a surtout fait la démonstration qu’il n’a pas les moyens d’assumer son ambition : peser sur les affaires du monde. Il n’a pas été possible de surmonter l’opposition de Washington à un cessez-le-feu. Les diplomates qui se sont succédés à Beyrouth, ont surtout, comme l’a noté le quotidien libanais An-Nahar, consacré « beaucoup de leur précieux temps pour tenter de libérer les deux soldats israéliens retenus prisonniers par le Hezbollah (Mais personne n’a pensé à s’adresser aux Israéliens pour leur demander d’arrêter la destruction du Liban. » Le Conseil de sécurité de l’ONU n’a pas été en mesure d’adopter une position commune pour exiger une cessation des hostilités en raison de la complicité revendiquée des Etats –Unis avec Israël. Quant à l’Europe, elle s’est vite associée à l’idée de déployer une force tampon dans le sud du Liban. Avec quel effet ?

Un désastre

Comme l’a rappelé Georges Corm, ministre des Finances du Liban de 1998 à 2000 et fin connaisseur de la scène politique proche orientale, « en proposant la constitution d’une force multinationale à déployer au sud du Liban, la ‘communauté internationale’ risque fort de rééditer les mêmes erreurs que celles qui ont présidé à la constitution de la Force multinationale d'interposition (FM, en 1982)… Cette force avait pour mission d'assurer l'évacuation des combattants palestiniens hors du Liban, qualifiés alors de ‘terroristes’, et de protéger la population civile libanaise et palestinienne martyrisée par l'invasion brutale de la moitié du Liban, et le siège militaire de la partie de Beyrouth abritant le quartier général de l'OLP et les bureaux de Yasser Arafat. La force d'interposition débarqua effectivement à Beyrouth, fit sortir Yasser Arafat et deux ou trois mille combattants palestiniens, s'assura de l'élection d'un président phalangiste (Bachir Gemayel) qui avait cautionné l'invasion israélienne, puis rembarqua. » La suite fut un désastre : assassinat du président, entrée des troupes israéliennes à Beyrouth et massacres horribles de femmes et d'enfants palestiniens dans les camps de Sabra et Chatila. François Mitterrand obtint alors le retour précipité de la FM au Liban : cette dernière assista sans broncher aux massacres du Chouf, encouragés par l'armée israélienne (10 000 victimes, 200 000 chrétiens chassés par la force de cette région). Le gouvernement américain, de son côté, encouragea le gouvernement phalangiste libanais à signer un traité inégal avec Israël. Résultat ? Des attentats spectaculaires contre les troupes américaines et françaises (450 morts) en octobre 1983 et une relance sanglante jusqu'en 1990 de la guerre entre milices libanaises opposées. Aussi bien le secrétaire général des Nations unies que la Maison Blanche ou l'Elysée auraient donc intérêt à potasser leur dossier libanais avant de proposer au gouvernement de Beyrouth de se lancer dans une nouvelle aventure. » (2)

Des clés pour comprendre

Il est donc essentiel d’en revenir aux causes de la situation présente. Selon les leaders israéliens, appuyés par l’administration Bush, le Hezbollah a mis le feu aux poudres en enlevant des soldats israéliens. C’est un fait. Mais la riposte israélienne est-elle à la mesure de l’acte posé ? Selon les dirigeants israéliens et américains, le Hezbollah n'est que le bras armé de l’Iran et de la Syrie. Mais alors, comme le fait encore utilement remarquer Georges Corm, qu’ « Israël ou les Etats-Unis règlent leur contentieux pour l'hégémonie régionale avec ces deux pays, mais non avec le Liban. Si, en revanche, l'existence du Hezbollah au Liban, comme celle du Hamas en Palestine, n'est pas une simple création machiavélique de l'axe Téhéran-Damas, mais le résultat des quarante ans d'occupation par Israël de la Cisjordanie, de Gaza, de la Palestine et du Golan syrien, de vingt-deux ans d'occupation d'une large partie du sud du Liban par Israël (1978-2000) - en infraction à toute légalité internationale -, alors le traitement de la question libanaise doit être tout autre. » Elle trouve son origine au cœur de la question proche orientale, la question palestinienne.

 

Après le début de l’Intifada, le 28 septembre 2000, Israël a dit et répété l’idée qu’il n’y avait pas de partenaire palestinien pour la paix. Après les attentats du 11 septembre 2001, Ariel Sharon, a expliqué qu’Israël avait également son Ben Laden en la personne de Yasser Arafat. quelques mois plus tard, le président de l’Autorité palestinienne était empêché de tout mouvement, reclus dans son QG, la Mouqata, à Ramallah (Cisjordanie). Il le quittera pour venir mourir à Paris, le 11 novembre 2004. Dans la période, Israël a réoccupé les territoires palestiniens, imposé un blocus aux principales villes de Cisjordanie, multiplié les assassinats dits ciblés et terminé la destruction des infrastructures des forces de sécurité palestiniennes. La construction du mur de séparation empiète largement sur les terres arables et les puits d’eau palestiniens. Après Sharon à l’agonie, Ehud Olmert a poursuivi son œuvre. Mahmoud Abbas, élu président de l’Autorité palestinienne en janvier 2005, n’a pas eu plus d’écoute israélienne qu’Arafat. À Gaza, la vie des Palestiniens ne cesse d’empirer. La décision des États-Unis et de l’Union européenne de couper toute aide à l’Autorité palestinienne pour cause de victoire islamiste, a plongé les Palestiniens dans le chaos social et économique, Le « quartet » (États-Unis, Union européenne, Russie, ONU) qui a élaboré une « feuille de route » s’est montré incapable d’en faire respecter la clause principale : l’Etat palestinien devait voir le jour en décembre 2005.

Provocations

Israël est en train d’annexer les grands blocs de colonies de Cisjordanie, de Jérusalem et de la vallée du Jourdain, Tout cela au mépris des résolutions internationales votées par les Nations unies C’est à cet aune qu’il faut considérer l’offensive israélienne sur Gaza  et au Liban qui s’accompagne de cette permanente antienne : il n’y a pas de partenaire palestinien pour la paix.

Car si Israël s’est retiré du Sud Liban en juin 2000, aucun traité de paix n’a été signé entre les deux pays. Trois Libanais sont toujours détenus dans les geôles israéliennes dont l’un depuis plus de vingt ans. Beyrouth estime également que les fermes de Chébaa, où se trouve encore l’armée israélienne, lui appartiennent. Le Hezbollah, mouvement chiite est le fer de lance de la résistance. Mais depuis l’assassinat de Rafic Hariri, la carte politique libanaise a en partie changé. La France et les États-Unis ont fait adopter une résolution, la 1559, exigeant le départ des troupes syriennes du Liban ainsi que le désarmement des milices. En fait, le Hezbollah et les groupes palestiniens. Mais le Hezbollah a conclu des accords avec le parti de Rafic Hariri et les autres organisations regroupées sous le nom de Forces du 14 mars. Deux ministres de l’actuel gouvernement sont membres du Hezbollah. Et ce gouvernement a placé la libération des prisonniers libanais et la souveraineté libanaise sur Chébaa en tête de son agenda. Le mouvement islamiste est, il est vrai, proche de Damas et de Téhéran. Mais Israël avait organisé des semaines durant des mouvements de troupes sur sa frontière Nord, à quelques encablures des bataillons du Hezbollah.

Cela étant posé, il ne faut pas perdre de vue l’essentiel : de l’Iran au Liban, en passant par l’Irak, l’Afghanistan et la Palestine, la stratégie américaine dite de Grand Moyen-Orient. Sous prétexte d’instauration de la démocratie dans les pays arabes, Washington entend modifier durablement le rapport des forces, qu’il s’agisse de l’énergie (pétrole et gaz), du commerce ou de l’expansion économique chinoise, et désormais russe. Vue sous cette angle, la situation est inquiétante pour le monde, surtout quand, devant le Parlement israélien, Ehud 0lmert parle de « l’axe du mal qui passe par Téhéran et Damas », reprenant le discours de George Bush lorsqu’il est parti guerroyer en Irak.  Qui va sortir vainqueur de ce jeu de massacre ? Laissons le mot de la fin à Leïla Shahid, déléguée générale de la Palestine auprès de l’Union européenne : « Il est évident qu’il existe un dessein politique poursuivi par l’Amérique de Bush dont les Israéliens sont les exécuteurs. Ces derniers s’attaquent à un axe Hamas-Hezbollah, alliés des deux puissances régionales contre lesquelles les États-Unis veulent faire la guerre : la Syrie et l’Iran. C’est pourquoi le scénario a été exactement le même à Gaza et au Liban : en apparence, Israël a réagi à la capture de soldats. Celle-ci ne fut en réalité qu’un prétexte pour mettre en oeuvre un plan préparé de longue date. Il y a une volonté déclarée du gouvernement israélien de s’ingérer dans la situation intérieure de deux pays où il y a eu des élections récentes dont les résultats leur ont déplu : les territoires palestiniens cette année et le Liban l’an dernier. Le Hamas comme le Hezbollah y ont participé dans la perspective de devenir des forces politiques « normales », incluses dans le jeu démocratique. Cela ne plaît pas non plus aux États-Unis, qui voient le monde divisé en deux axes : celui du Bien, avec tous ceux qui soutiennent leur politique, et celui du Mal, avec tous ceux qui la contestent ou s’y opposent. » (3) Une réflexion à méditer.
1.«  La guerre accidentelle, une guerre sans but que personne ne peut avoir voulue et que personne ne peut gagner ». The Economist, 22 juillet 2006.
2.« Liban : réflexions autour d’une paix possible ». Le Monde, 24 juillet 2006.
3. « Le Liban est lui aussi victime du dessein impérial américain ». L’Humanité, 22 juillet 2006.


Parti ou organisation terroriste ?

La force du Hezbollah (« le parti de Dieu », en arabe), fondé en 1982 en pleine guerre civile, réside dans l’opacité qui structure ce parti. « La résistance islamique au Liban ne dispose pas de bases militaires, ni de casernes », affirmait son leader Hassan Nasrallah. Les effectifs de sa branche militaire ne sont pas connus. Son budget est tenu secret. Et le type d’armes dont il dispose n’est pas dévoilé. Ce mouvement politico-religieux chiite est le produit d’un double mouvement identitaire et politique. Identitaire : parce qu’il a réussi à exploiter le fait que les chiites, - qui représentent près du tiers de la population -, ont longtemps vécu sous un statut de seconde classe et que le parti Amal de Nabih Berri, miné par la corruption, ne défendait pas les intérêts de cette communauté. Politique : rassemblant plusieurs tendances - le « Amal islamique » (une dissidence d’Amal) et la branche libanaise du parti Daâwa -, il va rapidement s’imposer socio politiquement et militairement en évinçant son rival chiite Amal du sud du Liban en 1987 et du sud de Beyrouth en 1988, n’hésitant pas à affronter l’armée syrienne alliée d’Amal, avant de se lancer dans une résistance armée contre l’occupation du sud du Liban par Israël entre 1990 et 2000.

Toutefois, ce sont les attentats - suicides contre les
marines - 200 morts - et les parachutistes français - 58 morts - le 28 octobre 1983, attribués au Hezbollah, qui constituent son véritable acte de naissance, et cela bien qu’il ne les ait pas tout à fait revendiqués. Et, bien qu’il s’en défende, il ne fait aucun doute que derrière le Jihad islamique, auteur d’une bonne partie des 150 rapts de ressortissants étrangers - dont le chercheur français Michel Seurat - se cachait le Hezbollah. Le Parti de Dieu est de ce fait vite catalogué de « mouvement terroriste ». À partir de 1985, le Hezbollah fait sa mue politique et se transforme en mouvement de résistance politico-religieux, s’interdisant toute action paramilitaire - enlèvements ou attentats - à l’intérieur ou en dehors du territoire libanais. Il faut rappeler, à ce propos, que c’est à la suite des attentats du 11 septembre 2001 que le Hezbollah a été placé par Washington sur la liste des organisations terroristes, alors qu’il figurait sur celle des mouvements de libération. Et si l’Iran de Khomeiny l’a aidé financièrement et militairement lors de sa création dans la plaine de la Bekaa, il serait faux de le considérer comme l’instrument des mollahs iraniens ou des « moukhabarats » (services secrets) syriens. En réalité, le Hezbollah s’est surtout affirmé comme force politique et militaire en prenant la tête de la résistance armée contre l’occupation israélienne du sud du Liban entre 1990 et 2000, non sans éliminer les autres composantes de la résistance, en particulier les groupes armés communistes.

Dirigé par Hassan Nasrallah, le Hezbollah chapeaute plusieurs organisations caritatives : l’association Al-Jarih, qui aide les blessés et handicapés, l’association Al-Shahid, qui prend en charge les familles des « martyrs », et l’association Jihad et Binaa, qui réhabilite les sites détruits par l’armée israélienne. Il entretient également un vaste réseau d’écoles, de dispensaires et d’hôpitaux et dispose d’une radio et d’une chaîne de télévision, Al-Manar.

Sur le plan politique, le Hezbollah s’est converti au pluralisme. Suite au scrutin législatif de 2005, il dispose d’un groupe de 28 députés dont 11 sont issus de ses rangs. Il dispose de trois portefeuilles ministériels, dont celui de l’Énergie est occupé par un de ses dirigeants. Enfin et surtout, le 8 juin 2006, il a conclu une alliance politique, dite « Document d’entente », avec le Courant patriotique libre (CPL) du général Michel Aoun. Document qui stipule que le désarmement de la branche militaire du Hezbollah devra être décidé dans le cadre d’un « dialogue national ». Cette alliance inattendue, qui avait pris au dépourvu le « camp anti-syrien », a radicalement modifié le champ politique libanais. C’est sans doute cette alliance - et non la capture de deux soldats israéliens - qui a été l’élément déclencheur de l’offensive militaire israélienne.

Maurice Magis

Extrait du Journal du Mardi


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03/09/2006

Nouvelles n° 105: SPECIAL MOYEN-ORIENT : De l'occupation à l'annexion au mépris de la paixet du droit

SPECIAL : Moyen-Orient

 

Proche-Orient : de l’occupation à l’annexion, au mépris de la paix et du droit

 

 

L’histoire contemporaine d’Israël et des Israéliens recouvre un peu plus d’un siècle à peine. Celle des Palestiniens et de leur introuvable Etat est plus brève encore. Mais leur face à face, lui, est multimillénaire. Il n’est peut être pas inutile d’en chercher les racines pour mieux appréhender le présent (*).

Voici quelques mois, le cinéaste israélien Avi Mograbi s’interrogeait sur deux mythes abondamment servis aux jeunes générations israéliennes, à l’école et lors d’excursions en groupes. L’un revêt clairement un caractère historique, l’autre tient du mythe biblique.


L’histoire et le mythe

L’histoire. Celle de la place forte de Massada, un haut fait glorifié de la résistance juive à l’envahisseur romain au premier siècle, à la suite de la chute de Jérusalem. Une résistance poussée jusqu’au sacrifice suprême : le suicide des familles assiégées. Leur acte a fait de Massada le symbole du patriotisme juif en Palestine. Le film montre des guides du site inviter les jeunes visiteurs à « fermer les yeux et revivre la dernière nuit des héros. » L’un d’entre eux, en un audacieux résumé, passe de la révolte contre Rome, à Auschwitz et aux guerres contemporaines et traite les Palestiniens de « bêtes sauvages ».

Le mythe. Celui de Samson, ce juge hébreu du 12e siècle avant notre ère, doté, selon l’ancien testament, d’une force prodigieuse, âme de la résistance contre les Philistins qu’il passa sa vie à occire parce que telle était sa divine mission. « Le premier kamikaze de l’histoire », comme le surnomme Avi Mograbi ? Samson, ayant perdu sa puissance en même temps que ses cheveux, les yeux crevés, obtint de Dieu « la force de se venger pour un seul de ses yeux. » Et il renversa sur lui les colonnes du
temple en tuant quelques milliers de Philistins à Gaza. On ne sait pas toujours que les Philistins étaient les ancêtres des Palestiniens.

L’histoire de la cohabitation entre Palestiniens et Hébreux est, de très longue date et, pour dire le moins, conflictuelle. Elle est aussi empreinte de haine pour qui prend la bible et l’histoire au pied de la lettre. Mograbi montre un concert rock organisé par des militants du groupe raciste Kach, où les chansons inspirées de Samson provoquent une sorte de transe et se terminent au cri de « Vengeance sur la Palestine » (1).  La lutte actuelle pour ce coin de terre contigu à la Méditerranée semble ainsi l’ultime épisode d’un conflit multimillénaire. Mais les images d’Avi Mograbi nous montrent une dangereuse et très contemporaine exaltation de la violence et de la vengeance. Une « culture de mort » véhiculée à travers la glorification du suicide collectif de Massada qui, pourtant, viole un interdit absolu du judaïsme.

Bien sûr, le film ne résume la complexité de la société israélienne d’aujourd’hui. Mais son propos donne plus d’épaisseur aux agressions gratuites de l’armée d’Israël contre les Palestiniens occupés. La caméra nous montre en contrepoint l’interdiction faite aux agriculteurs de labourer leur terre. Des ouvriers arrêtés à un barrage et humiliés. Cette femme malade, empêchée de monter dans une ambulance. Ces adolescentes arrêtées par une barrière sur le chemin de l’école… Pourquoi ?

 

Les prémisses de la question proche orientale.

 



A la suite du démantèlement de l’empire ottoman, à l’issue de la première guerre mondiale, la Grande-Bretagne, puissance mandataire dans la région, décidait de favoriser l’émigration juive dans une région très majoritairement peuplée d’Arabes.  Le 2 novembre 1917, Lord Balfour, le ministre britannique des Affaires étrangères, autorisait, dans une lettre au baron de Rothschild - mais en réalité écrite en collaboration avec celui-ci - la création d’un foyer national juif. Le banquier était l’un des principaux responsables du jeune mouvement sioniste traumatisé par les pogroms antijuifs et l’affaire Dreyfus. Des colonies agricoles sont fondées en Palestine. Et d’emblée, c’est l’empoignade, violente, entre les populations indigènes et les arrivants. A ce point qu’à la veille de la seconde guerre, Londres change son fusil d’épaule et promet pour 1949 un Etat commun judéo arabe. Une hypothèse hasardeuse, un pari intenable tant les nationalismes, juif d’un côté, arabe de l’autre, guident les comportements des deux côtés. Des nationalismes nés grosso modo au même moment, sur le modèle des Etats-nations d’Europe, sur la notion de peuple, d’une langue. Et d’un territoire. Mais le même territoire en l’occurrence. Et là est le drame. Tout au long du 20e siècle, le panarabisme et le sionisme vont s’affronter, parfois violemment, prônant très longtemps la disparition, au moins politique, de l’autre. En Palestine, le mouvement arabo-palestinien fait face à une immigration de souche essentiellement européenne et qui ne montre guère d’attirance pour les traditions orientales. Au sein de laquelle, rapidement, le concept de foyer national juif va céder la place à la revendication d’un Etat.  D’autant – surtout -  que, face à l’Allemagne hitlérienne, les citoyens européens juifs sont pratiquement abandonnés à leur sort.  Après la guerre, si quelques milliers de juifs fuient l’Europe pour les Etats-Unis –  c’est, disons, leur premier choix – peu y seront acceptés. Dans le même temps, les tensions s’exacerbent dans le protectorat britannique de Palestine où affluent les réfugiés juifs venus d’Europe.  Du côté arabe, Syrie, Egypte et Jordanie souhaitent se répartir la Palestine. Tout est prêt pour une explosion, un face-à-face qui dure toujours.



La question des réfugiés



Cet emballement va mettre en piste la toute jeune Organisation des Nations-Unies. En novembre 1947, les Etats membres votent la résolution 181 qui partage la Palestine. Le plan est approuvé par les sionistes, refusé par les Arabes. Le 14 mai 1948, David Ben Gourion proclame l’indépendance d’Israël dans les régions attribuées par l’ONU. La Ligue arabe déclenche la première guerre israélo-arabe. Israël en sort victorieuse en 1949 et élargit ses frontières. Gaza est sous administration égyptienne, la Cisjordanie intégrée à la Jordanie. Surtout, en un an, 650.000 Palestiniens fuient la guerre et les massacres perpétrés par des troupes israéliennes peu regardantes sur les moyens. Depuis lors, ces femmes et ces hommes, la plupart du temps leurs descendants, attendent dans les camps du Proche-Orient, en Syrie, au Liban, en Jordanie, dans les  territoires occupés, un hypothétique retour sur leur terre. Vivant ou survivant dans des conditions souvent catastrophiques. Le « droit au retour », garanti par la résolution 194 de l’ONU du 11 décembre 1948, constitue avec la question de Jérusalem, la colonisation et la reconnaissance du fait palestinien dans des frontières garanties, une  des éléments-clés de la « question palestinienne ». Celle-ci, au sens contemporain de l’expression, est née au sortir du second conflit mondial. Elle s’imposera au monde en une suite de guerres et de répressions  sanglantes. Elle est toujours dans l’impasse. Des guerres ? Ce sont celles de 1956 – où Israël intervention aux côtés des troupes franco-anglaises contre la nationalisation du canal de Suez par Nasser -, de 1967 qui verra Israël envahir la Cisjordanie, Gaza, puis le Golan syrien et mettra sur les routes des centaines de milliers de réfugiés supplémentaires. Dès ce moment, est donné le coup d’envoi de la colonisation des territoires occupés. En 1973, c’est la guerre du Kippour, lancée par l’Egypte et la Syrie pour récupérer les territoires et au cours de laquelle, pour la première fois, l’arme du pétrole est utilisée avec les conséquences économiques mondiales que l’on sait. C’est encore en 1982, l’invasion du Liban pour en finir avec l’OLP au prix, notamment des massacres de Sabra et Chatila.



La première Intifada



Rappelons ici la création de l’Organisation de libération de la Palestine, en 1964. Mais sous l’égide de Nasser. Il faudra des années avant qu’Arafat et l’OLP s’affranchissent de la tutelle des régimes arabes, qui voient d’un œil noir cette OLP laïque, progressiste, nationaliste qui leur fait de l’ombre et n’apprécient guère l’idée même d’un Etat palestinien indépendant. La reconnaissance de l’OLP par l’ONU est effective en 1974 ; la proclamation d’un Etat indépendant «en Palestine » par Arafat a lieu en 1989. Déjà, la première Intifada s’est déclenchée en 1987. Sous la pression internationale, des pourparlers de paix vont débuter au début de la décennie 1990. C’est qu’une série d’éléments ont montré que la question du Proche-Orient ne pouvait se résoudre par la guerre. En 1969, le Fatah d’Arafat a abandonné l’idée de la destruction d’Israël  et évoque la création d’un « Etat palestinien démocratique et laïque » où juifs, chrétiens et musulmans auraient les mêmes droits. En 1974, nouvelle évolution, le Parlement palestinien en exil prône l’instauration d’une Autorité nationale palestinienne sur les territoires évacués par Israël. En 1978, l’Egypte signe une paix séparée avec Israël. En 1988, à l’ONU, Arafat et l’OLP reconnaissent « toutes les résolutions de l’ONU » et l’existence d’Israël. Ils dénoncent le terrorisme sous toutes ses formes.
Mais le fait est que les négociations et les accords intérimaires n’ont pas débouché sur une paix juste et durable après plus de 50 ans de conflit.

En 1991, Arabes et Israéliens amorçaient des négociations à Madrid. En 1993, les accords d’Oslo menaient à une reconnaissance mutuelle entre l’OLP et Israël, à la perspective d’un retrait fort limité des territoires, avec à la clé un découpage de la Cisjordanie en zones autonomes, semi autonomes ou restant sous contrôle d’Israël et à l’élection d’une Autorité palestinienne. Mais les questions hypersensibles des colonies, de Jérusalem-Est et des réfugiés étaient renvoyées aux calendes grecques.  Les colonies ont continué à se développer à vitesse accélérée. Cette situation, dans un climat de répression, de bouclage des territoires a aggravé le cycle terrifiant des attentats, perpétrés par les organisations palestiniennes opposées aux accords, et des représailles israéliennes.

Oslo, sous influence



 

 

Cette situation explosive provoquait surtout l’échec des tentatives ultérieures – camp David en juillet 2000, Taba en juillet 2001-, tentatives rares, il est vrai, et sans doute inutiles au vu du climat du moment. A Camp David, les questions-clés posées par les Palestiniens et évoquées plus haut ne trouvaient pas de réponse, malgré le prescrit du droit international. Clinton et Barak, qui, pour reprendre les termes  du second, en 1999 n’espéraient pas plus qu’une « paix armée », avaient fait le pari, comme l’a expliqué un négociateur, que « l’isolement combiné à une formidable pression » ferait plier Arafat. C’était méconnaître Arafat et la réalité palestinienne. Il faut se souvenir que les accords d’Oslo, déjà,  avaient, en quelque sorte, été imposés par des Etats-Unis tout auréolés de leur victoire dans la première guerre du Golfe à  l’allié israélien et à un leader palestinien qui avait choisi le mauvais camp. Une de ses rares erreurs stratégiques dont il tirera par après les leçons. Les Etats-Unis avaient besoin de pacifier la zone proche et moyen-orientale pour des raisons stratégiques évidentes, et avaient dès lors ont exercé de fortes pressions sur un allié israélien peu enclin à négocier avec l’ennemi immédiat. Mais on peut se souvenir de cet exposé fait par un conseiller de Bill Clinton en 1994 devant le Washington Institute for Near East Policy : il expliquait que la paix entre Israël et ses voisins arabes était destinée à demeurer une paix armée afin – déjà - d’isoler les « Etats voyous » comme l’Irak, l’Iran ou la Syrie, et il disait espérer un rapprochement israélo-arabe pour contrer l’extrémisme islamiste qu’il définissait comme « une menace pour nos intérêts nationaux. »



Un pas en avant, deux en arrière

De toute manière, les accords d’Oslo n’ont été que très partiellement appliqués par Israël qui n’a cessé d’accuser la partie palestinienne de ne pas apporter de garanties sécuritaires suffisantes. Mais il est clair que les gouvernements israéliens successifs se sont tous montrés bien décidés à lâcher le moins de lest possible avant d’aborder les questions de fond. On a renégocié sans cesse ce qui semblait acquis. En réalité, on a souvent avancé d’un pas pour reculer de deux. Arafat et l’Autorité palestinienne n’ont jamais acquis un contrôle relatif que sur 13% de la Cisjordanie, divisée en une multitude de confettis. La colonisation des territoires n’a jamais cessé. Entre 1991 et 2000 près de 80 000 colons se sont installés, d’autres ont suivi. Des quartiers palestiniens ont été rasés, des terres cultivables confisquées, les bouclages incessants des zones sous contrôle palestinien ont aggravé le chômage endémique et les humiliations.  A ce jour, la même situation prévaut, corrodant gravement l’image d’une Autorité perçue comme corrompue et inefficace, et évidemment incapable de présenter un bilan positif après des années de reculades. Les accords d’Oslo sont bel et bien morts, récusés aussi bien - après l’assassinat de Rabin en novembre 1995 - par le Premier ministre de droite Benyamin Netannyahou en 1966, que par Ehud Barak en 1999. Puis, bien sûr par Sharon, arrivé au pouvoir en février 2001 après avoir mis le feu aux poudres lors de sa « visite » provocatrice sur l’Esplanade des Mosquées à Jérusalem. Il ne faut d’ailleurs pas chercher ailleurs que dans le désespoir populaire les raisons de la victoire électorale du Hamas.



Désengagement international

A la veille des accords d’Oslo, le chef du Likoud et du gouvernement israélien, Itzhak Shamir professait, avant de céder la place au travailliste Itzhak Rabin, la position suivante : il faut qu’il y ait « beaucoup de processus de paix et pas de paix. » Ariel Sharon et ses amis ont fait évoluer la formule, « il n’ y a pas d’interlocuteur palestinien, donc pas de négociations, donc pas d’accord à conclure». Il est vrai que, dès le déclenchement de la seconde Intifada, Tsahal s’en est pris systématiquement aux symboles, aux infrastructures et aux institutions de l’Autorité palestinienne. Comme s’il s’agissait de se retrouver face à face avec le Hamas. Très révélatrice a été la mise en résidence forcée, et jusqu’à sa mort, du président Arafat dans ses bureaux de Ramallah. Sans trop de réactions, autre que de pure forme, de la communauté internationale. Dès lors, les rares contacts entre responsables israéliens et palestiniens n’ont guère été au-delà des questions sécuritaires. Une bonne partie des dirigeants du monde se sont désengagés du processus et vont jusqu’à considérer les actions militaires israéliennes contre les Palestiniens comme des

opérations légitimes, au même titre qu’est légitime la lutte contre le terrorisme d’Al-Qaïda. La route s’est ainsi ouverte à des décisions israéliennes unilatérales,  en opposition totale avec le droit international et qui, de toute évidence, ne peuvent pas déboucher sur une paix durable et juste pour les deux parties. Ainsi, le retrait de Gaza, né, d’une part de la pression interne et externe exercée sur le gouvernement d’Ariel Sharon, et, d’autre part, de la volonté de se dernier de conserver une grande partie de la Cisjordanie. Ainsi aussi la construction du mur qui enferme les Palestiniens de Cisjordanie dans une situation invivable. Ou la poursuite de la colonisation dans les zones occupées.

On en est là, dans une situation apparemment bloquée que ni la victoire du successeur de M. Sharon, Ehud Olmert, ni la venue au pouvoir du Hamas ne rendent évidemment plus ouverte.



Et la « feuille de route » ?

Mais la fameuse « feuille de route », dernier plan officiel en date pour tenter de sortir du conflit ? Ce projet évoqué par M. Bush en 2002 et endossé par un « quartet » formé par les Etats-Unis, l’Union européenne, les Nations Unies et la Fédération de Russie en avril 2003, visait «  un « règlement global et définitif » en trois phases. En résumé, d’abord un arrêt des violences des deux côtés, la reconnaissance par Israël du principe de deux Etats et le gel de la colonisation. Ensuite, l’instauration d’un Etat palestinien aux frontières provisoires. Enfin, des négociations sur un statut définitif des territoires et un règlement du problème des frontières, de Jérusalem, des réfugiés et des colonies. Le hic, c’est que le processus devait se conclure à la fin de l’an dernier et que rien ne s’est passé. D’emblée, il est vrai M. Sharon avait vidé le texte de ses points forts en l’amendant de fond en comble.

Pourquoi ? Sans doute parce que, comme l’a rappelé Shlomo Sand, professeur d’histoire à l’université de Tel-Aviv, « depuis quatre décennies, tous les gouvernements d’Israël, de droite comme de gauche, n’ont cessé d’autoriser ou d’encourager le processus de colonisation qui ronge, année après année, de nouveaux morceaux du territoire palestinien (…) L’Etat d’Israël n’a jamais reconnu une Palestine dans les frontière de 1967, pas plus qu’il n’a reconnu Al Qods (la partie arabe de Jérusalem) comme capitale de l’Etat palestinien (alors que) le mouvement national palestinien a majoritairement fini par adopter le partage de Palestine (…et) le monde occidental se tait. »

Les dirigeants israéliens ont donc décidé d’accélérer la construction de la « barrière de séparation » -ce « mur de l’apartheid », comme l’appellent les Palestiniens - qui aboutirait à transformer la Cisjordanie en bantoustans sans continuité territoriale. Selon le bureau de coordination des affaires humanitaire de l’ONU (OCHA), les trois quarts de la barrière se trouvent en territoire palestinien alors que 145 kilomètres seulement suivent la « ligne verte » qui servait jusqu’en 1967 de frontière à Israël. La construction de cet ouvrage devrait priver les Palestiniens de 6.289 hectares et 40.000 d’entre eux se trouveront coupés de leurs concitoyens. Dans un avis rendu en juillet 2004, la Cour internationale de justice avait pourtant jugé illégale la construction de cette barrière et exigé son démantèlement…



La négociation dans le formol

 



 

L’armée israélienne s’est retirée de Gaza l’an dernier. M. Sharon avait officialisé ce désengagement unilatéral en prétendant qu’il n’avait pas de partenaire palestinien pour négocier. Mais il n’avait pas caché non plus qu’il entendait bien ainsi échapper pour un temps aux pressions internationales et mieux reprendre la colonisation en Cisjordanie. La communauté internationale a voulu y voir un premier pas vers la sortie des territoires. Avec une curieuse cécité. Un des initiateurs du désengagement, Dov Weisglass, a déclaré que  « la signification du plan est le gel du processus de paix. Il permet d’éviter toute discussion sur les réfugiés, les frontières et Jérusalem. Et sur 240.000 colons, 190.000 ne seront pas déplacés. » « Ce que nous avons fait vise à geler le processus de négociation, empêcher la création d’un Etat palestinien (…) Le désengagement est la bonne dose de formol pour qu’il n’y ait pas de négociation. » Voilà un credo qui fonctionne. Malgré la mort de Yasser Arafat, présenté comme un obstacle à la paix par les Américains, et la venue de Mahmoud Abbas, aucun dialogue politique n’a repris. Et la « feuille de route » reste lettre morte. Le mur s’achève. Les colonies s’agrandissent.
Dans le quotidien israélien Yediot Aharonot du 3 décembre 2005, le commentateur militaire Alex Fishman évoquait la politique de « containment » des Palestiniens dans des « closed boxes » : « Il y aura deux blocs de terre aux mains des Palestiniens et vides de Palestiniens : Gaza et la Samarie (une partie de la Cisjordanie selon la terminologie israélienne) Israël aura autorité à exercer une étroite surveillance puisque ces boîtes territoriales seront fermées de toutes parts, avec un contrôle des points de passage et des contrôles tatillons sur le trafic commercial. La liberté de mouvement des troupes restera entière. »

C’est clair, c’est carré, c’est bien dans la tradition de M. Sharon et de ses successeurs. Quoi que l’on pense de leur politique, il disent, en tout cas ce qu’ils pensent et font ce qu’ils disent. Pour continuer dans ce sens, les dirigeants israéliens bénéficient du soutien clair et net de l’administration Bush et de la politique  de l’équidistance, en fait du « deux poids, deux mesures » des dirigeants européens.



Les questions géostratégiques



 

 

Durant ses tournées, Mahmoud Abbas n’a de cesse d’appeler, comme Arafat avant lui, à l’organisation d’une conférence internationale pour un règlement global du conflit israélo-palestinien,  Pour une raison aussi simple qu’évidente : « Pour trouver une solution au conflit, les parties ne doivent pas être laissées seules en raison du déséquilibre qui existe entre occupants et occupés ». « La communauté internationale doit agir rapidement car les mesures unilatérales conduiront  une annexion de facto par Israël de 58% de la superficie de la Cisjordanie. » Et il a rappelé qu’Israël visait également à « mettre la main sur la nappe phréatique palestinienne et à transformer nos terres en cantons isolés. » L’eau, vitale comme les terres arables est objet de bien des convoitises. Et une des principales sources de tensions derrière les contentieux strictement politiques, une des questions-clés du conflit proche oriental, sur un bout de terre où la population ne cesse de croître. La question démographique en est une autre, avec une inversion progressive du rapport démographique entre Juifs et Arabes en Israël même. D’où cette idée qui court dans la droite israélienne : donner au plus vite un bout de terre aux Palestiniens pour y parquer les israéliens arabes.

Il faudrait parler aussi de la situation géostratégique des deux peuples, aux portes des ressources en hydrocarbures et de zones à haut risque. L’un et l’autre sont ainsi otages d’une lutte inavouée mais hautement stratégique pour le contrôle des flux pétroliers asiatiques et de la guerre à outrance et sans fin prévisible déclarée au terrorisme. Il y a là d’autres enjeux peu évoqués d’un conflit où s’entrecroisent dramatiquement des intérêts antagonistes, voire contradictoires. Washington, qui détient les clés de la paix, sait pertinemment qu’il ne pourra pas éjecter la question palestinienne de son agenda sans risquer de se compliquer encore la vie dans un Proche et un Moyen-Orient fort instable. Dans le même temps, il partage avec le pouvoir israélien la conviction que ce qui menace Israël – prolifération des arsenaux, programmes nucléaires réels ou supposés, développement du terrorisme – menace aussi les Etats-Unis. De ce point de vue, le lien stratégique avec Israël est en acier trempé. D’où un partenariat pas toujours idyllique mais empreint, disons, d’une grande compréhension dès lors qu’Israël s’intègre dans la stratégie globale des Etats-Unis.

(*) Ce texte reprend l’essentiel d’une conférence donnée le 13 juin à Tournai devant une association d’officiers belges et français.
(1) « Pour un seul des mes yeux », film d’Avi Mograbi. Sélection officielle hors compétition à Cannes en 2005.

 

Par Maurice MAGIS

Extrait du Journal du Mardi

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