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06/03/2006

Silence, on tourne!

Dampremy, Maison du Peuple :

 

« Silence , on tourne ! »

 

Durant plusieurs journées de ce mois de février, notre brave vieille maison a encore connu des allées et venues anormales : Jean-Jacques Rousseau, surnommé "Le cinéaste de l’absurde"  y avait à nouveau installé ses projecteurs et sa caméra.

 

Il faut dire que la notoriété du Souvrètois est occupée à monter après le succès recueilli à Cannes par le film de Frédéric Sojcher " Cinéastes à tout prix ".

Actuellement, JJR tourne film après film, une vraie frénésie car sa renommée a dépassé nos frontières et suscite l’intérêt des journalistes de la presse écrite mais aussi de la radio et même de la télévision.

 

En avril prochain, le Progrès sera à nouveau  interpellé pour lui permettre de tourner une séquence du film qui sera partiellement financé par la Communauté française Wallonie-Bruxelles -une première pour celui qui a, jusqu’à présent, travaillé avec des bouts de chandelle.

 

Pour mieux vous présenter ce personnage hors du commun ; nous avons retrouvé un portrait que Marcel Leroy, journaliste au Soir avait dressé de lui en nos locaux.

 

 

DANS SON JARDIN UN MISSILE SURRÉALISTE RAPPELLE UN TOURNAGE FRÉNÉTIQUE. CE CINÉASTE DE L'ABSURDE ÉTOUFFE QUAND SA CAMERA SOMMEILLE. DEPUIS 40 ANS IL SURVIT EN FAISANT SON  CINÉMA: 33 FILMS AU COMPTEUR .

 

par Marcel Leroy

 

Sous le masque

 

Jean‑Jacques Rousseau est venu au monde après la guerre de 40‑45. Il ne précise pas sa date de naissance.

Autodidacte, ouvrier maçon, il a toujours vécu à Souvret et habite sa maison natale.

Fasciné par les étoiles et le vent, il se dit électrosensible et soumis aux puissances astrales. Le décès récent, dans un accident de la route, de son parrain, le mage Armand, magnétiseur, l'a foudroyé.

Il travaille au centre culturel de Courcelles.

 

Maison du Peuple de Dampremy un de ces soirs où les ombres des fantômes marchent à côté de leurs pompes,  évadés de ces territoires carolos où l'étrange est quotidien : fulgurances des usines phares des autos sur le ring ‑ gigantesque scenic railway au coeur de la ville qui renaît, Phénix mouvant de briques, d'asphalte, de néons, de pluie et de visages. A l'étage du vieux bâtiment fondé par les Chevaliers du Travail, des acteurs bénévoles se préparent à changer d’espace-temps en s'aventurant dans le décor du dernier film de Jean‑Jacques Rousseau. Un opus dont le titre, Wallonie 2084 », semblerait involontairement orwellien au quidam. Rousseau, C'est une rafale d’éclats de rires arrachés à une angoisse d'une noirceur de diamant brut.

Ce soir il ne porte pas la cagoule dont il se revêt pour dribbler ces forces venues d'ailleurs qui, dit‑il,  le traquent depuis 1987. Comme les Indiens, je ne veux pas que les images prennent mon âme. A Paris, dans les festivals, il bondit sur la scène; encadré par les projecteurs, masqué, il apostrophe le public qui applaudit, sonné par des images d'une démesure extraterrestre. Jean, anorak, bonnet de laine, Opel Kadett déglinguée, regard qui va droit au fond du regard de l'autre, léger sourire, le cinéaste de l'absurde boucle un long métrage: son trente‑troisième, disons.

Une fresque projetant la folie d'une guerre qui opposerait la Wallonie à la Flandre. Personnage clé, le docteur Haleine Einsberg, psychiatre animalier du zoo d'Anvers, nommé Chef suprême de la Troisième République des Flandres. Charleroi résiste aux fascistes qui ont terrassé les hommes du Nord accrochés à la démocratie. Un médecin wallon, Léon Pestiaux, prend les armes pour défendre les esclaves wallons... Non, il ne faut pas y voit une critique des Flamands, ni une réductrice opposition Nord ‑ Sud, ni rien d'autre, à la réflexion. Juste un délire de l'homme de Souvret, qui fait du cinéma comme il respire et qui étouffe quand sa caméra sommeille.

Avec une vieille télé, un tambour de machine à laver et d'autres très hétéroclites pièces de récupération, Rousseau a créé un vaisseau spatial laissé sur le rivage de la raison après un cauchemar à la Christopher Lee. Coiffé d'un casque de Viking orné de cornes, rappelant qu'à force de manger de la vache, l'homme le devient, entouré de Robert Tangre, de l’ASBL Le Progrès, il s'acharne à résumer son parcours et sa démarche. Ses phrases ruent comme un taureau de rodéo...

 

Je suis né à Souvret. A la biblio thèque, mon père reprenait toujours les ouvrages de Jean‑Jacques Rousseau. D'où mon prénom. Papa était très nerveux. Pour échapper à ses humeurs, maman m'emmenait tout le temps au cinéma. On allait revoir plusieurs fois les films. Au Lu minor et à l’Eden, on voyait des westerns, de la science‑fiction, de l'horreur. J'aimais Christopher Lee. J'ai eu l’honneur de le rencontrer, à Bruxelles. J'avais le cinéma en moi, Plus tard, j'ai acheté une caméra Kodak. Pendant mon service militaire en Allemagne, j'ai acheté des stocks de pellicule en provenance de L'Est. En 1964, j'ai tourné mon tout premier film. La vie d'un café de Forchies, avec ses rixes et ses moments les plus divers. Le soir où j'ai montré le film aux clients du café, ils ne voulaient pas croire que c'étaient eux qui apparaissaient sur l'écran. Ils se trouvaient laids, là, ils étaient eux‑mêmes, c'est tout. Les gens ont tout cassé et ils ont volé le film. Un peu plus tard, le tram a déraillé et a éventré le café.

 

Jean‑Jacques Rousseau vit raccordé à sa caméra comme un grabataire à sa perfusion. Il ne parle que de cinéma, ne vit que pour lui, consacre tant d'énergie à cet objectif qu'il entraîne dans son sillage des dizaines de gens ordinaires qui révèlent leur côté extraordinaire. Avec Rousseau, ils s'envolent.

A Monceau, chez Marc Dehout, son ami de toujours, croisé dans les années 50 au cinéma, à Souvret, Rousseau balance pour nous sur la vidéo un de ses films les plus fracassants. Marc Dehout est un des acteurs de Jean‑Jacques, comme Robert Tangre, Gianni Mancini, Franz Badot, Renato Cubba et des dizaines d'autres compagnons de tournages paroxystiques. « Fureur Teutonicus » déferle sur l'écran de la télé. Torrent d'images agencées avec une maestria autodidacte forgée au contact des metteurs en scène disparus, dans un maelstrom de péplums, polars, Dracula. C'est surréaliste, suffocant. Rousseau souffle... C'est contre la guerre et la violence. Mon grand‑père avait été rendu fou par la guerre 14‑18. Le 1er avril 1944, il s'est pendu à un crochet, dans sa boucherie de Jumet. Je suis hanté par son histoire..

Canal + s'intéresse à son oeuvre et la diffuse. La RTBF lui a consacré un numéro de « Cargo de nuit » et un « Hebdo » signé par Marc Bouvier et Pascale Preumont. Frédéric Sosjcher prépare un film axé autour de son personnage. Dans les festivals belges ou au ciné Novy, Rousseau est connu. Noël Godin a été mon guide, confie le cinéaste de Souvret.

 

L'entarteur, sérieux comme quand il parle de cinéma, explique pourquoi Rousseau est un artiste apprécié à Bruxelles et ailleurs, un auteur présenté dans le cinéma de Jean‑Pierre Mocky, à Paris. Jean‑Jacques Rousseau est un cas exceptionnel. Alors que Le cinéma belge est le fait d'intellectuels et d'étudiants des écoles de cinéma, lui, il représente le cinéma forain. Sans aide, il n'a pas arrêté de tourner, avec une troupe d'amis comme Fassbinder. Des copains tout aussi allumés que lui, réunis pour faire le cinéma le plus libre du monde, une splendide fête lyrique. Alors que des cinéastes cherchent un grain de folie sans jamais y arriver, pour lui, c'est un état naturel. Il est très apprécié en France. La bande Canal + l'a adopté. Il est une vedette de l’Étrange Festival de Paris, où il a été ovationné. Il y a ceux qui se moquent et ceux qui trouvent son cinéma sérieux. Dans son cinéma, une poésie se déploie, c'est totalement jouissif et incomparable. Rousseau est cinglé dans Le sens positif.

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