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06/03/2006

Au-delà des caricatures

 

Au-delà des caricatures

 

Coran foulé en pieds en Afghanistan, prisonniers politiques enchaînés dans une zone de non droit à Guantanamo, adultes torturés et adolescents bastonnés en Irak… Les musulmans ont peut être quelques raisons de s’interroger sur les vertus civilisatrices des paladins de l’Occident. L’affaire, surmédiatisée, de la représentation de Mahomet a provoqué de nouvelles manifestations de frustration et de colère dans plusieurs pays musulman, et jusque dans nos villes. Il s’agit maintenant d’aller au-delà des simplismes. Et des caricatures.

MAURICE MAGIS

Chargé de communication de l’Association Culturelle Joseph Jacquemotte auprès du JDM.

 

La chose est plaisante. Voici quelques jours, le Premier ministre danois, Anders Fogh Rasmussen, déclarait « impossibles » des excuses de son pays  « pour ce qu’a publié un journal libre et indépendants ». Mais dans le même temps, le Jyllands-Posten, le quotidien par lequel le scandale est arrivé, exprimait ses regrets d’avoir sous-estimé «l’extrême sensibilité des musulmans vivant au Danemark et dans le monde ». Alors, toute cette affaire ne serait qu’un immense malentendu. Et il serait urgent, comme y a appelé Kofi Annan, d’en revenir à la « compréhension et au dialogue » et d’entamer le chemin de la « désescalade ». Plus de « compréhension et de dialogue » et moins de « diplomatie du mégaphone » a résumé de façon imagée le secrétaire général de l’ONU. Sans doute. Mais mettre les choses à plat impose d’évidence quelques prérequis.

D’où vient cette impression de malaise face aux condamnations aussi définitives que précipitées de certains docteurs es droits de l’homme face au déferlement de violence et de colère qui a embrasé certains pays musulmans ? Pourquoi cette opposition « bloc à bloc, comme deux dogmatismes l’un contre l’autre : hystérie pseudo laïque contre hystérie intégriste » que l’écrit dans La Libre Belgique Pascal Durand, professeur à l’Université de Liège, (1). Parce que, « cette affaire relève de la construction médiatique plus que d’un supposé choc des civilisations » ? Si cette question se pose, est-on bien certain que l’on peut totalement démentir le philosophe Régis Debray lorsqu’il suggère que « la tête chez nous reste coloniale » ?

Lorsque le Premier ministre danois estime que « la presse,

c’est la presse » et qu’elle n’engage pas politiquement les dirigeants du pays, il a formellement raison. Même si les sondages montrent que les passions qui se déchaînent profitent avant tout à la droite ultra et volontiers anti-« bougnoules » associée au pouvoir à Copenhague. Il faut se féliciter des déclarations des responsables politiques européens qui refusent le terrain de la polémique et appellent au dialogue. Position bienvenue devant les amalgames faits en terres d’Islam. Mais cela ne dispense pas de faire preuve du même discernement devant les spectaculaires images télévisées qui déferlent sur nos lucarnes à sensation. Et constater ainsi que, derrière le bruit et la fureur de quelques dizaines de milliers de manifestants, parfois manipulés, il y a des masses d’hommes et de femmes qui ne manifestent pas. Des dizaines de millions d’hommes et de femmes qui n’ont pas la parole. Mais qui n’en pensent pas moins que les justifications démocratiques invoquées par M. Bush, empereur autoproclamé d’un Occident fantasmé, pour façonner à sa manière le « grand Moyen-Orient » ont l’âcre saveur de la brutalité et du pétrole. Avec, en prime, cette dose de mépris qui servait autrefois d’adrénaline aux colonisateurs européens qui apportaient au « nègres » et aux « jaunes » les avantages de notre civilisation. Le récent débat français sur les supposés bienfaits de la période coloniale démontre, en tout cas, que nos propres Etats n’ont pas terminé le deuil de cette glorieuse époque.

 

Pascal Durant a donc raison lorsqu’il écrit que « les choses sont plus complexes et contradictoires qu’il n’y paraît », « qu’il y a trop d’opinions qui se font entendre et pas assez de pensée. » Au risque, évoqué par l’historien israélien Elie Barnavi dans le Nouvel Observateur de frôler la « la barbarie » qui « consiste précisément à refuser toute distinction pour confondre un ennemi sans visage dans un magma où, seul, Dieu reconnaîtra les siens. » Certes, Barnavi évoquait ainsi le conflit israélo-palestinien ; Mais celui-ci ne symbolise-t-il pas jusqu’à  l’absurde l’absence, voire l’impossibilité actuelle d’un véritable dialogue sur la ligne de front entre l’Occident et l’Orient ?

Il s’agit donc d’éviter les amalgames et d’appréhender la complexité des choses telles qu’elles se révèlent dans « l’affaire de caricatures ». Et ne pas s’illusionner. : Toutes les « excuses » a posteriori du monde ne suffiront pas à calmer durablement le jeu si ne sont pas prises en compte les frustrations et la colère qui, lentement mais sûrement, mûrissent du Maghreb à l’Indonésie. Et si l’Histoire, la vraie, est occultée. « Un bon nombre de pays musulmans ont été dominés par des systèmes impériaux, aristocratiques ou coloniaux. Les peuples cherchent leur voie dans la démocratie et l’égalité des droits (…) Ces peuples n’ont pas un gène de la sottise ou de l’intégrisme » rappelait opportunément l’historien français Antoine Casanova dans l’Humanité. « Raison de plus pour se battre, croyants et non croyants, chacun avec ses références, pour l’égalité des droits, la laïcité, la justice, la coopération et la paix. »

Or, de cela, il ne fut guère question, au moins dans un premier temps. Alors que des pierres criblaient les façades de plusieurs légations occidentales, que fusaient des slogans haineux, que des drapeaux brûlaient devant les caméras ravies, chez nous, de doctes intellectuels dissertaient avec plus ou moins de bonheur et de bonne foi sur la liberté de la presse. Comme si les émeutes, là-bas, s’ancraient dans la normalité, mais que, bon dieu de bois, il n’était pas question que les « barbus » viennent s’en prendre à « nos » libertés. Bien plus sévères que la plupart des chroniqueurs un tant soi peu au courant de l’état des relations internationales, ces champions de la libre-pensée ont enfourché les chevaux cavalcadant de la sainte indignation.

 

Au vu de certaines outrances, on aurait pu imaginer les barbares à nos portes et l’Occident en péril. On s’est donc offusqué d’abord. Et l’on a, parfois, réfléchi ensuite. Tant mieux. Il y a en effet urgence à se poser quelques utiles questions. Pourquoi ces scènes de manifestants démontés, éructant leur haine devant des ambassades ont-elles à ce point marqué les esprits en Europe ? Les images du coran foulé aux pieds par les bottes de GI’s, des prisonniers bafoués à Abou Ghraib ou à Guantanamo, de ces gosses battus par des molosses britanniques en uniforme n’ont-elles pas soulevé notre juste réprobation ?  Même si ces images exotiques, si courantes depuis des années,

 

font presque figures de faits divers. Après tout, qu’attendre d’autre de guerriers engagés dans des causes douteuses ?  On a pu vérifier une fois de plus les dangereuses limites de la « grammaire télévisuelle ». Celle-ci, à trop vouloir montrer, - et mettant sur le même plan les manifestations dans les villes européennes, les attaques contre les ambassades, les morts en Afghanistan, la mort d’un prêtre en Turquie, comme une mise en scène de ce que Bernard Henri Lévy qualifie d’ « Intifada planétaire » ! - en arrive à dissimuler le réel. L’avalanche d’informations a été telle en quelques semaines que plus grand monde ne s’est souvenu de la genèse et de la cause profonde des événements actuels. Un trou de mémoire qui a redonné force à ceux qui, des deux côtés, s’enivrent du « choc des civilisation », de la confrontation multiséculaire entre mondes chrétiens et musulman. Celle-ci était au cœur des rodomontades théologiques et guerrières de George Bush après le 11 septembre et, de façon plus subreptice, dans le débat sur l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Avec cet avantage aux yeux des conservateurs de tous bords de donner une place centrale à la religion au détriment de la géopolitique. D’un côté, la guerre du bien contre le mal ; de l’autre, la résistance de vrais croyants contre les impies. Ici, la modernité, là, l’obscurantisme.

Alors ? Il suffit désormais qu’un quotidien danois bien ancré à droite se permette de publier des caricatures du prophète pour que des foules soient mobilisées à des milliers de kilomètres de Bruxelles, jetant dans la même opprobre journalistes, opinions et dirigeants politiques. Et « amalgamant », encore, les Européens au « Grand Satan » d’Outre-Atlantique. Il est évident que les intégristes de l’Islam se moquent tout bonnement de la démocratie. Il n’y a aucune raison d’entendre leurs appels à la censure, dignes d’un Etat théocratique et dictatorial, au nom d’une quelconque « vérité religieuse ». Mais réaffirmer ce principe ne clôt pas le débat. Il ne fait aucun doute que des régimes dictatoriaux sont trop heureux de trouver dans la diatribe des caricatures l’occasion rêvée de se poser en chevaliers blancs de la cause islamique. Et de canaliser ainsi des protestations sociales qui tentent de se structurer politiquement. Que les manifestations les plus violentes – en Syrie, au Liban ou à Damas ou en Indonésie – aient été « encouragées » par les gouvernements ne fait guère de doute. (Voir en page ….). Pour la plus grande joie de leurs « correspondants » occidentaux. Au Danemark, le Parti du peuple enregistre une forte poussée avec près de 18% des intentions de vote contre 13% aujourd’hui. Mais c’est dans toute l’Europe que l’extrême droite jubile, avide de rentabiliser à son profit les scandaleuses inégalités qui balafrent notre société et le monde. Car l’affaire des caricatures est aussi un exutoire pour ceux qui, toutes origines confondues, vivent au quotidien le racisme, la précarité ou le chômage. Quant à Ben Laden et à la nébuleuse Al Qaeda, experts dans l’art de mobiliser un islam humilié, ils jubilent.

 

Il ne s’agit pas pour cela de baisser sa garde devant l’obscurantisme religieux quand celui-ci joue du prétendu antagonisme entre les civilisations et instrumentalise la religion pour radicaliser les tensions internationales. Mais il est question de s’interroger quand une partie de la presse vocifère et appelle à des sanctions indifférenciées contre certains Etats. Ou quand Bernard-Henri Lévy voit dans l’ « incendie des caricatures » la marque d’un « triangle de la haine » formé par la Syrie, le Liban et la Palestine , un « triangle de la mort » qui risque demain de mettre le feu à la planète. Une fois de plus, pointent là ces mêmes et dangereux amalgames, au risque de souffler sur les braises de la peur. Peur de l’autre. Peur des Arabes qui, déjà, justifie les politiques autoritaires et les lois d’exception qui, elles, fragilisent sérieusement nos acquis démocratiques (2).

Alors oui, décidément, les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît. Dans toute cette affaire, les capitales européennes se cherchent une contenance et l’Union, prise au piège de ses contradictions, est aux abonnés absents. Le Haut représentant de l’UE pour la politique étrangère, Javier Solana, en tournée dans les pays arabes, a joué la carte de l’apaisement. En réponse, l’Organisation de la conférence islamique a demandé une législation européenne pour « combattre l’islamophobie, comme c’est le cas pour la xénophobie et l’antisémitisme ». De leur côté et avec un bel opportunisme, les Etats-Unis, bien mal pris au Moyen-Orient, se sont mis en retrait et jouent les donneurs de leçons en alliés bien peu respectueux. Ainsi, après M. Bush qui a dit « comprendre » la colère des musulmans, Condoleeza Rice a évoqué « un sentiment de colère devenant incontrôlable », si l’ « attitude responsable » ne prévalait pas dans les pays européens.

En rebondissant ainsi sur le terrain géopolitique, l’administration américaine a, d’une certains façon, fait œuvre utile. «Des musulmans veulent des excuses et menacent les intérêts européens ; des gouvernements et des journalistes occidentaux refusent de plier sous les menaces. La majorité des populations du monde observent ces excès avec perplexité : quelle folie mène le monde ? » s’interrogeait récemment l’islamologue suisse Tariq Ramadan. Au-delà des atteintes réelles ou supposées à la liberté de la presse, derrière les violences de ces dernières semaines, ce sont aussi les logiques, cyniques, déséquilibrées des relations nord-sud, qui sont en cause, et derrière eux d’énormes enjeux politiques et économiques.

1. Pascal Durand est directeur de l’ouvrage collectif « Médias et censure », éditions de l’ULG, 2004.

2. La Commission aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe vient de critiquer sévèrement le « durcissement des politiques d’immigration en France. »

 

A propos de barbarie

 

De Regis Debray dans le Nouvel Observateur : « On a enlevé le casque, mais la tête chez nous reste coloniale (…) Si vous n’êtes pas suisse, si vous n’avez pas pillé la planète pendant cinq siècles, si vous n’avez pas été alphabétisé, industrialisé, étatisé à la même époque que nous, vous relevez de la barbarie. Ce défaut de sensibilité historique chez nos libertaires purs et durs relève d’une bonne conscience proprement impériale. »

 

 

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A propos de la liberté de la presse

 

Décréter la liberté de la presse en danger ? Que l'on sache, aucune publication, ayant à tort ou à raison publié les caricatures, n'a fait l'objet d'insupportables pressions sous nos latitudes. Mais c'est bien dans des pays musulmans, parfois amis de l'Occident, que l'"affaire" a tourné au vinaigre pour d'audacieux journalistes.

M.M.

(b)En septembre dernier, 12 caricatures de Mahomet étaient publiées dans le quotidien danois Jyllands-Posten. Dont l’une, représentant Mahomet avec un turban en forme de bombe. Tout musulman serait donc un terroriste en puissance ? Le journal voulait réagir à un article publié précédemment par l’écrivain Kare Bluitgen. Celui-ci regrettait que personne ne veuille illustrer un de ses livres sur Mahomet et le coran. Un bouquin qui n’avait rien de provocateur. Mais, alors que Jyllands-Posten avait refusé en 2003 de publier des caricatures sur la résurrection du christ parce qu’elles allaient « provoquer un tollé », il ne s’embarrassait pas des mêmes scrupules vis-à-vis de la communauté musulmane du Danemark. Une « erreur de jugement », comme l’a écrit le directeur de la rédaction ? le journal conservateur n’ignore pas les tensions xénophobes qui taraudent le pays. L’extrême droite a réussi une percée électorale qui lui permit de faire voter des lois sur l’immigration qui comptent parmi les plus restrictives d’Europe. Et elle multiplie les provocations contre les musulmans. Selon son chef, Soren Krarup, ceux-ci sont arrivés au Danemark « pour nous conquérir, comme ils l’ont fait ces 1400 dernières années. » En octobre 2005, près de 5000 musulmans manifestaient à Copenhague contre ces caricatures. Les ambassadeurs des pays musulmans protestaient mais le premier ministre danois refusait de les recevoir. En novembre et en décembre, l’Organisation de la conférence islamique  et la Ligue arabe demandaient des explications au

nom « de la sainteté des religions, des prophètes et des valeurs nobles de l’Islam. » Entre temps, une organisation danoise, la Société islamique, déboutée de sa plainte contre Jyllands-Posten, faisait la tournée des capitales arabes. En janvier, le magazine chrétien norvégien Magazinet, à la veille de la fête musulmane de l’Aïd, publiait à son tour les caricatures. Il n’en a pas fallu plus pour que les Frères musulmans appellent à « boycotter les produits danois et norvégiens », mettant ainsi le feu aux poudres dans une bonne partie du monde arabo-musulman et provoquant des manifestations dans nos pays.

 

Ce rappel étant fait, la polémique devait-elle porter d’abord sur la liberté de la presse ? Plusieurs journaux européens ont publié tout ou partie des caricatures, sans trop se soucier des « excuses » et des « regrets » présentés par les publications scandinaves. Ghaleb Bencheikh, président de la Conférence mondiale des religions pour la paix, a bien résumé les choses. "Les auteurs, les caricaturistes, les faiseurs d'opinion ont une responsabilité d'un point de vue éthique. Evoquant le respect dû aux croyances et aux opinions, il estime que si ce respect-là n'est pas observé, il existe des recours démocratiques devant les tribunaux et les juridictions compétentes. "Cela sous-entend que les réactions disproportionnées dans le monde arabo-musulman sont un désastre pour l'image même de l'islam. Elles corroborent l'idée première chez les caricaturistes que l'islam est intrinsèquement  violent" Mais "l'amalgame, l'idée que tout musulman adhère à un message de violence et de terreur est également insoutenable"

« Il est frappant de constater que ce qui se trouve largement tenu en dehors des débats (…) c’est le rôle qu’y jouent les médias » s’est indigné le professeur de l’ULg Pascal Durand. « Je veux parler du fait que les commentaires, les reportages, les forums en cascade (…) alimentent en boucle, comme dans le dossier des banlieues (en France, ndlr), l’hystérie collective et les malentendus. Je veux parler aussi de l’intervention passive des intellectuels-pour-les-médias (répondant) sans recul, sans compétence, sans autre légitimité que le crédit et l’hospitalité que leur accorde la sphère médiatique (…) La liberté d’expression est trop précieuse pour que la défense en soit laissée aux ‘nouveaux philosophes ‘ d’hier et aux ‘nouveaux réactionnaires’ d’aujourd’hui. »

Le jugement se veut sans appel. Dans Le Monde, le sociologue Olivier Roy (1) rappelle que « la liberté d’expression est dans tous les pays occidentaux d’ores et déjà limitée, et par deux choses : la loi et un certain consensus social. » La loi ? Ce n’est pas neuf. Dans le Nouvel Obs, Régis Debray notait que « la liberté de s’exprimer n’a jamais été la liberté de dire n’importe quoi. » « La Déclaration des droits de l’Homme de 1789 disposait que tout citoyen peut s’exprimer ‘sauf à répondre des abus de cette liberté dans des cas déterminés par la loi. » Aujourd’hui, si officiellement la censure a été abolie, une multiplicité de textes interdisent, en principe, injures, atteintes à la vie privée, incitations à la haine raciale ou propos xénophobes. Mais « l’Allemagne, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas prévoient encore des sanctions contre la sacrilège ». Du moins quand la religion chrétienne est concernée.

 

 « Je ne peux que constater le gouffre qui existe entre deux conceptions : la liberté d’expression et la démocratie » a réagi prudemment Robert Ménard, président de Reporters sans frontières. Pour le vice-recteur de l’UCL, Gabriel Ringlet (2), «  le principe de la liberté n’est pas discutable en démocratie. Pour l’auteur d’ « Evangile d’un libre penseur », « une religion incapable d’humour peut vite conduire à l’épouvante. J’ai parfois été profondément blessé par les caricatures de Jésus (…) Comment puis-je réagir dans le débat démocratique ? La seule réponse est le tribunal. »

C’est la voie qu’ont privilégié les représentants de la communauté musulmane dans plusieurs pays européens en estimant que représenter Mahomet avec un turban en forme de bombe allumée tient moins du blasphème que du stéréotype raciste et de l’amalgame musulman=terroriste. D’autres ne se sont pas privés d’en appeler aux tribunaux. L’ancien directeur de la rédaction du Monde rappelait récemment dans Le Soir que « l’an dernier, la justice française a interdit une affiche publicitaire inspirée de La Cène de La Cène de Léonard de Vinci. » Les apôtres avaient laissé la place à des dames court vêtues. « Bien peu de journaux l’ont rappelé. »

En Pologne, des religieux sont partis en guerre contre un magazine qui a eu l’outrecuidance « profanatrice » de représenter la vierge avec le visage de la chanteuse Madonna.  Des annonceurs ont décidé de priver le magazine de leurs publicités. Olivier Roy ne voit « rien d’étonnant à ce que les religieux conservateurs chrétiens, juifs ou musulmans se retrouvent de plus en plus souvent pour réclamer des limites à la liberté de l’homme ( …) Rien d’étonnant à ce que la conférence épiscopale, le grand rabbinat et le consistoire protestant aient fait savoir qu’ils comprenaient l’indignation des musulmans. Ce débat sur les valeurs n’oppose pas l’Occident à l’Islam, il est à l’intérieur même de l’Occident. »

Peu de journaux, si prompts à voler au secours des titres danois et norvégien, ont relevé ce « réflexe corporatiste ». Pas plus qu’ils n’ont suffisamment vu que l’affaire des caricatures révèle surtout une accumulation de frustrations et de souffrances dans les différentes communautés musulmanes. S’il s’agit de manifester de la solidarité, c’est d’abord à nos confrères arabes qu’elle devrait aller. L’hebdomadaire jordanien Shihane a publié trois des « dessins sataniques » en posant cette question : « Qu’est-ce qui porte le plus atteinte à l’islam ? Ces caricatures ou les images d’un preneur d’otages qui égorge ses victimes devant les caméras ? » Shihane a été retiré de la vente. En Algérie, autre pays ami de nos chancelleries, deux directeurs de journaux ont été arrêtés pour les mêmes raisons, deux directeurs de la télévision publique ont été suspendus et un caricaturiste condamné à un an de prison ferme. En Tunisie, six internautes ont été torturés et condamnés à 13 ans de prison pour "entreprise terroriste". Ils s'étaient connecté à es sites interdits par le pouvoir. En visite à Tunis, le secrétaire américain à la Défense, Ronald Rumsfeld, a décerné un satisfecit au gouvernement pour sa lutte contre le terrorisme. Où est le vrai

scandale ?

 

1. « Caricatures : géopolitique de l’indignation ». Le Monde du 8 janvier 2006. Olivier Roy a publié récemment « La laïcité face à l’islam. »

 2. « Sacrées caricatures ». Le Nouvel Observateur du 9 au 15 février 2006.

 

Dans le texte

 

Il y a 160 ans, un philosophe juif, allemand et socialiste, écrivait que la religion est l’ « opium du peuple ». Ce qui a donné lieu à bien des simplifications et…caricatures de sa pensée. Marx- c’est de lui qu’il s’agit – a écrit ceci en fin observateur de son époque : « La misère religieuse est, d’une part, l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple ». Il semble que, sous bien des latitudes, cette réflexion ait encore quelque actualité.

 

MM

Extrait du Journal du Mardi

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